Du recyclage de la négritude, par Pierre Damiens (21/04/2008)




Ajout du jeudi 18 février, en réaction à cet article paru sur Le Figaro, intitulé Quand Aimé Césaire chantait Staline. Je rappelle que la note de Pierre Damiens reçut deux réponses, sous les plumes d'Olivier Larizza et Jean-François Foulon.


Que Césaire ait chanté sa couleur et en ait fait une arme idéologique, on ne saurait l’en blâmer tout à fait. Il n’a fait en cela que suivre l’air du temps de ces années trente et quarante qui l’ont intellectuellement façonné, et au cours desquelles le fascisme puis le national-socialisme ont érigé la notion de race et d’identité culturelle comme fondement de l’édifice politique et social. Césaire n’est donc qu’un théoricien «racialiste» parmi d’autres, un des nombreux gauleiters (1) tropicaux dont l’entreprise a pu prospérer, après que le règlement juridique et politique du conflit mondial a conféré aux peuples de couleur le monopole du nationalisme légitime.
Son succès, tout relatif quand on le compare à celui de l'épopée sioniste ou castriste, n’est pas dû à son seul talent. La lourdeur de sa plume, la pauvreté de son inspiration et la redondance de ses thématiques font de l’œuvre de Césaire un monument tautologique. Non. La réussite du concept de négritude provient essentiellement de son contexte et de sa contribution aux desseins hégémoniques des grandes puissances. A l’issue de la seconde guerre mondiale, les États-Unis et l’URSS se sont partagé l’Europe. Cependant, les empires coloniaux britanniques et français subsistent. Il faut encore les dépecer afin de parachever la redistribution des cartes stratégiques. Tandis que les USA soutiennent discrètement les mouvements indépendantistes, Moscou met en branle le formidable outil de propagande qu’est le Parti Communiste, devenu l’apôtre de la révolution mondiale et de la libération des peuples colonisés.
C’est ainsi qu’Aimé Césaire est recruté par le PCF, avec pour mission d’arracher les Antilles à la souveraineté française. Mais Césaire n’est pas Guevara et ce bourgeois n’est pas prêt à sacrifier son train de vie à son idéal affiché. C’est en potentat local qu’il règnera sur la Martinique, employant habilement le mouvement autonomiste comme un moyen de marchandage avec la métropole, menaçant de prendre le large tout en prenant grand soin de ne pas larguer les amarres. Cumulant despotiquement les mandats électoraux et les emplois administratifs, profitant des subsides de l’État français, il détournera pendant plus d’un demi-siècle cette manne financière contre le pays qui l’a élevé, éduqué et nourri et qui ne cessera, jusqu’à sa mort, de le couvrir d’honneurs et d’avantages, dans un amour à sens unique qui tient du masochisme.
Cependant, la postérité de Césaire ne s’incarnera pas seulement dans la perpétuation de son chantage autonomiste, dans ce subtil mélange d’émeutes et d’appel à la solidarité nationale auquel sont abonnés les fonctionnaires de la révolte créole. Césaire et sa négritude ont été récupérés à d’autres fins. Ce n’est pas un hasard si, de la gauche affairiste à la droite mercantile, l’hommage à Césaire rivalise de grandiloquence avec le culte stalinien de la personnalité. La négritude est, pour les hommes liges de la mondialisation et du cosmopolitisme, un instrument de culpabilisation de l’indigène de France, de condamnation de l’identité française et de mise en œuvre du diktat du métissage de l’Europe. La lecture fastidieuse du Discours sur la décolonisation imposée à nos lycéens n’a pas pour objectif d’éveiller ces derniers à la responsabilité politique de l’individu, à la nécessité de son enracinement, à l’indispensable communion des êtres au sein d’une communauté de culture et de destin.
A contrario de l’intention prétendument émancipatrice de l’œuvre de Césaire, celle-ci a été recyclée pour participer à l’avènement d’une nouvelle ère d’asservissement : le règne totalitaire d’un ordre mondial, mettant au service d’une intelligentsia cooptée, un cheptel humain standardisé, docile et résigné.

L'auteur
Pierre Damiens, âgé de 38 ans, est consultant international en sécurité.

Note (qui est plutôt une précision apportée par l'auteur sur l'usage du mot gauleiter).

(1) Gauleiter... le mot me paraît moins dangereux que la réalité qu'il recouvre !
Ce n'est pas dans son acception stalinienne que j'ai utilisé ce terme. Les ébénistes linguistiques communistes avaient en effet coutume d'employer la terminologie fasciste et nationale-socialiste comme anathème. Il suffisait alors, et le procédé fonctionne encore dans nos médias, de qualifier un homme ou une organisation de nazi, de SS ou de collabo pour couper court au débat tout en dissimulant ses propres penchants totalitaires.
C’est bien au sens étymologique que je comprends le mot gauleiter, c'est-à-dire le représentant plénipotentiaire d'un ordre impérial, ce qu'a été Césaire.
Car au bilan, et c'est l'idée centrale de mon texte, Césaire, loin d'émanciper ses semblables, a marqué au fer rouge leurs mentalités, pérennisant l'esclavage dans les structures mentales. En chantant la négritude, Césaire a intériorisé les fers aux chevilles au lieu de célébrer l'affranchissement. Et s'il l'a fait, c'est avant tout pour assurer sa mainmise sur la population antillaise dont il a été, durant soixante ans, tantôt le soufflet rallumant les braises vindicatives, tantôt l'étouffoir quand l'incendie menaçait.
Ce que nos caciques saluent en s'inclinant devant la dépouille d'Aimé Césaire, c'est bien l'un des leurs. Un des bergers du troupeau humain, celui qui a folklorisé la révolte comme on organise un carnaval, quand on veut s'assurer que chacun reste dans les rangs, y compris pour hurler sa folie.

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