Larvatus prodeo ou... pro deo ? (11/11/2004)

Crédits photographiques : Mike Hutchings (Reuters).


Si encore j'avais mentionné le De Navigatio Sancti Brendani Abbatis, l'allusion aurait pu être taxée de peu évidente pour qui n'est pas un spécialiste des légendes du Moyen Âge...
Étonnant de constater comment bon nombre de lecteurs ne savent pas ou plus lire, se moquent de la complexité, de la difficulté et, je n’hésite pas à le dire quitte à déplaire, d’une écriture, la mienne en l’occurrence, qui avance souvent masquée (larvatus prodeo écrivait Descartes dans ses Preambula, sans qu’il soit possible d’évacuer une autre signification plus secrète et fascinante, larvatus pro deo…). Ces mêmes lecteurs ont sans doute succombé au démon de la facilité (beaucoup plus commun que celui de la perversité) qui paraît avoir fait de l’immense Toile son repaire arachnéen.
Ont-ils prêté attention au fait que j’aurais pu commencer ce court texte par la mention de l’échouage d’un cétacé (une baleine en termes clairs, animal biblique par excellence !), évoquant immédiatement l’exemple de Paul Gadenne, auteur d’une splendide nouvelle intitulée Baleine et surtout celui de Max Brod affirmant de son ami Kafka que celui-ci était contraint, pour les dire obliquement, de travestir Dieu et le divin sous des dehors totalement profanes, monstrueux, Brod parlant alors d’hétéronomie entre deux ordres radicalement séparés, celui des affaires humaines et celui du divin, à tout le moins du sacré ? Non, ils n’ont strictement rien compris au sens, pourtant obvie, de ce court texte : le Dieu des Modernes, du moins dans les arts, est obligé, pour Se manifester, de s’affubler de dehors grotesques, pathétiques à force d’être banals, voire démoniaques. De là à affirmer qu’il Se montre (le monstre n’est pas loin, étymologiquement) aussi en empruntant le masque grimaçant d’une trahison microscopique, il n’y a qu’un pas. Ces mauvais lecteurs ne paraissent même pas s’être souvenus de l’exemple de Léon Bloy qui traquait, dans son Exégèse des lieux communs, toute théophanie, fût-elle microscopiquement anodine. Bah ! qu’importe, il leur restera toujours, à ces mauvais lecteurs qui ne sont que des paresseux, les «écrits» dramatiquement, sottement plats, dépourvus du plus petit frémissement d’une quelconque inquiétude religieuse, voire de la plus anodine allusion qui nous ferait soupçonner un arrière-plan (ou hypotexte) caché, que Pierre Assouline met en ligne sur son blog mondain pour faciliter l’apprentissage de la lecture des classes de neuvième.
Revenons à notre obscurité, celle d’Héraclite et de toute la tradition de l’hermétisme alexandrin puis alchimique, celle aussi de l’ésotérisme chrétien, obscurité fascinante dès que l’on veut bien admettre, contre l’avis étrange de Primo Levi, que l’œuvre d’un Paul Celan n’a rien d’incompréhensible mais qu’elle est certes à des années-lumière de la prose édulcorée et transparente qu’affectent de chérir nos écrivains et les critiques qui les défendent minablement. Qui pourrait me reprocher de préférer cette obscurité lumineuse aux répugnantes transparences, pardon, aux simplifications éhontées que je suis fatigué de devoir proposer sous le prétexte fallacieux qu’il faut que je me mette à la portée de mon lecteur ? Qu’il se mette donc à la mienne, c’est dans ce sens, celui de l’élévation, que j’ai appris moi-même à raisonner à l’époque où je ne lâchais pas un livre de Hegel ou de Heidegger sans pleurer de rage devant ma bêtise. Qu’il me relise encore et encore s’il le veut, il m’aura toutefois bien moins lu que je n’ai lu et relu Trakl ou Celan, maudissant mon inculture et ma paresse. Quoi qu’il en soit, cette thèse selon laquelle Dieu emprunte des voies de traverse, est bien évidemment, lorsqu’elle se décèle dans la littérature ou dans l’art, plus extrême, je veux bien le reconnaître, que celle, prudemment philosophique, que Karl Löwith développe dans son maître ouvrage, Histoire et Salut, enfin traduit en français (paru chez Gallimard en 2002) après les ouvrages de Carl Schmitt (Théologie politique, Gallimard, 1988) et de Del Noce (L’Époque de la sécularisation, Syrtes, 2001. L’excellente revue Catholica a souvent évoqué l’œuvre encore méconnue de Del Noce), thèse qui tient en peu de mots : la théologie de l’histoire s’est transformée en philosophie de l’histoire ou, selon la percutante formule de l’auteur, «la philosophie de l’histoire provient de l’eschatologie du salut». Le préfacier de l’ouvrage, Jean-François Kervégan, rechigne et peste contre l’auteur, surtout lorsque Löwith démontre, assez rapidement il est vrai, que le marxisme n’est rien de plus qu’un messianisme sécularisé, idée reprise par Gershom Scholem à propos de l’œuvre «ésotérique» de son ami Walter Benjamin mais aussi par George Steiner dans l’un des meilleurs chapitres de Nostalgie de l’absolu. Löwith est on ne peut plus clair lorsqu’il écrit que Marx, même «s’il était un Juif émancipé du XIXe siècle, résolument antireligieux et même antisémite», «était tout de même un Juif digne de l’Ancien Testament», le «vieux messianisme et le vieux prophétisme juifs, auxquels deux millénaires d’histoire économique, de l’artisanat à la grande industrie, [n’ayant] rien pu changer, et la foi juive persistante en une justice absolue, expliquent la base idéaliste du matérialisme historique».
La thèse que défend Löwith, assez intelligemment d’ailleurs et originalement (évoquant, dans un ordre chronologique inhabituel mais logique, Proudhon, Condorcet, Vico ou Joachim de Flore), n’a jamais vraiment trouvé en moi, avant même que je la connaisse, un lecteur sceptique car, oui, il est évident que les écrivains qui comptent à mes yeux, quelles que soient au demeurant les différences restant irréductibles entre eux, ont toujours été obligés de signifier Dieu par des voies obliques (celles-là mêmes qui fascinaient le Claudel du Soulier de satin). Je parlai, encore récemment, des contes de James Hogg (Mary Burnett et autres contes), où un Dieu vengeur empruntait, c’est le moins qu’on puisse dire, des voies tortueuses pour libérer son ire. Je n’évoque pas, de peur de fouler des terrains mille fois labourés, les hiérophanies paradoxales d’un Kafka, d’un Borges ou d’un Chesterton. Que l’on ne songe encore, par exemple, qu’à Bloy (celui des Histoires désobligeantes et de la difficile exégèse du Salut par les Juifs) je l’ai dit, mais aussi au Barbey de la remarquable Histoire sans nom, dont la naïve héroïne est engrossée (comme la Mouchette du Soleil de Satan, qui perdra d’ailleurs son enfant comme Lasthénie de Ferjol, paraît grosse du démon plutôt que de son pâle amant) par un homme qui, chez Barbey représente le Mal sous des habits ecclésiastiques. Que l’on songe encore au dernier Bernanos, celui du crépusculaire Monsieur Ouine, sur lequel j’ai publié deux articles conséquents (dans le numéro 23 des Études bernanosiennes parues chez Minard) qui évoquent quelques-uns des travestissements de Dieu et qu’ensuite nul n’ose venir me bassiner avec l’absolue modernité que représenterait par exemple l’œuvre apophatique d’un Georges Bataille, obsédé, sous le masque criard de la transgression et de l’érotisme, par une inquiétude théologique dont il n’a jamais pu du reste véritablement se débarrasser… Bataille et Blanchot n’ont strictement rien inventé à mes yeux et, de toute façon, ne sont pas allés un centimètre plus avant, dans le royaume spéculaire des simulacres et des chemins torves, que ces auteurs réputés passéistes (voire dépassés) qu’étaient Barbey, Bloy, Bernanos et même Hello, tous attentifs à la monstruosité, au silence, au suicide, au mensonge, au Mal même sous lesquels ils estimaient pouvoir flairer l’odeur familière d’un cadavre qui faisait le désespoir du plus laid des hommes nietzschéens. Et que dire, pour revenir à une sphère plus strictement philosophique, de l’exemple magistral que constitue l’œuvre tout entière de Kierkegaard, attentif, selon Jean-Louis Chrétien, aux formes les plus ténues d’obliquité !
Décidément, ce monde est bien inversé dans lequel on loue bêtement et surtout consensuellement, de peur de paraître irrémédiablement prétentieux, élitiste donc, peu ou prou, réactionnaire (Lindenberg, au pied !), la simplification que l’on fait mine, au passage, de prendre pour de la simplicité alors qu’elle n’est qu’une lâcheté et une paresse commodes dont le lecteur commun se drape comme s’il escomptait nous cacher bien longtemps son insurpassable mauvaise foi.
Autant se demander pourquoi diable Monsù Desiderio, id est François de Nomé, dont quelques œuvres sont actuellement présentées au musée de la Cour d'Or de Metz, n'a peint que des tableaux somptueux surchargés de références...

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