Jan Karski de Yannick Haenel ou le faux témoignage (22/01/2010)

Crédits photographiques : Miguel Villagran (Getty Images).

Remise en une d'une note publiée le 15 octobre 2009.

Nous savions que Pierre Assouline était un fort piètre lecteur voire un lecteur tout simplement nul, un écrivain à la plume pichrocoline, un journaliste d'une déontologie légendaire, un juste parmi les justes, un biographe passable, un blogueur d'une correction exemplaire à l'égard de ses lecteurs et commentateurs. Nous savons à présent ce que nous avons du reste toujours su, qu'il est un mauvais journaliste, incapable de se documenter correctement avant d'écrire un de ses articles, du reste fort médiocre.
L'article en question ? Le voici, paru dans Le Monde des Livres, évoquant le très mauvais ouvrage de Yannick Haenel, dont j'ai rendu compte, pour le numéro de Valeurs actuelles du 15 octobre 2009.
Attardons-nous sur quelques lignes révélatrices de l'article d'Assouline qui écrit : «Outre le plébiscite public, une critique enthousiaste a accueilli le roman. Il a fallu attendre le compte rendu d'Annette Wieviorka (sic), spécialiste de la période, dans la revue L'Histoire (no 349, janvier 2010), pour entendre non seulement un son de cloche différent mais un véritable tocsin.»
C'est tout simplement faux, Pierre Assouline.
Au fait, comment s'intitule l'article d'Annette Wieviorka pour L'Histoire ? Quoi, n'avez-vous pas deviné ? Faux témoignage bien sûr !


Si, un jour, Yannick Haenel devait avoir une quelconque chance de passer à la postérité littéraire, ce serait sans doute comme compilateur passable voire faussaire médiocre plutôt que comme écrivain véritable.
Dans Jan Karski, salué par une critique presque unanimement dithyrambique, Haenel évoque de façon fumeuse les notions de témoignage, de message et de parole, en rognant quelque peu, fort heureusement, les envolées ridicules de Prélude à la délivrance qu’il a écrit avec son compère François Meyronnis. Nous pouvions lire dans ce dernier ouvrage qu’il existe dans le langage «un creuset résurrectionnel à partir duquel ce qui s’écrit recueille l’ensemble de ce qui s’est écrit à travers le temps.» Cette image pseudo-théologique est illustrée, dans Jan Karski, de deux façons : d’abord, ce livre, qui ne mérite pas le terme de roman sous lequel le présentent les éditions Gallimard dans la collection dirigée par Philippe Sollers, L’Infini, n’est qu’une sommaire compilation de matériaux d’origines diverses. Ensuite, ses toutes dernières pages, où le personnage historique auquel Haenel prête sa voix, meurt puis revient à la vie après l’expérience, extrême, d’une visite dans le camp de la mort d’Izbica Lubelska, veulent sans doute nous faire comprendre, fort pédagogiquement, que les livres les plus sincères ne peuvent naître que de conditions extrêmes. Hélas, Yannick Haenel, qui ne semble point présenter les caractéristiques d’un homme qui serait revenu de la mort, n’est même pas descendu aux Enfers.
Le sujet réel de ce livre trompeur n’est absolument pas de saluer la mémoire d’un résistant ni même de prétendre que la littérature est un jeu de dupes si elle ne se fait le réceptacle de l’horreur absolue représentée par l’extermination de plusieurs millions de Juifs. Il s’agit plutôt d’affirmer que la menace de mort et de ruine généralisées qui a provoqué la Shoah est encore présente et même plus que jamais présente à notre époque. Yannick Haenel tente donc non seulement de seconder la parole fragile d’un Jan Karski mais écrit contre le nihilisme dans lequel baigne l’Occident, en embrassant par l’écriture confondue avec une mystique aussi peu sérieuse que celle que François Meyronnis développa naguère dans son ridicule De l’extermination considérée comme un des beaux-arts, l’amour qui, seul, parce qu’il est plus profond que la mort comme nous l’apprend Haenel, peut constituer un prélude à la délivrance.
Cette intention fort louable pose infiniment moins de problèmes que le livre par lequel elle est illustrée car la mémoire de l’expérience des camps d’extermination, rappelons-le à Yannick Haenel, a été honorée par des écrivains comme Primo Levi, Jean Améry ou Imre Kertész, dont l’écriture glaçante tient à l’absolue sincérité. Haenel économise lui aussi ses moyens mais c’est pour confondre le degré zéro de l’écriture avec un dépouillement, une nudité qui ont été imposés aux survivants.
Des historiens affirmeront peut-être que c’est l’ensemble des faits avancés par Jan Karski et Yannick Haenel qui les reprend platement à son compte qui sont contestables voire faux. On se demande alors ce qui pourrait rester d’un livre qui n’est rien de plus qu’un tiers de roman à thèses médiocrement illustrées par un auteur qui ne sait probablement rien d’une des plus terribles mises en garde que Jean Améry consigna dans Lefeu ou la Démolition : «il faut se garder des réminiscences littéraires que l’on délègue pour prendre la relève des mots ou des sentiments impuissants. Pas de place pour Celan.»
S’il nous était permis de changer un seul des mots écrits par Améry, nous aurions envie d’affirmer qu’il n’y a, dans la tentative de rendre compte, par l’écriture, de la Shoah, absolument aucune place pour Yannick Haenel.

Rappel
Sur Philippe Sollers
L'anodine comédie de Philippe Sollers : sur Un vrai roman.
Philippe Sollers, le doge de la bêtise.
Robinson ou les limbes de la littérature.
La Main de Dante n'est pas celle de Sollers.

Sur François Meyronnis et Yannick Haenel :
De la masturbation considérée comme un des beaux-arts de François Meyronnis, 4 (avec les liens vers les trois premiers textes).
Nihilisme et littérature : au-delà de la ligne de risque.
Quand Haenel pâture Reyes, par Alina Reyes
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Cercle de Yannick Haenel ou la littérature démolie
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Prélude à la délivrance de Yannick Haenel et François Meyronnis
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