Harcèlement littéraire de Richard Millet ou le manquement aux lettres (08/09/2007)

Amel Emric (Associated Press).
«En l'ère de l'Assassinat du Verbe, la liberté consiste à faire n'importe quoi pour opérer le salut du sens des mots».
Armand Robin, La fausse parole (Le temps qu'il fait, 1985), p. 92.


Apparemment, ce que j'ai écrit il y a maintenant deux années à propos de l'ouvrage de Richard Millet intitulé Harcèlement littéraire est parfaitement juste si j'en juge par le mélange d'amateurisme grossier et de remarques parfaitement fondées qui constitue la trame de l'entretien que l'écrivain a récemment accordé au Point. Je rappelle donc mes quelques lignes de critique, en attendant de lire le dernier pamphlet (probablement aussi tiède que celui qu'a expectoré le cacochyme Kéchichian), Désenchantement de la littérature, qui je le crains va répéter les mêmes banalités mal étalées dans Harcèlement littéraire par les deux stricts imbéciles ayant secondé Richard Millet.
Un bonheur n'arrivant jamais seul, j'ai créé, colonne de droite, une nouvelle rubrique intitulée Cacographes et tartuffes tout spécialement réservée à celles et ceux qui se targuent, sur la question littéraire, de posséder quelque lumière, voire l'enseignent, voire, en l'enseignant de honteuse façon, la déshonorent. Nul ne s'étonnera je crois d'y retrouver les noms de Georges Molinié ou de Tzvetan Todorov, en attendant quelques petits nouveaux comme... Richard Millet ? Il est vrai que cet écrivain ne souffle mot de l'immense tort que les imbéciles savants font à la langue française. Pour ma part, et j'écris ces mots sans exagération aucune, je préfère tenter de comprendre le langage de bonobo dégénéré de n'importe quelle petite frappe croisée par malchance dans une sombre venelle que d'avoir à subir l'épreuve cruelle consistant à lire une seule ligne de Georges Molinié, et que dire des milliers de pages produites par ses innombrables petits clones universitaires. La violence appelle la violence. La fausse intelligence appelle... Quoi donc ? Comment lutter contre Diafoirus tellement certain de son bon droit, réellement transparent dans ses intentions, qu'il en désarmerait la sagacité du diable en personne ?
Les coups les plus puissants infligés à notre langue, redoutables parce qu'ils sont les plus traîtres, ne proviennent pas des fous, des sauvages et des meurtriers, unis paradoxalement dans le cachot solipsiste des goliards et des bouffons vagants : leurs armes, après tout bien réelles, ne transpercent que des chairs d'hommes, ne brûlent, ne mutilent et ne torturent que des corps. Les coups les plus puissants, immatériels ceux-là, invisibles et pourtant seuls capables de mutiler des esprits et d'assécher des âmes, sont délivrés par celles et ceux qui, par leur éducation, leurs études, leur métier d'enseignant, leur réel pouvoir d'autorité, ont la capacité d'instituer une norme aberrante, celle d'un langage devenu fou, journalistique ou sémio-sophistique, tournant à vide parce qu'il est complètement étranger à la réalité, nous enfermant de facto dans une gigantesque aberration qui a pour nom la France, pas seulement celle de notre époque mais celle qui viendra, pas seulement celle qui viendra mais celle de nos morts bafoués, pas seulement, enfin, notre pays considéré comme une communauté, aussi hétérogène qu'on le voudra, de langue mais l'idée même de la France, sa réalité spirituelle imprégnant le monde.
Un juge devrait exister qui, absolument impartial, condamnerait les pervertisseurs de l'intelligence, les corrupteurs de l'esprit et les meurtriers de l'âme doublés de multirécidivistes caractérisés que sont Barthes, Genette, Molinié et leurs pullulants épigones, à des peines aussi lourdes que celles réservées aux bagarreurs, arsouilles de toute engeance, voleurs, violeurs et tueurs. Car qui peut prétendre que le meurtre n'est pas aussi, d'abord, un acte monstrueux et impardonnable qui n'a pourtant rien à voir avec la destruction physique d'une vie ? Car qui peut soutenir que notre histoire n'est pas grosse à en crever d'actions noires rêvées par quelques fous, de paroles perverses proférées dans la nuit, de terreurs imaginées dans la cervelle des solitaires et des proscrits ? Qui peut prétendre qu'elle n'est pas imprégnée, depuis l'instant formidable où le premier meurtre fut non point réalisé en acte mais conçu, pensé, désiré, du sang invisible de millions de victimes, qu'elle ne dégage pas l'abominable puanteur qui faisait vomir le curé d'Ars et se reculer de dégoût le maire de Fenouille, qu'elle n'est pas la geste sordide attendant toujours ses chroniqueurs, l'immense théorie de meurtres d'intelligences, de violences inouïes faites aux esprits, de crimes imprescriptibles contre les cœurs, de cauchemars sans fin dans lesquels sont enfermés des âmes crevant d'avoir été privées d'une langue ?
J'oubliai que ce Juge existe, effectivement et qu'il porte même le nom, mystérieux et honni, de Verbe.
Harcèlement littéraire de Richard MilletComment se fait-il qu'un homme, Joseph Vebret, dont le métier est, je crois, de lire, il le répète suffisamment, ne trouve absolument rien à redire au dernier ouvrage de Richard Millet, Harcèlement littéraire (1) ? Je veux bien que nombre des réponses de Millet soient passionnantes, même si le lecteur du Sentiment de la langue n'apprend strictement rien de nouveau, si ce n'est, peut-être, quelques considérations sur les romans de l'auteur, qu'à vrai dire ce dernier semble mieux connaître que les romans de ses semblables, qu'il paraît même maîtriser d'une science tout droit sortie de quelque Petit Millet illustré, science qui, comme telle, ne peut que me sembler suspecte : nul grand écrivain, de ceux-là mêmes que cite le romancier (à savoir, Faulkner, Bernanos, Joyce...) ne semble s'être soucié aussi bizarrement que Millet le fait des créatures imaginaires et des trames narratives qu'il avait inventées. L'écrivain véritable, si je puis dire, se reconnaît à ceci qu'il oublie sa création et ne tient pas sur elle un véritable discours d'universitaire. Je veux bien encore que les considérations polémiques et réjouissantes de Millet sur la faillite de l'école républicaine, l'inculture des journalistes (de même que celle des écrivains), la destruction de toute verticalité métaphysique ou la fin, partout proclamée, de la France rurale (j'allais écrire, tout simplement : de la France) n'étonnent que les imbéciles qui ne manqueront pas de traiter l'écrivain crâne de réactionnaire (ah, vous me dites que cela a été déjà fait ?) mais enfin... Mais enfin, comment expliquer, d'abord, pour qui se targue tant de fois de manier une langue parfaite, pour qui reçoit les louanges magnanimes de nos critiques amateurs envers ce même respect de la langue française, pour qui désormais est membre du comité de lecture de Gallimard, comment expliquer et surtout excuser le nombre pour le moins étonnant de fautes (pp. 16, 62, 143, 151, ma liste n'étant pas exhaustive, je songe par exemple au titre Absalon, Absalon ! de Faulkner, incorrectement orthographié...) qui émaillent ce livre tout de même assez court, qui aurait mérité quoi qu'il en soit une relecture sur épreuves digne de ce nom ? Comment expliquer, ensuite, la prodigieusement inepte culture, y compris et surtout littéraire, des deux professeurs (et, paraît-il, que Dieu nous préserve de lire par accident leur prose incolore, critiques...) qui interrogent Richard Millet ? Que dire encore des deux ridicules préfaces que ces sots ont cru devoir rédiger pour nous livrer, avec Delphine Descaves, quelques banalités fleurant bon la moraline gauchiste et, avec Thierry Cecille dont le style est celui de tout cuistre, inutilement compliqué, nous révéler les grands titres de la littérature contemporaine, d'ailleurs tous puisés, il fallait s'y attendre, dans la flaque trouble des écrits dits de témoignage (bien sûr, selon l'adage, véridiques, éloquents, voire émouvants à en pleurer) qui évoquent, je n'invente qu'à moitié, le drame des femmes victimes de la guerre en ex-Yougoslavie, le calvaire crypto-christique de José Bové jeté en prison durant une seule nuit obscure ou encore «les plaies secrètes mais encore vives de la guerre d'Algérie»... ? Que penser enfin, de l'obsession véritablement pathologique avec laquelle Delphine Descaves, non contente, souvent, de ne pas comprendre les réponses que lui prodigue Richard Millet (à moins, superbement, qu'elle ignore ces dernières, poursuivant la pente de sa sottise, parfois heureusement inversée par son propre collègue compatissant...), nous assène que la littérature se doit d'être morale ou, bien sûr mais elle n'ose l'écrire en toutes lettres, n'être pas ?
Un peu de sérieux voyons, et que l'on ne vienne pas me dire que, fidèle à je ne sais quel insupportable tropisme, je pinaille et renâcle devant l'impertinence : Richard Millet, posant sans gêne au dernier écrivain de langue française, prône l'excellence et je suis bien le premier à dire qu'il a parfaitement raison de nous seriner cette antienne dont tout le monde se fiche aujourd'hui. Mais, de grâce, qu'il fasse alors preuve, dans ce type d'exercice pourtant facile (puisqu'il obéit à des contraintes uniquement journalistiques), de quelque intelligence, à tout le moins de discernement lorsqu'il s'entoure de collaborateurs, journalistes de vulgaire étiage plutôt que véritables critiques littéraires.

Note
(1) Je faisais référence à une note (depuis lors disparue) de Joseph Vebret évoquant l'ouvrage de Richard Millet.

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