Lord Jim de Joseph Conrad (22/06/2019)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
«Et une seule parole va loin parfois, très loin; elle peut semer la ruine à travers le temps, comme les obus volent à travers l’espace».
Joseph Conrad, Lord Jim.


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«Le genre d’histoires qui, par des biais inattendus, vraiment diaboliques, me jettent dans les jambes des hommes qui ont un point faible, ou un point fort, ou d’affreux secrets, grands dieux, et qui ouvrent pour moi les vannes de leurs infernales confidences, comme si je n’avais pas assez des confidences que je me fais à moi-même, comme si, hélas !, je n’avais pas de ma propre personne une connaissance suffisante pour torturer mon âme jusqu’à la fin des temps qui me sont dévolus !» (Joseph Conrad, Lord Jim, traduction d’Odette Lamolle, Le livre de poche, coll. Biblio, 2007, p. 51).
Cette phrase étonnante de Joseph Conrad extraite de Lord Jim revint tout d'un coup à la mémoire du lecteur, comme jetée sous ses yeux, remontée à la surface de son esprit au moment où il relisait La chute de Camus, un extraordinaire petit roman certes moins facile à analyser que le trop commenté Étranger, ce bouquin pour classe de seconde, au moment aussi où sa vie s'enfonçait dans la morne redite du mensonge dont le fin tissu emprisonnait chacune de ses paroles, et même, chacun de ses gestes et encore, chacune de ses pensées, d'une espèce de peau aussi fine qu'invisible. Il était prisonnier de la prison qu'il avait lui-même construite et, comme Lord Jim, fuyait le plus vite possible toute personne qui aurait eu l'affront, volontaire ou non, de lui faire remarquer qu'il ne pouvait que s'enfoncer dans le mensonge, encore et encore, comme s'il fuyait inlassablement, de même encore une fois que Lord Jim, quelque catastrophe dont il eût désiré que nul témoin n'existât, ne fût plus en vie pour, toujours, tendre vers lui un doigt accusateur. Les premières pages du roman nous présentent Jim quittant «sans délai le port où il se trouvait», partant pour un autre, «généralement plus loin vers l'est», et cela toutes les fois que lorsque tel fait qu'il cherche à tout prix à dissimuler «traversait le masque» (pp. 18-9). Comme Melmoth, Jim est condamné à l'errance : «Sa retraite le poussait toujours plus loin vers le soleil levant, et le fait le suivait, comme par hasard, mais inexorablement» (p. 19, l'auteur souligne).
Une grille de fausses paroles. Des gestes qui n'en sont plus puisque, perdant leur habituelle transparence, il est obligé d'y penser, d'en régler le bal, afin qu'ils trompent le plus grand nombre possible de témoins. Une cage où il s'est enfermé, volontairement, à vie. Et au-delà même, puisque les conséquences de l'acte dépassent les rives de ce temps selon le sombre enseignement de Macbeth.
Qui ment se surveille. Qui ment est l'homme le moins libre sur Terre. Qui ment, tout autant, sera le moins libre après sa vie sur Terre. Qui ment, comme le singe derrière ses barreaux, attend avec impatience que les spectateurs le laissent en paix, une fois venu le moment où les derniers visiteurs quittent le zoo. Qui ment trahit, moins les personnes qui l'entourent que la confiance innocente avec laquelle la vie lui prodigue ses instants de beauté. Car, perpétuellement sur ses gardes, son esprit et même son corps ne peuvent s'offrir le luxe dispendieux que constituent ces moments où, à découvert, ne défilent plus devant ses yeux, ne se forment plus dans sa bouche les mille mensonges chatoyants qui n'en sont qu'un seul, monocorde, fuligineux. Froid. Le menteur ne vit plus puisqu'il exerce sa constante vigilance sur une vie seconde, plus riche, plus excitante, plus dangereuse, plus glorieuse que la sienne : la vie telle qu'elle est décrite dans les romans, une vie littéraire tout simplement, et nous savons que Lord Jim, Marlow ne cesse de répéter ce point, a été un indéfectible romantique (il a même été «sélectionné par le romantisme», p. 328), la cervelle farcie par les romans. Lord Jim n'est pas un menteur mais, comme celui-ci, il n'aspire toutefois qu'à une seule chose, «se mettre à nu, se livrer» (p. 105), ce qui lui permettra, du moins le pense-t-il naïvement sans doute, de reboucher «la faille subtile» (p. 111) par laquelle le mal s'est insinué en lui, jusqu'à corrompre, durant quelques minutes, ses facultés d'appréciation.
34515669680_49d745cb78_o.jpgFinalement, l'homme creux est tout aussi bien Lord Jim que Razumov, le perclus (alors qu'il fallait secourir les malheureux qui se noyaient) que le traître (alors qu'il eût fallu protéger le révolutionnaire aux abois, venu se réfugier dans la chambre louée par l'étudiant), tout comme il est encore Jean-Baptiste Clamence, le verbeux moralisateur, le pénitent revenu de sa pénitence (sans cela, il n'aurait point trahi son pacte avec le silence).

La suite de cet article figure dans Le temps des livres est passé.
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