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05/12/2007

Lord Jim

Crédits photographiques : Pornchai Kittiwongsakul (AFP/Getty Images).

«Et une seule parole va loin parfois, très loin; elle peut semer la ruine à travers le temps, comme les obus volent à travers l’espace».
Joseph Conrad, Lord Jim.


«Le genre d’histoires qui, par des biais inattendus, vraiment diaboliques, me jettent dans les jambes des hommes qui ont un point faible, ou un point fort, ou d’affreux secrets, grands dieux, et qui ouvrent pour moi les vannes de leurs infernales confidences, comme si je n’avais pas assez des confidences que je me fais à moi-même, comme si, hélas !, je n’avais pas de ma propre personne une connaissance suffisante pour torturer mon âme jusqu’à la fin des temps qui me sont dévolus !».
Cette phrase étonnante de Joseph Conrad lui revint tout d'un coup, comme jetée sous ses yeux, remontée à la surface de son esprit au moment où il relisait La chute de Camus (un extraordinaire petit roman certes moins facile à analyser que le trop commenté Étranger, ce bouquin pour classe de seconde), au moment où sa vie s'enfonçait dans la morne redite du mensonge dont le fin tissu emprisonnait chacune de ses paroles, et même, chacun de ses gestes. Il était prisonnier de la prison qu'il avait lui-même construite.
Une grille de fausses paroles. Des gestes qui n'en sont plus puisque, perdant leur habituelle transparence, il est obligé d'y penser, d'en régler le bal, afin qu'ils trompent le plus grand nombre possible de témoins. Une cage où il s'est enfermé, volontairement, à vie. Et au-delà, puisque les conséquences de l'acte dépassent les rives de ce temps selon le sombre enseignement de Macbeth.
Qui ment se surveille. Qui ment est l'homme le moins libre sur Terre. Qui ment, tout autant, sera le moins libre après sa vie sur Terre. Qui ment, comme le singe derrière ses barreaux, attend avec impatience que les spectateurs le laissent en paix, une fois venu le moment où les derniers visiteurs quittent le zoo. Qui ment trahit, moins les personnes qui l'entourent que la confiance innocente avec laquelle la vie lui prodigue ses instants de beauté. Car, perpétuellement sur ses gardes, son esprit et même son corps ne peuvent s'offrir le luxe dispendieux que constituent ces moments où, à découvert, ne défilent plus devant ses yeux, ne se forment plus dans sa bouche les mille mensonges versicolores qui n'en sont qu'un seul, monocorde, fuligineux. Froid. Le menteur ne vit plus puisqu'il exerce sa constante vigilance sur une vie seconde, plus riche, plus excitante, plus dangereuse, plus glorieuse : la vie telle qu'elle est décrite dans les romans, une vie littéraire tout simplement.
Finalement, l'homme creux est tout aussi bien Lord Jim que Razumov, le perclus (alors qu'il fallait secourir les malheureux qui se noyaient) que le traître (alors qu'il eût fallu protéger le révolutionnaire aux abois, venu se réfugier dans la chambre louée par l'étudiant), tout comme il est encore Jean-Baptiste Clamence, le verbeux moralisateur, le pénitent revenu de sa pénitence (sans cela, il n'aurait point trahi son pacte avec le silence).
Il est donc un bavard, comme nous l'enseigne justement le roman de Camus, un intarissable conteur dont l'alliage, comme celui de Jim, comme celui de Macbeth, est sans doute impur mais certainement pas mauvais, pas encore mauvais : «Il [Jim] avait l’air propre comme une pièce de monnaie toute neuve, mais son alliage était impur ! Dans quelle proportion ? Infime, sans doute, une goutte infime d’une substance rare et infernale, infime – euh, tel qu’il était là, avec son air je-m’en-foutiste, on en venait à se demander si, par hasard, il n’était rien d’autre que vil laiton» (Joseph Conrad, Lord Jim, traduction d’Odette Lamolle, Le livre de poche, coll. Biblio, 2007, p. 63).
Après tout, nous pourrions analyser chacun des romans les plus marquants de Joseph Conrad grâce à la seule thématique de l'hermétisme démoniaque évoqué par Sören Kierkegaard. J'avais tenté pareille étude à propos du personnage de l'ancien professeur de langues, Ouine, dans un texte paru dans le vingt-troisième numéro des Études bernanosiennes. En quelques mots : dans cette perspective, le possédé est celui pour qui le Bien représente l'intolérable possibilité d'une ouverture, c'est-à-dire la libération inouïe qu'apporterait la confession et, peut-être, le pardon entrevu. L'une des scènes les plus étonnantes et bouleversantes du cinéma nous est donnée par Ingmar Bergman dans Saraband : on y voit le tourmenté, le possédé, le fils détesté, hurler sa terreur de ne point être entendu ni compris par celle qui, par sa seule écoute, pourra abréger ses intolérables souffrances. Le possédé est toujours en quête de cet X inconnu qui, s'il le trouvait, serait seul à même de résoudre l'équation de sa souffrance. De le libérer de son horrible peur.
Ainsi Conrad, par la voix de son narrateur favori, Marlow, peut-il écrire de Jim : «Mais nous le voyons, obscur conquérant de la gloire, s’arracher à l’étreinte d’un amour jaloux pour répondre au signe, à l’appel de son égocentrisme exalté. Il quitte une femme vivante pour célébrer ses pitoyables noces avec un idéal de vie nébuleux. Est-il satisfait – tout à fait, maintenant ? Je me le demande. Nous devrions le savoir. Il est l’un des nôtres, et ne me suis-je pas levé, une fois, tel un fantôme invoqué, pour répondre de sa constance éternelle ? Et n’avais-je pas raison, somme toute ? Maintenant qu’il n’est plus là, il y a des jours où je sens la réalité de son existence avec une force immense, envahissante; mais, par ma foi, il y a aussi des moments où il fuit sous mon regard comme un esprit désincarné égaré parmi les passions de la terre, prêt à répondre fidèlement à l’appel de son univers de fantômes» (op. cit., p. 484).
Jim est-il parvenu à se libérer du poids du remords ? J'en doute mais le fait de donner sa vie pour les habitants du Patusan, cette terre lointaine où il a trouvé refuge, est au moins une tentative pour effacer le souvenir lancinant de sa trahison, de ce qu'il considère comme une trahison et qui serait plutôt, au moment où il fallait agir impérativement, une forme de sidération, d'immobilité pas même coupable, un instant où il s'est oublié, un peu comme, devant les trois sorcières, Macbeth ne peut se résoudre à ne point les écouter. Trop tard : pas même accompli, voici Macbeth devenu coupable d'un acte ignoble, meurtrier de son roi Duncan. Immobile, vidé de ses forces, absent, devenu creux comme le sont les principaux personnages de Conrad, Jim constate sa défaillance sans paraître pouvoir agir. C'est dans cette immobilité que la parole va enfoncer son coin : elle n'aura de cesse qu'elle n'ait trouvé le fin mot de l'énigme, qu'elle ne trouvera bien sûr pas. Elle n'aura de cesse qu'elle n'ait éventé le secret qu'elle soupçonne à l'origine de toute vie d'homme.
Razumov, lui, dans Sous les yeux de l'occident, hanté par le souvenir (et l'image) du révolutionnaire qu'il a livré à la police politique russe, n'aura qu'un seul but, au moment de retrouver la jeune sœur de celui qu'il a trahi, Nathalie Haldin : provoquer une confrontation entre eux. Je m'exprime mal. En effet, ce travail paraît moins inconscient que souterrain puisque Razumov est comme poussé vers la jeune femme, sa volonté de confession s'exprimant par une multitude de gestes, d'attitudes, de silences dans lesquels Pierre Boutang voit comme la sombre parure dont se recouvre le traître (1). Traître absolument seul. Traître condamné à l'hermétisme kierkegaardien : Razumov devra, pour tenter de se libérer de sa prison invisible, se trouver face à face avec une personne, pas n'importe laquelle, la seule en fait qui puisse briser le maléfice qui l'a rendu taciturne, tout en sachant pertinemment, comme Marlow ou même Jim, que les mots sont impuissants (2). Voici les paroles que Razumov crache à la sœur de celui qu'il a trahi : «De vous, il a dit que vous aviez des yeux de loyauté. Je ne sais pas ce qui m’a empêché d’oublier cette expression. Elle signifiait qu’il n’y avait en vous ni artifice ni tromperie, pas de fausseté ni de soupçon, qu’il n’y avait rien dans votre cœur pour vous faire reconnaître un mensonge vivant, un mensonge actif, un mensonge parlant, si vous veniez jamais à le rencontrer. Que vous êtes une victime prédestinée. Ah ! la suggestion diabolique !».
Une seule personne sur Terre a recueilli ma pauvre confession. Je ne l'ai pas revue depuis des années et, sans doute, je ne la reverrai jamais. Sa simple existence, à des centaines ou des milliers de kilomètres de moi, m'empêche de rayonner de force. Ma seule faille. Sa vie est ma condamnation, la faute ancienne jamais pardonnée qui me contraint, comme le vieux marin de Coleridge, à raconter ma sombre histoire à quelques témoins privilégiés que je surprendrai dans la rue. Encore l'errant du poète a-t-il été absout de sa faute : avoir tué le goéland.
Il faudra bien, un jour, le soir tombant, que je quitte à l'improviste ceux que j'aime et, comme le Wakefield d'Hawthorne, sans un mot, m'enfonce dans la nuit pour ne plus jamais revenir. Cette disparition signera le moment où je ne serai pas parvenu, pour la centième ou la millième fois, à détourner de sa route insouciante un inconnu dont j'aurai fait mon confesseur.

Notes
(1) Pierre Boutang écrit ainsi dans l'Ontologie du secret : «Trahir un secret, et trahir son propre secret, n'est pas le dire ou le divulguer; le dire se situe dans une sorte de songe et de cauchemar, où le moi se décompose en se «libérant»; divulguer vise n'importe qui d'autre, tente de susciter la masse inorganique des autres; trahir porte sur le contenu du secret, d'un mouvement agressif, qui le nie comme tel, qui le soumet aux conditions, le plie aux relations dont il ne sortira pas vivant; c'est pourquoi la trahison est saisissable par toutes sortes de précurseurs, comme dit Bossuet, pas toujours en paroles, où s'esquissent les hypothèses qui déjà ruinent la transcendance en cause, jouent sur ses voisinages avec des contenus manifestes» (Ontologie du secret, PUF, coll. Quadrige, 1988, p. 137).
(2) «Maintenant est-il ainsi écrit dans Lord Jim (op. cit., p. 49), il répondait à des questions anodines mais perfides, et il se demanda s’il pourrait jamais plus parler sincèrement. Le son rendu par ses affirmations véridiques le confirmait dans son opinion que la parole ne lui serait désormais plus utile à rien» et, dans Sous les yeux de l'Occident : «Le professeur de langues voit infailliblement arriver un moment où le monde ne lui apparaît plus qu’à l’état d’un marché de mots innombrables, et où l’homme fait simplement figure d’animal parlant, peu supérieur en somme à un perroquet» (Joseph Conrad, Sous les yeux de l'Occident, (traduction de Philippe Neel, Flammarion, coll. GF, 1991, p. 49).