L'homme. Ses bizarres idées de bonheur de David Cohen (20/09/2008)

Crédits photographiques : A. M. Ahad (Associated Press).
«Il m'aimait, je crois, vraiment. Il m'avait tiré du bourbier où je pataugeais, écolier désarçonné et qui essayait de faire bonne figure. Il fut le seul à diagnostiquer ce que personne d'autre ne me paraît avoir vu clairement en moi, ma naïveté peut-être pathologique.
- Nommez-le donc...
- Aimé Patri.

Je fais encore un détour.»
David Cohen, L'Homme. Ses bizarres idées de bonheur... (Les provinciales, 2008), p. 287.


Il y a quelques années, présentant à Olivier Véron l'énorme manuscrit qui s'intitulait La Parole souffle sur notre poussière (ce titre, dois-je le rappeler, est un détournement d'un vers célèbre de Paul Celan...), qu'il n'éditerait pas et qui, transformé pour être soi-disant plus vendeur, deviendrait un banal Essai sur l'œuvre de George Steiner chez L'Harmattan, le directeur de la très belle maison Les provinciales diffusée par Le Cerf me répondit que mon livre était très gros, trop gros même, truffé de défauts, pas assez péguiste ou christique je ne sais plus (peut-être même, trop juif...), bref : qu'il ne serait pas édité par lui, pour toutes ces excellentes raisons et d'autres qu'il ne me donna point.
rubon152.jpgPour lui faire plaisir, et parce que ses remarques n'étaient bien évidemment pas toutes sottes ou infondées, je réduisis drastiquement mon livre, l'amendai, le caviardai, ne l'achevai toutefois point de façon péguiste ou christique mais kierkegaardienne, ce qui n'est déjà pas si mal, et envoyai promener Olivier Véron tout en tentant ma chance auprès d'éditeurs tels que Gallimard (je contactai Éric Vigne qui aima le livre mais ne l'édita point pour de sombres raisons de quasi-exclusivité d'édition des ouvrages de Steiner) et le Cerf (j'eus alors maille à partir avec Philippe Verdin qui lui reprocha sa violence bernanosienne, voulut l'émasculer selon ses propres termes et, bien sûr, ne l'édita donc point parce que je ne voulais pas d'un texte castré).
Lisant donc, depuis de trop longues semaines, un livre édité par Les provinciales de plus de six cents pages, sous la plume du savant David Cohen, éminent linguiste (1), je suis étonné qu'Olivier Véron n'ait pas prodigué à son auteur ses bons conseils de relecture puis d'élagage. Le livre aurait en effet mérité d'être relu tant sont innombrables les fautes qui le déparent, ensuite réduit tant la dernière partie, intitulée Décongestion cérébrale, me semble parfaitement inutile, puisqu'il s'agit d'une sorte de lecture très vaguement psychanalytique et surtout assez peu inventive des rêves et des textes, composés durant des nuits d'écriture automatique, par David Cohen. L'auteur affirme n'accorder aucune valeur littéraire à ces textes et quêter, à travers leur étrangeté, des signes de Dieu, de Dieu se manifestant par le biais de l'inconnu qu'est Cohen à ses propres yeux. Quelques lignes auraient suffi pour nous narrer ce qui n'est rien de plus qu'un refus de se coucher sur le divan et, je crois, le livre de Cohen en eût été allégé, décongestionné pour reprendre un mot de l'auteur.
Ses souvenirs recueillis par Latifa Ben Mansour qui composent donc l'essentiel du livre sont à mes yeux infiniment plus intéressants ainsi que le témoignage qu'il nous livre sur un monde, celui où vivait celui qui fut un modeste Juif de la cosmopolite Tunis, il le répète souvent, complètement englouti. David Cohen écrit donc pour tenter de retrouver ces signes qu'il ne voit plus mais qui se sont déposés dans les strates de sa mémoire prodigieuse.
L'évocation de si lointaines années d'enfance puis d'adolescence est souvent magistrale et ne se dépare jamais d'une grande rigueur intellectuelle qui, coûte que coûte, oblige l'auteur à préciser telle notation, à revenir sur telle autre pour l'expliquer de nouveau, pressé par la sollicitude et la curiosité de son amie. David Cohen se confesse dirait-on, comme le flic hanté de The Element of Crime de Lars von Trier. Cette confession où l'auteur paraît se contraindre à tout dévoiler (et pourtant nombreux sont les silences puisque ces derniers font intimement partie des plus riches confessions) est infiniment plus structurée, intelligente et, finalement, poétique parce que démesurée («Un livre à la mesure de notre folie», comme me l'a écrit, fort justement, Olivier Véron), que la patiente et monotone dissection de textes sans intérêt, comme le pense d'ailleurs l'auteur en personne, sans intérêt que d'être cachés, alors qu'ils ont été exposés par David Cohen et publiés par l'éditeur. Un homme, un livre aussi, mais c'est là peut-être la même chose, vivent surtout de leurs silences alors que David Cohen, pressé sans doute d'évoquer une époque révolue avant que la force ne lui manque pour accomplir cette tâche immense, nous semble tout de même diablement bavard.
Toutefois, ce qui étonne le plus sous la plume d'un linguiste aussi réputé que Cohen, ce sont ses notations sur la linguistique justement, comme celle-ci : «Oui un peu de linguistique ouvrait un questionnement, le plus large possible : comment l’homme s’était-il fait «humain», manifestant son «humanité» en lui-même et pour les autres dans l’intrication de ce qu’il appelle sa pensée et de ce qu’il appelle son langage» (op. cit., p. 68). Il revient d'ailleurs sur l'évolution vers davantage de scientisme de cette discipline en écrivant : «Mon idée aujourd’hui, [...] est qu’un peu de linguistique rapproche du langage, mais que beaucoup en éloigne. À force de s’intéresser aux aspects de la méthode descriptive, de vouloir la fonder dans une rigueur irréprochable, on perd de vue ce qui est l’objet dernier de l’exploration, le seul qui importe à la connaissance de l’homme, le langage et son fonctionnement, son lien avec la nature de l’homme et sa situation dans le monde» (p. 209), pour finalement conclure : «Je découvre à soixante-treize ans que les linguistes les plus prestigieux n’ont jamais rien vu au langage, ne se sont occupés que de linguistique. Comme on s’occuperait d’hydraulique sans chercher à savoir que l’eau en est l’objet» (p. 210).
C'est tout de même drôle, à la fin, ces grands esprits qui, le soir de leur vie venu, se rendent compte qu'ils ont raté le langage ou la littérature... Heureusement, David Cohen paraît être un humble, ce qui n'est point le cas de Tzvetan Todorov.
Nous voici donc rassurés : l'un de nos plus grands linguistes vivants avoue qu'il ne sait pratiquement rien du langage. Dans cette belle et riche confession pleine de failles, de cassures intimes et de regrets, infiniment plus féconde que la pseudo-science dont se parent les cacographes tels que François Rastier, se cache je crois la réalité secrète du dialogue entre David Cohen et Dieu qu'il nous est donné de lire.

Note
(1) Né en 1922, David Cohen, professeur de linguistique sémitique à la Sorbonne puis directeur d'études à l'École Pratique des Hautes Études, comme nous l'apprend le communiqué de presse, est l'un des plus importants représentants de la brillante génération des linguistes français de l'après-guerre. Il est l'auteur d'une douzaine d'ouvrages dont un Dictionnaire des racines sémitiques (aux éditions Mouton) et des Essais sur l'exercice du langage et des langues en quatre volumes (publiés par Maisonneuve & Larose).

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