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09/09/2017

Lord Jim

Photographie (détail) de Juan Asensio.

«Et une seule parole va loin parfois, très loin; elle peut semer la ruine à travers le temps, comme les obus volent à travers l’espace».
Joseph Conrad, Lord Jim.


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«Le genre d’histoires qui, par des biais inattendus, vraiment diaboliques, me jettent dans les jambes des hommes qui ont un point faible, ou un point fort, ou d’affreux secrets, grands dieux, et qui ouvrent pour moi les vannes de leurs infernales confidences, comme si je n’avais pas assez des confidences que je me fais à moi-même, comme si, hélas !, je n’avais pas de ma propre personne une connaissance suffisante pour torturer mon âme jusqu’à la fin des temps qui me sont dévolus !» (Joseph Conrad, Lord Jim, traduction d’Odette Lamolle, Le livre de poche, coll. Biblio, 2007, p. 51).
Cette phrase étonnante de Joseph Conrad extraite de Lord Jim revint tout d'un coup à la mémoire du lecteur, comme jetée sous ses yeux, remontée à la surface de son esprit au moment où il relisait La chute de Camus, un extraordinaire petit roman certes moins facile à analyser que le trop commenté Étranger, ce bouquin pour classe de seconde, au moment aussi où sa vie s'enfonçait dans la morne redite du mensonge dont le fin tissu emprisonnait chacune de ses paroles, et même, chacun de ses gestes et encore, chacune de ses pensées, d'une espèce de peau aussi fine qu'invisible. Il était prisonnier de la prison qu'il avait lui-même construite et, comme Lord Jim, fuyait le plus vite possible toute personne qui aurait eu l'affront, volontaire ou non, de lui faire remarquer qu'il ne pouvait que s'enfoncer dans le mensonge, encore et encore, comme s'il fuyait inlassablement, de même encore une fois que Lord Jim, quelque catastrophe dont il eût désiré que nul témoin n'existât, ne fût plus en vie pour, toujours, tendre vers lui un doigt accusateur. Les premières pages du roman nous présentent Jim quittant «sans délai le port où il se trouvait», partant pour un autre, «généralement plus loin vers l'est», et cela toutes les fois que lorsque tel fait qu'il cherche à tout prix à dissimuler «traversait le masque» (pp. 18-9). Comme Melmoth, Jim est condamné à l'errance : «Sa retraite le poussait toujours plus loin vers le soleil levant, et le fait le suivait, comme par hasard, mais inexorablement» (p. 19, l'auteur souligne).
Une grille de fausses paroles. Des gestes qui n'en sont plus puisque, perdant leur habituelle transparence, il est obligé d'y penser, d'en régler le bal, afin qu'ils trompent le plus grand nombre possible de témoins. Une cage où il s'est enfermé, volontairement, à vie. Et au-delà même, puisque les conséquences de l'acte dépassent les rives de ce temps selon le sombre enseignement de Macbeth.
Qui ment se surveille. Qui ment est l'homme le moins libre sur Terre. Qui ment, tout autant, sera le moins libre après sa vie sur Terre. Qui ment, comme le singe derrière ses barreaux, attend avec impatience que les spectateurs le laissent en paix, une fois venu le moment où les derniers visiteurs quittent le zoo. Qui ment trahit, moins les personnes qui l'entourent que la confiance innocente avec laquelle la vie lui prodigue ses instants de beauté. Car, perpétuellement sur ses gardes, son esprit et même son corps ne peuvent s'offrir le luxe dispendieux que constituent ces moments où, à découvert, ne défilent plus devant ses yeux, ne se forment plus dans sa bouche les mille mensonges chatoyants qui n'en sont qu'un seul, monocorde, fuligineux. Froid. Le menteur ne vit plus puisqu'il exerce sa constante vigilance sur une vie seconde, plus riche, plus excitante, plus dangereuse, plus glorieuse que la sienne : la vie telle qu'elle est décrite dans les romans, une vie littéraire tout simplement, et nous savons que Lord Jim, Marlow ne cesse de répéter ce point, a été un indéfectible romantique (il a même été «sélectionné par le romantisme», p. 328), la cervelle farcie par les romans. Lord Jim n'est pas un menteur mais, comme celui-ci, il n'aspire toutefois qu'à une seule chose, «se mettre à nu, se livrer» (p. 105), ce qui lui permettra, du moins le pense-t-il naïvement sans doute, de reboucher «la faille subtile» (p. 111) par laquelle le mal s'est insinué en lui, jusqu'à corrompre, durant quelques minutes, ses facultés d'appréciation.
34515669680_49d745cb78_o.jpgFinalement, l'homme creux est tout aussi bien Lord Jim que Razumov, le perclus (alors qu'il fallait secourir les malheureux qui se noyaient) que le traître (alors qu'il eût fallu protéger le révolutionnaire aux abois, venu se réfugier dans la chambre louée par l'étudiant), tout comme il est encore Jean-Baptiste Clamence, le verbeux moralisateur, le pénitent revenu de sa pénitence (sans cela, il n'aurait point trahi son pacte avec le silence).
Il est donc un bavard, comme nous l'enseigne justement le roman de Camus, un intarissable conteur dont l'alliage, comme celui de Jim, comme celui de Macbeth, est sans doute impur mais certainement pas mauvais, pas encore mauvais : «Il [Jim] avait l’air propre comme une pièce de monnaie toute neuve, mais son alliage était impur ! Dans quelle proportion ? Infime, sans doute, une goutte infime d’une substance rare et infernale, infime – euh, tel qu’il était là, avec son air je-m’en-foutiste, on en venait à se demander si, par hasard, il n’était rien d’autre que vil laiton» (p. 63).
Après tout, nous pourrions analyser chacun des romans les plus marquants de Joseph Conrad grâce à la seule thématique de l'hermétisme démoniaque évoqué par Sören Kierkegaard. J'ai tenté pareille étude à propos du personnage de l'ancien professeur de langues, Monsieur Ouine, dans un texte paru dans le vingt-troisième numéro des Études bernanosiennes. En quelques mots : dans cette perspective, le possédé est celui pour qui le Bien représente l'intolérable possibilité d'une ouverture, c'est-à-dire la libération inouïe qu'apporterait la confession et, peut-être, le pardon entrevu. L'une des scènes les plus étonnantes et bouleversantes du cinéma nous est donnée par Ingmar Bergman dans Saraband : on y voit le tourmenté, le possédé, le fils détesté, hurler sa terreur de ne point être entendu ni compris par celle qui, par sa seule écoute, pourra abréger ses intolérables souffrances. Le possédé est toujours en quête de cet X inconnu qui, s'il le trouvait, serait seul à même de résoudre l'équation de sa souffrance. De le libérer de son horrible peur.
Ainsi Conrad, par la voix de son narrateur favori, Marlow, peut-il écrire de Jim, l'un de ces personnages qui, comme Kurtz, ne sont pas de simples «agents commerciaux mais comme les instruments d'une destinée préétablie, s'enfonçant dans l'inconnu pour obéir à une voix intérieure, à une impulsion du sang, à un rêve d'avenir» (p. 266) : «Mais nous le voyons, obscur conquérant de la gloire, s’arracher à l’étreinte d’un amour jaloux pour répondre au signe, à l’appel de son égocentrisme exalté. Il quitte une femme vivante pour célébrer ses pitoyables noces avec un idéal de vie nébuleux. Est-il satisfait – tout à fait, maintenant ? Je me le demande. Nous devrions le savoir. Il est l’un des nôtres, et ne me suis-je pas levé, une fois, tel un fantôme invoqué, pour répondre de sa constance éternelle ? Et n’avais-je pas raison, somme toute ? Maintenant qu’il n’est plus là, il y a des jours où je sens la réalité de son existence avec une force immense, envahissante; mais, par ma foi, il y a aussi des moments où il fuit sous mon regard comme un esprit désincarné égaré parmi les passions de la terre, prêt à répondre fidèlement à l’appel de son univers de fantômes» (p. 484). Lord Jim est devenu «un des nôtres» comme le rappelle Joseph Conrad dans sa courte préface, citant la Genèse (3-22), lorsque Dieu dit aux anges qu'Adam, après avoir mangé le fruit, connaît le bien et le mal. Puisqu'il est l'un des nôtres selon le romancier, il est bien normal que Marlow ne cesse de le suivre, de l'aider, de s'en porter garant, comme il se portera garant, auprès de la fiancée de Kurtz, de la hauteur morale de l'aventurier devenu demi-dieu au plus profond de la jungle.
Je note d'ailleurs que la critique n'a pas suffisamment insisté sur les rapprochements existant entre Lord Jim et Cœur des ténèbres (voir par exemple la symétrie des couples Jewel/Jim, fiancée/Kurtz, et le fait que Marlow défende Kurtz et Jim auprès de ces dernières), parfaitement illustrés à mon sens par ce remarquable passage magnifiquement lyrique que je cite in extenso, extrait du premier roman et pouvant être appliqué au second, singulièrement à l'exemple de Kurtz. Il s'agit d'un passage où Marlow reprend les propos de son ami Jim, passage qui mériterait à lui seul une étude complexe, tant il enchevêtre les différentes thématiques (l'hermétisme démoniaque, la solitude, le pouvoir, le basculement dans l'ivresse de la toute-puissance, les failles du langage, la grandeur du témoignage, etc.) composant notre roman : «Immense ! oui, ce devait être immense. Le sceau du succès apposé sur ses paroles, un sol conquis [le Patusan] où poser ses pieds, la confiance aveugle des hommes, la foi en lui-même extorquée au feu des batailles, la solitude de sa réussite. Tout cela, je le répète, est terriblement rapetisse par la narration. Je ne puis par de simples mots reconstituer pour vous l'atmosphère de son isolement total et sans recours. Bien sûr, je sais qu'il était seul de son espèce, là-bas, mais les qualités insoupçonnées de sa nature l'avaient si étroitement mis en contact avec son environnement que son esseulement semblait n'être dû qu'à sa puissance. Et cet isolement le grandissait. Il n'y avait rien alentour qui pût lui être comparé, comme s'il avait été l'un de ces êtres d'exception dont seule l'ampleur de la gloire peut donner la mesure; et sa gloire, ne l'oubliez pas, était la chose la plus grande que l'on pût rencontrer à des lieues à la ronde. Il aurait fallu marcher dans la jungle, pagayer, godiller, bien longtemps, jusqu'à épuisement, pour ne plus entendre la rumeur de cette gloire. Ce n'était pas la voix claironnante de la vile déesse que nous connaissons tous; elle n'était ni criarde ni insolente. Elle était en harmonie avec l'immobilité et la mélancolie de cette terre sans passé, où la parole de Jim était l'unique vérité de chacun des jours éphémères. Elle était de la même essence que ce silence à travers lequel elle vous accompagnait jusqu'à des profondeurs inexplorées; on l'entendait constamment marcher à côté de soi, pénétrante, puissante, teintée d'émerveillement et de mystère sur les lèvres murmurantes des hommes» (p. 317).
L'hermétisme démoniaque, dans le roman, nous est sans cesse rappelé, de même que l'existence, jamais désignée sous le nom que le christianisme lui a donné, Satan, de «quelque chose d'invisible, un principe fondamental de perdition qui vivait dans ce tout, comme un esprit malveillant dans un corps haïssable». L'esprit de Lord Jim, lui, «tandis qu'il parlait sans hésitations», «tournait en rond autour de ces faits successifs qui avaient surgi dans sa vie pour le séparer à jamais des hommes de son espèce, comme une créature emprisonnée dans un lieu circonscrit entre de hautes palissades, qui s'élance de tous côtés, affolée par l'obscurité, essayant de trouver un point faible dans la clôture, une déchirure, un endroit possible à escalader, une faille où pouvoir se glisser et s'échapper» (p. 47). Enfermé dans sa propre conscience, Jim tient «en silence un interminable, incohérent conciliabule avec lui-même, tel un prisonnier seul dans sa cellule ou un voyageur perdu dans le désert», et c'est la première mention de Marlow, à la même page, qui va faire office de libération puisque «Par la suite, bien souvent, en divers points du bout du monde, Marlow se [montrera] disposé à rappeler ses souvenirs de Jim, à les rappeler longuement, en détail, et à haute voix» (p. 49). L'oralité (et toutes les techniques narratives, complexes, qui en découlent) est nous le savons une des dimensions essentielles des meilleurs romans de Joseph Conrad, l'un de ses buts étant nous semble-t-il de parvenir à décloisonner pour ainsi dire le personnage dont il faut raconter la destinée implacable («Une page neuve, avait-il dit ? Comme si le maître mot de chacune de nos destinées n'était pas gravé en caractères impérissables à la surface d'un rocher !», p. 217), à briser le carcan dans lequel il s'est enfermé. L'homme est une créature si infiniment fragile, selon Conrad, qui affirme ainsi que Lord Jim «sortait du bon moule; c'était l'un des nôtres», le grand romancier poursuivant de la sorte, je cite ce magnifique passage en entier : «Il se tenait là, au nom de toute la parentèle de sa race, d'hommes et de femmes ni plus drôles ni plus intelligents, mais dont l'existence même repose sur une foi loyale et sur l'instinct du courage. Je ne parle pas du courage militaire, ni du courage civil, ni d'aucune espèce particulière de courage; je parle seulement d'une aptitude innée à regarder les tentations en face, à se tenir prêt, sans intervention de l'intelligence, Dieu sait, mais spontanément : du pouvoir de résistance, voyez-vous, coûteux, mais inestimable; du durcissement inconscient et béni devant les terreurs extérieures et intérieures, devant la toute-puissance de la nature et la corruption attirante des hommes», le tout «s'appuyant sur une croyance inébranlable dans la force de faits, la contagion de l'exemple, la sollicitation des idées. Au diable, les idées ! Ce sont des errants, des vagabonds, qui frappent à la porte de l'esprit. Chacune nous prend un peu de notre substance, emporte des miettes de notre fidélité aux quelques notions simples auxquelles il est indispensable de s'accrocher si l'on veut vivre décemment et avoir une mort paisible !» (p. 61). Que de dangers semblent entourer les hommes, prêts à fondre sur eux et à les corrompre «par une ruse insidieuse» (p. 71), alors que notre réserve, «plus nécessaire à la décence de notre être intérieur que le vêtement à celle de notre corps» (p. 94), alors que «l'idée de ce que devrait être [notre] identité morale, cette notion précieuse d'une convention qui n'est que l'une des règles du jeu, rien de plus, mais qui est tout de même terriblement exigeante, puisqu'elle implique un pouvoir illimité sur les instincts naturels et que les manquements à ses lois ont des conséquences redoutables» (p. 102), semblent si incroyablement fragiles face aux innombrables dangers auxquels nous nous exposons !
Jim est-il parvenu à se libérer du poids du remords, alors qu'il est parfaitement impossible de mettre au grand jour ce qui taraude une conscience, le jeu de l'interrogatoire, sur ce point, «étant aussi efficace que si, voulant savoir ce qu'il y a à l'intérieur, on tapait avec un marteau sur un coffre métallique» (p. 74) ? J'en doute mais le fait de donner sa vie pour les habitants du Patusan, cette terre lointaine où il a trouvé refuge, est au moins une tentative pour effacer le souvenir lancinant de sa trahison, de ce qu'il considère comme une trahison et qui serait plutôt, au moment où il fallait agir impérativement, une forme de sidération, d'immobilité pas même coupable, un instant où il s'est oublié, un peu comme, devant les trois sorcières, Macbeth ne peut se résoudre à ne point les écouter. Trop tard : pas même accompli, voici Macbeth devenu coupable d'un acte ignoble, meurtrier de son roi Duncan. Immobile, vidé de ses forces, absent, devenu creux comme le sont les principaux personnages de Conrad, Jim constate sa défaillance sans paraître pouvoir agir. C'est dans cette immobilité que la parole va enfoncer son coin : elle n'aura de cesse qu'elle n'ait trouvé le fin mot de l'énigme, qu'elle ne trouvera bien sûr pas. Elle n'aura de cesse qu'elle n'ait éventé le secret qu'elle soupçonne à l'origine de toute vie d'homme. Ce qu'il faut alors à Jim, ce n'est pas un juge («En quoi étais-je donc meilleur que les autres, pour lui refuser ma pitié ?», p. 155), puisque lui-même s'est jugé et déclaré coupable, mais, «un allié, un sauveur, un complice» (p. 114), étrange gradation ou dégradation qui sera incarnée par l'indéfectible Marlow, prodigieux témoin et conteur extraordinaire (1), remarquablement subtil mais visiblement pas assez pour saisir «d'innombrables nuances, si délicates, si difficiles à rendre avec des mots incolores !» (p. 116) qui cependant, comme Jim, «ne pouvait pas plus, désormais, arrêter son récit qu'il n'eût pu arrêter les battements de son cœur par l'effet de sa seule volonté» (p. 122).
Razumov, lui, dans Sous les yeux de l'occident, hanté par le souvenir (et l'image) du révolutionnaire qu'il a livré à la police politique russe, n'aura qu'un seul but, au moment de retrouver la jeune sœur de celui qu'il a trahi, Nathalie Haldin : provoquer une confrontation entre eux. Je m'exprime mal. En effet, ce travail paraît moins inconscient que souterrain puisque Razumov est comme poussé vers la jeune femme, sa volonté de confession s'exprimant par une multitude de gestes, d'attitudes, de silences dans lesquels Pierre Boutang voit comme la sombre parure dont se recouvre le traître (2). Traître absolument seul. Traître condamné à l'hermétisme kierkegaardien : Razumov devra, pour tenter de se libérer de sa prison invisible, se trouver face à face avec une personne, pas n'importe laquelle, la seule en fait qui puisse briser le maléfice qui l'a rendu taciturne, tout en sachant pertinemment, comme Marlow ou même Jim, que les mots sont impuissants (3). Voici les paroles que Razumov crache à la sœur de celui qu'il a trahi : «De vous, il a dit que vous aviez des yeux de loyauté. Je ne sais pas ce qui m’a empêché d’oublier cette expression. Elle signifiait qu’il n’y avait en vous ni artifice ni tromperie, pas de fausseté ni de soupçon, qu’il n’y avait rien dans votre cœur pour vous faire reconnaître un mensonge vivant, un mensonge actif, un mensonge parlant, si vous veniez jamais à le rencontrer. Que vous êtes une victime prédestinée. Ah ! la suggestion diabolique !».
Une seule personne sur Terre a recueilli ma pauvre confession. Je ne l'ai pas revue depuis des années et, sans doute, je ne la reverrai jamais. Sa simple existence, à des centaines ou des milliers de kilomètres de moi, m'empêche de rayonner de la force qui toujours doit être reconquise. C'est ma seule faille, minuscule, mais par laquelle le poison toujours pourra s'infiltrer, témoignant de cette attention malveillante à l’œuvre dans le monde qui ne cesse d'étonner et de scandaliser Joseph Conrad qui évoque, parmi tant d'autres appellations du Mal comme «les puissances infernales» (p. 131), «l'action ponctuelle d'une divinité malveillante, d'un diabolisme dénué de signification» (p. 187), ou encore«une intention sardonique de vile vengeance et de haine» (p. 127). Sa vie est ma condamnation, la faute ancienne jamais pardonnée qui me contraint, comme le vieux marin de Coleridge, à raconter ma sombre histoire à quelques témoins privilégiés que je surprendrai dans la rue. Encore l'errant du poète a-t-il été absout de sa faute : avoir tué le goéland. Qui m'absoudra de la mienne ? Qui m'écoutera ? Quel Marlow patient, l'extrémité allumée de son cigare rougeoyant dans la nuit, pour écouter mon «récit d'une expérience de magie noire réalisée sur un cadavre» (p. 132), descendre aux Enfers avec moi, puisque c'est bel et bien ce qu'il a fait avec Jim (4) et Kurtz, puis ne plus cesser de le raconter à d'autres, Marlow devenant ainsi, de jour en jour plus intimement, mon double parfait comme il s'est voulu celui de Jim ou de Kurtz, Marlow qui, avant la lettre, a préfiguré en quelques mots les récits enchâssés les uns dans les autres prisés par W. G. Sebald, ces quelques mots suffisant à nous faire imaginer de tragiques destinées de personnages oubliés, réprouvés, condamnés, qu'il faut sauver de l'oubli, qu'il faut écarter de la réprobation, qu'il faut préserver de la condamnation (5) ? Cette remarque me fait songer que le personnage essentiel de Joseph Conrad, ce n'est pas tant Jim ou Kurtz, Nostromo, bien d'autres encore, que Marlow, qui n'est en fin de compte que la moderne adaptation de Virgile cicérone de Dante aux Enfers.
Il faudra bien, un jour, le soir tombant, que je quitte à l'improviste ceux que j'aime et, comme le Wakefield d'Hawthorne, sans un mot, m'enfonce dans la nuit pour ne plus jamais revenir, ayant peut-être la chance inouïe de m'approcher de «la Vérité absolue qui, telle la beauté fuyante, obscure, à demi immergée, flotte dans les eaux immobiles et silencieuses du mystère» (pp. 250-1). Cette disparition signera le moment où je ne serai pas parvenu, pour la centième ou la millième fois, à détourner de sa route insouciante un inconnu dont j'aurai fait mon confesseur, lui évitant ainsi d'être, lui et moi, «comme des hommes emmurés enterrés vivants dans une tombe spacieuse» (p. 144). Pourvu que je tombe sur quelque Marlow fraternel à la rechercher d'une histoire lui paraissant, comme celle de Jim, symbolique (cf. p. 309), qu'il pourra raconter à d'autres en multipliant les complexités narratives, en mélangeant les strates temporelles, homme devenu compagnon secret qui pourra s'adresser à moi en me donnant, comme il le fit pour Jim, du «mon jeune frère» (p. 261). Et puis cette histoire, à l'instar de tant d'autres, bientôt sombrera dans l'oubli, comme si toute parole humaine «semblait avoir déserté le monde, ne vivant encore pour un temps» que dans sa mémoire, comme s'il était «le dernier des vivants» (p. 376), comme une voix qui, inlassablement, témoigne de l'honneur d'être homme.

Notes
(1) Conteur et témoin remarquables, Marlow n'en avoue pourtant pas moins ses doutes concernant son entreprise folle, rien de moins que parvenir à comprendre l'autre : «C'est lorsque nous essayons de deviner les besoins secrets d'un autre homme que nous réalisons combien incompréhensibles, mouvants, noyés dans le brouillard sont les êtres qui partagent avec nous le spectacle des étoiles et la chaleur du soleil. Comme si la solitude était la dure et inéluctable condition des vivants; l'enveloppe de chair et de sang que nous avons sous les yeux s'efface devant notre main tendue, et il ne reste plus que l'esprit capricieux, inconsolable et fuyant que nul regard ne peut suivre, que nulle main ne peut saisir. C'était la crainte de le perdre qui scellait mes lèvres, car je venais de comprendre que si je le laissais se dissoudre dans les ténèbres, je ne me le pardonnerais jamais» (p. 210). Plus loin, il confesse que le langage est en fin de compte aussi puissant qu'impuissant : «Nos vies ne sont-elles pas bien trop brèves pour nous permettre d'exprimer jusqu'au bout ce que nos bégaiements s'évertuent inlassablement à exprimer ? J'ai renoncé à entendre ce dernier mot, dont le son, si l'on pouvait seulement le prononcer, ébranlerait la terre et le ciel» (p. 263).
(2) Pierre Boutang écrit ainsi dans l'Ontologie du secret : «Trahir un secret, et trahir son propre secret, n'est pas le dire ou le divulguer; le dire se situe dans une sorte de songe et de cauchemar, où le moi se décompose en se «libérant»; divulguer vise n'importe qui d'autre, tente de susciter la masse inorganique des autres; trahir porte sur le contenu du secret, d'un mouvement agressif, qui le nie comme tel, qui le soumet aux conditions, le plie aux relations dont il ne sortira pas vivant; c'est pourquoi la trahison est saisissable par toutes sortes de précurseurs, comme dit Bossuet, pas toujours en paroles, où s'esquissent les hypothèses qui déjà ruinent la transcendance en cause, jouent sur ses voisinages avec des contenus manifestes» (Ontologie du secret, PUF, coll. Quadrige, 1988, p. 137).
(3) «Maintenant est-il ainsi écrit dans Lord Jim (op. cit., p. 49), il répondait à des questions anodines mais perfides, et il se demanda s’il pourrait jamais plus parler sincèrement. Le son rendu par ses affirmations véridiques le confirmait dans son opinion que la parole ne lui serait désormais plus utile à rien» et, dans Sous les yeux de l'Occident : «Le professeur de langues voit infailliblement arriver un moment où le monde ne lui apparaît plus qu’à l’état d’un marché de mots innombrables, et où l’homme fait simplement figure d’animal parlant, peu supérieur en somme à un perroquet» (Joseph Conrad, Sous les yeux de l'Occident, (traduction de Philippe Neel, Flammarion, coll. GF, 1991, p. 49).
(4) Jim, à la différence de Kurtz, semble avoir résisté «à l'assaut des puissances des ténèbres...» (p. 287), mais cette différence semble s'inscrire dans un fascinant réseau de dissemblances et de ressemblances frappantes et paradoxales. Jim, par exemple, est décrit par Marlow d'une façon somme toute assez semblable à celle utilisée pour évoquer Kurtz : «Il est vrai que Jim, lui, n'était en contact avec aucun autre être humain que lui-même, et la question est de savoir s'il n'avait pas fini par adhérer à une foi plus puissante que les lois de l'ordre et du progrès» (p. 395).
(5) Outre Stein qui pourrait être un personnage de Sebald, Marlow semble condenser la destinée des éclopés du Creux de la vague de Stevenson : «Je ne dis rien. J'eus une brève vision de Jim perché sur un récif sans ombre, dans le guano jusqu'aux genoux, avec les cris des oiseaux dans les oreilles, le globe incandescent du soleil au-dessus de sa tête, le ciel vide et l'océan désert miroitant, bouillonnant de chaleur, à perte de vue» (p. 196).