Les étranges contresens d'un grand érudit, Georges Couton, par René Pommier (07/01/2010)

Crédits photographiques : Georges Gobet (AFP/Getty Images).
René Pommier ne craint rien ni personne, peut-être parce que lui-même se dit mécréant (et qui ne craint point Dieu à peu de chances d'être inquiété par quelques marionnettes humaines, si humaines), qu'il s'agisse des pseudo-gloires universitaires comme Georges Molinié, président d'une prestigieuse université où se déchaînent apparemment les goules ou du bourdonnement de vaines paroles auréolant les cacographes comme l'immarcescible François Rastier.
Un mot sur François Rastier, qui se rappelle à notre bon souvenir de bien triste façon. Il est vrai qu'il est devenu, ce gâcheur de plâtre sémiologique, l'un de mes plus chers contradicteurs, depuis la première note que je lui consacrais en... 2004, laquelle ne faisait d'ailleurs que répondre à une attaque reçue de la part de notre pâle Rastier à la si triste figure. L'homme a donc fait du chemin depuis son premier texte vaguement critique consacré à votre serviteur, et le penseur, si penseur il y a bien sûr, a même dû prendre l'expresse et louable résolution de me chasser de son esprit, tant je l'obsède.
J'ai écrit tout le mal que je pensais des procédés de lecture, pour le moins approximatifs, de ce très sérieux professeur, sémioticologue internationalement réputé, du moins auprès de celles et ceux qui accordent quelque crédit à ces foutaises vaguement érudites, d'une fausse érudition masquant à vrai dire fort mal une incapacité criante à lire.
J'ai évoqué son étude, elle-même poussive et bien trop souvent purement idéologique sous une apparence de rigueur concepuelle, consacrée à Primo Levi.
Je pensais que cette sommité sémioticopulsionnelle à tendances très lourdes m'avait oublié, depuis qu'il m'avait encagé à quintuple tour avec les fauves Steiner, Boutang, Agamben et même Dantec : après tout, ils ne feraient qu'une bouchée de moi !, voilà sans doute la haute pensée qui flatula dans le cerveau rastien.
Je me trompais bien évidemment : le professeur, surtout lorsqu'il est universitaire, n'oublie jamais une attaque dirigée contre lui, et puis les fauves, ma foi, m'adoptèrent à leur façon et ne me dévorèrent point. Il y répondra même d'une façon toute professorale, mille ans après qu'elle aura eu lieu puisque le professeur n'oublie rien. Dans le cas bizarre qui nous occupe, il répliquera en obéissant à sa nature la plus profonde : il vous attaquera sans vous nommer directement.
Ainsi François Rastier, piètre Diafoirus spécialisé dans le bouturage du point de suspension, dans l’une de ses récentes études intitulées Croc de boucher et rose mystique. Enjeux présents du pathos sur l’extermination (in Émotions et discours. L'usage des passions dans la langue, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2008, pp. 249-74), tout en évoquant mon cas qui semble l’obséder, ne me cite pas nommément, se contentant de me donner du «publiciste».
Que me reproche donc François Rastier ? Moins peut-être d’être le digne héritier de Pierre Boutang que d’appartenir à cette dangereuse catégorie d’auteurs qui illustrent ce que nous pourrions appeler la pornographie de l’extermination, que j'ai moi-même dénoncée à propos du ridicule livre de Yannik Haenel, Jan Karski (François, si tu me lis, je serais curieux de savoir quels petits monstres griffus ton regard acéré comme un laser a vus dans cet ouvrage).
Les acteurs de ce film peu recommandable seraient, selon François Rastier, outre Maurice G. Dantec, Giorgio Agamben, George Steiner et leur maître commun, Martin Heidegger qui, tous les quatre, en insérant dans leur fumeux discours théologico-politique un irrationalisme grandiloquent unissant politique exaltée et mysticisme mièvre, favoriseraient les valeurs de brutalité et de démagogie ayant permis l’extermination elle-même.
L’accusation, pour le moins grave, serait irresponsable si elle n’était, en premier lieu, parfaitement loufoque, puisque François Rastier termine sa dénonciation par un hommage discret bien que sincère rendu au président iranien Mahmoud Ahmadinejad dont les propos rapportés par Le Monde daté du 3 janvier 2006, ajoute toutefois l’auteur, «pour une fois ne démentent pas l’extermination». En quelque sorte, aux yeux de François Rastier, les discours des auteurs mentionnés, y compris celui de votre serviteur, sont plus dangereux que ceux du président iranien, en ce sens qu’ils légitiment les critiques les plus extrêmes concernant l’existence même de la Shoah. Voir également, à ce propos, Ulysse à Auschwitz. Primo Levi, le survivant (éditions du Cerf, 2005).
Je suis bien certain que Shmuel Trigano, directeur de la revue Controverses dans laquelle François Rastier à ses entrées, sera ravi d'apprendre que l'éminent professeur, ce grand pourfendeur du pathos de l'extermination s'exprimant dans un jargon à faire mourir de rire un bambin sachant à peine déchiffrer ses premiers mots, pour combattre la créature fascistoïde que je suis, déclare sa flamme au très amène président du si évident ami du peuple juif qu'est la République islamique d'Iran.

À présent, place à notre cher René Pommier qui, lui, ne se fatigue apparemment jamais de ridiculiser les cacographes dont l'Alma Mater s'honore bien trop souvent.

Certains universitaires sont de très grands érudits; ils savent tout sur l'auteur ou les auteurs sur lesquels ils écrivent. Ils ont lu non seulement toutes leurs œuvres, mais tous les écrits qu'ils ont pu laisser, fussent-ils parfaitement anodins et dépourvus de tout intérêt littéraire. Ils ont lu non seulement toutes les œuvres que leurs auteurs ont lues, mais aussi toutes celles qu'ils auraient pu lire. Ils savent tout ou presque tout sur leur vie et sur leur époque et, bien sûr, ils ont lu tout ce qu'on a écrit sur eux depuis leur temps jusqu'à nos jours. On pourrait donc penser que cette science exceptionnelle leur permet d'accéder à une intelligence non moins exceptionnelle des œuvres de ces auteurs. Or on s'aperçoit souvent qu'il n'en est rien.
Bien plus, on constate parfois non seulement qu'ils ne comprennent pas mieux les œuvres qu'un lecteur qui les aborde pour la première fois, mais qu'il leur arrive de ne pas comprendre ce que celui-ci comprend tout de suite et sans la moindre peine. C'est, par exemple, le cas d'un éminent dix-septiémiste, Georges Couton, grand spécialiste notamment de Corneille et de Molière dont il a publié les Œuvres complètes dans la bibliothèque de la Pléiade. Les notes de ces éditions sont le plus souvent des notes de pure érudition qui apportent seulement des éléments d'information, notamment des renseignements d'ordre historique ou lexical, qui indiquent les sources et les variantes, mais ne proposent que très rarement des commentaires interprétatifs. Et c'est heureux car, presque à chaque fois que Georges Couton s'interroge sur le sens d'un passage, on découvre avec stupéfaction que le texte est parfaitement clair, Georges Couton ne se posant des questions que parce qu'il n'a pas compris ce qu'un élève de troisième ou de seconde comprend immédiatement ou plutôt comprenait immédiatement du temps où les pédagogues n'avaient pas encore réussi à bannir la littérature de l'enseignement secondaire. On en jugera par ces quelques exemples.
Les deux premiers concernent Le Tartuffe. Je ne suis pas sûr qu'il y ait dans toute la pièce un seul vers qui pose un réel problème d'interprétation. Et ce n'est certainement pas le cas, me semble-t-il, du vers d'Orgon disant à Cléante (V, 6, vers 1847) : «L'homme est, je vous l'avoue, un méchant animal.»
Il fait pourtant l'objet de la note suivante : «On peut comprendre aussi bien cet homme ou les hommes. L'outrance d'Orgon (cf. V. 1604 : «je renonce à tous les gens de bien») engagerait à choisir le deuxième sens» (1). On reste interdit. Car, à l'évidence, il n'y a pas deux solutions, «cet homme» ou «les hommes», entre lesquelles on pourrait hésiter, bien que la seconde semblât finalement préférable : il n'y a qu'une solution possible et c'est la première. Le contexte ne laisse aucun doute à ce sujet. Valère vient, à l'instant même, d'apprendre à Orgon que l'homme qu'il avait secouru, recueilli chez lui, auquel il avait voulu donner sa fille et avait abandonné tous ses biens, cet homme, après avoir entrepris de le chasser de chez lui, était allé le dénoncer au roi et était en route pour participer en personne à son arrestation. Et Georges Couton éprouve le besoin de se demander si Orgon pense bien à Tartuffe, puis, réflexion faite, il se dit qu'il doit plutôt penser à l'homme en général. Pour justifier une hypothèse aussi incongrue, il invoque le vers 1604, mais avant de faire appel au vers 1604 pour expliquer le vers 1847, il convient de tenir compte de tout ce que nous dit le vers 1847. Or Georges Couton néglige apparemment le «je vous l'avoue» qui est pourtant décisif. Orgon, et il lui en coûte sans doute beaucoup, se voit finalement obligé de reconnaître que son beau-frère avait raison. Or c'est de Tartuffe que Cléante vient de parler dans la réplique précédente :
«Voilà ses droits armés; et c'est par où le traître
De vos biens qu'il prétend cherche à se rendre maître.»

et c'est de Tartuffe, et non des hommes en général, que l'on n'a pas cessé de parler depuis le début de l'acte.
Orgon pourrait sans doute faire allusion à des propos antérieurs de Cléante, mais on les chercherait en vain. Cléante n'est pas Alceste. Non seulement il n'a jamais prétendu que tous les hommes étaient mauvais, non seulement il ne l'a jamais incité à se méfier de «tous les gens de bien», mais il l'a invité, au contraire, à ne pas «confondre l'apparence avec la vérité» (I, 5, vers 336), les imposteurs avec «les bons et vrais dévots» (vers 328). Si Orgon est effectivement l'homme de «l'outrance», Cléante est par excellence, l'homme de la mesure. Aussi bien, lorsque Orgon lui a dit qu'il renonçait à tous les gens de bien, lui a-t-il répondu en ces termes (vers 1607-1609) : «Eh bien ! ne voilà pas de vos emportements !»
«Vous ne gardez jamais les doux tempéraments;
Dans la droite raison jamais n'entre la vôtre
Et toujours d'un excès vous vous jetez dans l'autre.»

Le second exemple relatif au Tartuffe, est peut-être plus étonnant, ou plus consternant, encore. Il concerne la célèbre entrée en scène de Tartuffe (III, 2, vers 853) : Laurent, serrez ma haire avec ma discipline,
Voici comment Georges Couton commente ce vers : «Que Tartuffe commette le péché d'orgueil en proclamant de la sorte qu'il porte la haine et se donne la discipline n'est pas douteux. Se livre-t-il véritablement à ces mortifications ? On peut se poser la question et il n'est pas impossible qu'au péché d'orgueil il ajoute le mensonge […] À en juger par son comportement avec Dorine (cf. V. 862), puis avec Elmire (V. 916, notamment) Tartuffe paraît bien être de ceux pour qui la discipline a des effets aphrodisiaques. Mais Molière a-t-il voulu suggérer cela ? Observons que les peu croyants, ou les incroyants mettent volontiers quelque malice à se renseigner sur les choses de la religion si elles leur paraissent curieuses et scabreuses» (2).
On le voit, pour Georges Couton, le premier vers que prononce Tartuffe en entrant sur scène permet incontestablement de l'accuser d'orgueil, mais il n'est pas sûr du tout, en revanche, qu'on puisse l'accuser de mensonge. Georges Couton pense seulement que ce «n'est pas impossible» et qu'on peut se demander s'il porte bien la haire et se donne bien la discipline. Mais il semble finalement pencher pour l'affirmative, du moins en ce qui concerne la discipline, à ceci près qu'elle serait pour lui, non un instrument de mortification, mais de plaisir. Certes il n'ose pas vraiment affirmer que c'est bien ce que Molière a voulu nous faire comprendre, mais cela lui paraît vraisemblable, Molière, en tant que mécréant, étant sans doute porté à soupçonner aisément les dévots de pratiques scabreuses.
Mais, s'il y a quelqu'un qui a en l'occurrence l'esprit passablement tortueux, c'est Georges Couton. Il ne prête à Molière une intention retorse que parce qu'il ne sait pas voir ses véritables intentions. Elles sont pourtant tout à fait évidentes. Le personnage de Tartuffe est d'abord, est essentiellement celui d'un «imposteur». C'est ce que dit le titre même de la pièce; c'est ce que nous disent tout au long des cinq actes non seulement ceux qui l'ont percé à jour, mais aussi, sans le savoir, celui qui est sa dupe, Orgon. Et c'est cet imposteur que Molière a voulu nous faire entendre dès les premiers mots qu'il prononce. Pour ce faire, il lui fait dire ce que le spectateur ne peut considérer que comme des grossiers mensonges. Sans parler du physique de Tartuffe, qui, si le metteur en scène veut bien tenir compte des indications données par le texte («gros et gras», «le teint bien fleuri»), doit être celui d'un bon vivant rondouillard, ce qu'il appris sur ses habitudes de vie (il dort toute la nuit comme un loir «dans son lit bien chaud» et mange «autant que six» en trouvant tout naturel qu'Orgon lui fasse servir «les bons morceaux de tout») fait qu'il ne peut pas croire un seul instant qu'un tel personnage puisse effectivement se mortifier, porter une haire et se donner la discipline. Georges Couton pense qu'il doit se servir de la discipline comme d'un aphrodisiaque, ce qui expliquerait son comportement avec Dorine dans cette scène et avec Elmire dans la scène suivante. Mais ce comportement suggère plutôt que, loin d'avoir besoin d'aphrodisiaques, il aurait besoin de bromure. C'est manifestement ce que pense Dorine quand elle lui dit un peu plus loin (vers 863-866) :

«Vous êtes donc bien tendre à la tentation,
Et la chair sur vos sens fait grande impression !
Certes, je ne sais pas quelle chaleur vous monte,
Mais à convoiter, moi, je suis beaucoup moins prompte.»

Si elle avait pensé que l'excitation de Tartufe s'expliquait par l'usage de la discipline, elle n'aurait certainement pas manqué d'ironiser devant lui sur les curieux effets de cette forme de mortification. Mais l'idée que Tartuffe puisse effectivement se donner la discipline ne lui est certainement pas venue une seconde à l'esprit.
Ce qui «n'est pas douteux», quoi qu'en pense Georges Couton, ce n'est donc pas qu'on puisse d'abord et surtout accuser Tartuffe d'orgueil, c'est qu'on puisse d'abord et surtout l'accuser de mensonge. S'il fallait aussi l'accuser d'orgueil, ce ne pourrait être que très accessoirement. Mais, pour ma part, je ne pense pas qu'il y ait vraiment lieu de parler ici d'orgueil. Bien sûr, Tartuffe ne fait preuve ni de discrétion ni de modestie. Bien sûr, il veut faire savoir qu'il se mortifie; bien sûr, il affiche sa dévotion. Mais il n'a pas le choix. Un vrai dévot peut être modeste et discret, mais non un faux dévot. Il importe peu au vrai dévot que les autres le croient tel ou non : Dieu le voit et cela lui suffit. Il en va, en revanche, tout autrement de celui qui a choisi le métier de faux dévot. S'il veut parvenir à ses fins, c'est-à-dire réussir à vivre de la fausse dévotion, et à en vivre le mieux possible, il est essentiel non seulement qu'on le prenne pour un dévot, mais qu'il réussisse même à passer aux yeux de certains pour une sorte de saint. Et il ne saurait y parvenir qu'en forçant le trait. Si Tartuffe s'était comporté comme un dévot ordinaire, jamais il n'aurait réussi à faire en sorte qu'Orgon le recueille chez lui.
Cela dit, même si la conduite de Tartuffe est d'abord dictée par l'intérêt, il se pourrait l'orgueil y trouvât aussi son compte. Cela me paraît pourtant fort douteux. Il me semble, en tout cas, fort peu probable qu'il puisse satisfaire son orgueil en faisant croire qu'il porte une haire et qu'il se donne la discipline. Il pense certainement, en effet, et, sur ce point, je serais porté à lui donner raison, que ce sont là des pratiques parfaitement stupides. Certes, il réussit à se faire admirer de quelques personnes. Mais ce sont des gens qu'il considère avec raison comme des jobards et méprise en tant que tels, à commencer par Orgon, dont il dit à Elmire (acte IV, scène 5, vers 1524) : C'est un homme entre nous à mener par le nez.
Avec ce deuxième exemple, on commence à se demander sérieusement si Georges Couton sait bien lire un texte. Mais l'exemple suivant est encore plus inquiétant. Il s'agit d'un vers de Cinna dont le sens est d'une clarté aveuglante. Georges Couton estime pourtant qu'il «est d'une interprétation délicate», avant d'écarter l'interprétation qui s'impose absolument pour en proposer une autre tirée par les cheveux. Le vers en question est un vers d'Auguste qui vient d'évoquer les destins opposés de Sylla et de César (acte II, scène, 1, vers 387) : «L'un m'invite à le suivre et l'autre me fait peur.»
Avant de citer le commentaire que Georges Couton donne de ce vers, il convient de le replacer dans son contexte. Comme l'on sait, l'acte II s'ouvre sur une très longue scène entre Auguste, Cinna et Maxime, et cette scène débute par une longue tirade d'Auguste qui confie son profond désarroi à ses deux amis. Il est las du pouvoir et songe à l'abandonner. Et c'est pour les consulter, et même pour s'en remettre à eux, qu'il a convoqués Cinna et Maxime. Car il n'arrive pas à savoir s'il doit ou non abdiquer. Il a essayé de chercher une réponse dans l'histoire récente, mais, si claire que semble être cette réponse, il n'a pas cru pouvoir s'y fier, car, l'histoire ne se répétant pas, ce qui a été bénéfique pour l'un peut se révéler funeste pour un autre et réciproquement. Rappelons donc le passage en question (vers 376-392) :

«Sylla m'a précédé dans ce pouvoir suprême,
Le grand César mon père en a joui de même,
D'un œil si différent tous deux l'ont regardé
Que l'un s'en est démis et l'autre l'a gardé :
Mais l'un, cruel, barbare, est mort aimé, tranquille,
Comme un bon Citoyen dans le sein de sa ville,
L'autre tout débonnaire, au milieu du Sénat,
A vu trancher ses jours par un assassinat.
Ces exemples récents suffiraient pour m'instruire,
Si par l'exemple seul on se devait conduire.
L'un m'invite à le suivre et l'autre me fait peur :
Mais l'exemple souvent est un miroir trompeur,
Et l'ordre du Destin qui gêne nos pensées
N'est pas toujours écrit dans les choses passées.
Quelquefois l'un se brise, où l'autre s'est sauvé,
Et par où l'un périt, un autre est conservé.»

Et voici maintenant comment Georges Couton commente le vers 387 : «Quel exemple Auguste doit-il choisir ? Le vers 387 nous paraît d'interprétation délicate. On pense d'abord qu'il faut comprendre : Sylla m'invite à le suivre, dans la voie de la cruauté, couronnée par la chance; et le destin de César assassiné me fait peur. Une autre interprétation est possible : César m'invite à le suivre dans la voie de la clémence (quitte à finir tragiquement comme lui); mais j'ai peur d'être amené à la cruauté de Sylla. La première interprétation paraît plate; l'autre ingénieuse et la pièce ne craint pas les ingéniosités. Nous penchons pour la seconde» (3).
On le voit, Georges Couton reconnaît d'abord que, spontanément, l'on comprend que l'exemple à suivre est celui de Sylla, tandis que celui de César fait peur. Car c'est bien évidemment ainsi qu'il faut comprendre et l'on ne peut pas avoir la moindre hésitation à ce sujet. Mais Georges Couton écarte ensuite cette interprétation qui lui paraît «trop plate» et préfère penser que l'exemple qu'Auguste est tenté de suivre est celui de César. Il semble croire, en effet, que le problème qui se pose à Auguste est celui de choisir en la cruauté, symbolisée ici par Sylla («Sylla m'invite à le suivre, dans la voie de la cruauté»), et la clémence, symbolisée par César («César m'invite à le suivre dans la voie de la clémence»). Et certes, si le problème était de choisir entre la cruauté de Sylla et la clémence de César, on pourrait hésiter et être tenté de conclure qu'Auguste est plutôt tenté de suivre l'exemple de César. Mais où diantre Georges Couton a-t-il vu qu'Auguste hésitait entre la cruauté et la clémence ? Ce sera certes ! son grand problème dans les deux derniers actes de la pièce quand Euphorbe lui aura appris que Cinna et de Maxime conspiraient contre lui. Mais pour l'instant il ne se pose qu'une seule question : doit-il ou non abdiquer ? C'est en ces termes, et en ces termes seulement, qu'il a posé le problème, et c'est en ces termes, et en ces termes seulement, qu'il continue à le poser dans la dernière partie de sa tirade lorsqu'il s'en remet au jugement de Cinna et de Maxime. J'en rappellerai seulement les derniers vers (400-404) :

«Rome, Auguste, l'État, tout est en votre main :
Vous mettrez et l'Europe, et l'Asie, et l'Afrique
Sous les lois d'un monarque ou d'une république;
Votre avis est ma règle, et par ce seul moyen
Je veux être empereur ou simple citoyen.»

Certes, Auguste a opposé la cruauté de Sylla («cruel, barbare») à la clémence de César («tout débonnaire»). Mais, s'il l'a fait, ce n'est aucunement parce qu'il hésitait entre la cruauté et la clémence. C'est parce que l'opposition entre la cruauté de Sylla et la clémence de César, rend l'opposition de leurs destins encore plus concluante, encore plus démonstrative. Chacun d'eux a eu le destin qu'il n'aurait pas dû avoir : Sylla «cruel, barbare» n'aurait pas dû mourir «aimé, tranquille»; César «tout débonnaire» n'aurait pas dû mourir assassiné. L'abdication peut sauver la vie du tyran le plus détesté tandis qu'en restant au pouvoir, l'homme même qui l'exerce avec le plus de douceur, peut y perdre la sienne. Le choix ne semble donc faire aucun doute et c'est bien le sentiment d'Auguste («Ces exemples récents suffiraient pour m'instruire»).
Que ce soit bien l'exemple de Sylla qu'il est tenté de suivre, lorsqu'il compare leurs deux destins, et non celui de César, on en trouverait plus loin la confirmation, s'il en était le moins du monde besoin, dans les propos qu'il échange avec Livie après la découverte de la conjuration (acte IV, scène 3, vers 1229-1232) :

«De tout ce qu'eut Sylla de puissance et d'honneur,
Lassé comme il en fut, j'aspire son bonheur.
- Assez et trop longtemps son exemple vous flatte;
Mais gardez que sur vous le contraire n'éclate :
Ce bonheur sans pareil qui conserva ses jours
Ne serait pas bonheur, s'il arrivait toujours.»

L'éloquent plaidoyer de Cinna en faveur de la monarchie, à la scène I de l'acte II, avait convaincu Auguste de rester au pouvoir. En apprenant que Cinna et Maxime ont comploté contre lui, il est de nouveau tenté d'abdiquer, et de nouveau l'exemple de Sylla se présente à son esprit et l'invite à le suivre. Et le premier vers de la réponse de Livie nous apprendre que cet exemple semble le hanter depuis longtemps. S'il hésite à le suivre, c'est parce qu'il s'est déjà fait à lui-même («Quelquefois l'un se brise ou l'autre s'est sauvé»), l'objection que lui fait ensuite Livie.
Mais encore une fois il n'est nullement besoin d'attendre la scène 3 de l'acte IV, pour pouvoir vraiment comprendre ce que dit Auguste au début de l'acte II. Corneille fait en sorte que nous puissions comprendre immédiatement ce que disent ses personnages, sans nous obliger à attendre deux actes pour être en mesure de comprendre ce qu'ils ont voulu dire.
Georges Couton pense que ce vers est «d'une interprétation délicate». Mais jamais avant lui, aucun spectateur, aucun lecteur doué d'un peu de jugement ne s'était sans jamais demandé comment il fallait le comprendre. Sans parler du sens qui est d'une évidence absolue, l'ordre même des pronoms «l'un» et «l'autre», est sans ambiguïté puisqu'il reprend, le premier désignant Sylla et le second désignant César, celui des deux emplois précédents («l'un s'en est démis et l'autre l'a gardé [...]; l'un, cruel, barbare [...] l'autre, tout débonnaire»). Et à la fin de la tirade, le deux exemples seront de nouveau repris dans le même ordre, Auguste évoquant d'abord le cas de Sylla («Quelquefois l'un se brise, où l'autre s'est sauvé»), puis celui de César («Et par où l'un périt, un autre est conservé».
Dans les exemples précédents, même s'il proposait pour sa part d'autres interprétations, Georges Couton avait tout de même vu que l'on pouvait à la rigueur comprendre le texte comme les auteurs avaient manifestement voulu qu'on le comprît. Mais il peut arriver aussi qu'il hésite entre deux interprétations également erronées, sans avoir vu un seul instant qu'il y en a une, claire comme le jour, qui s'impose immédiatement sans la moindre hésitation. C'est le cas lorsqu'il s'interroge sur le sens du mot «cour» dans un vers des Trissotin dans Les Femmes savantes (acte III, scène 1, vers 722). Philaminte, lui ayant demandé, en son nom et en celui de ses sœurs, de bien vouloir leur lire sa dernière composition, une épigramme, Trissotin lui répond en ces termes :

«Hélas! c'est un enfant tout nouveau-né, Madame.
Son sort assurément a lieu de vous toucher,
Et c'est dans votre cour que j'en viens d'accoucher.»

On s'étonne de trouver un appel de note après le mot «cour» qui ne semble avoir nul besoin d'être expliqué, mais l'étonnement fait place à l'ahurissement lorsque on se reporte à la note annoncée. La voici : «On peut hésiter entre le sens judiciaire de «cour» : tribunal; et le sens politique : le roi, son conseil, et ses ministres. Le mot de Philaminte (v. 755) ferait plutôt penser à un tribunal» (4).
Passons sur le fait que le mot de Philamine au vers 755 («Donnons vite audience»), s'il fait en effet penser à la cour d'un tribunal, pourrait faire penser aussi à la cour d'un roi qui, lui aussi, donne audience. Car, de toute évidence il ne s'agit pas plus de la cour d'un roi que d'un tribunal, le mot étant à prendre dans son sens le plus banal, le plus courant, le plus ordinaire, celui d'une cour d'habitation. Certes, pour un grand spécialiste de la littérature du XVIIe siècle, comme Georges Couton, le mot «cour» évoque volontiers la cour du roi, et peut-être même plus volontiers que la cour d'une habitation. Mais Molière n'était pas un dix-septiémiste et il écrivait pour des spectateurs et des lecteurs qui, eux non plus, n'étaient pas des dix-septiémistes et pour qui, à l'exception sans doute de l'aristocratie et des magistrats, le mot «cour» évoquait d'abord la cour d'une habitation avant d'évoquer celle d'un roi ou un tribunal.
Georges Couton, quant à lui, ne semble pas avoir envisagé une seule seconde que le mot pouvait avoir son sens le plus habituel. C'est pourtant celui qu'il convient d'envisager d'abord et l'on ne doit lui en préférer un autre que lorsque le contexte nous invite à le faire. Or non seulement le contexte ne nous y incite aucunement, mais il nous impose de la manière la plus évidente de prendre le mot dans son sens le plus usuel. Trissotin se comporte ici comme le fait Oronte dans Le Misanthrope. Avant de lire son sonnet à Alceste, il prend de longues précautions oratoires et fait valoir notamment qu'il l'a composé très rapidement. C'est aussi ce que fait valoir Trissotin, moins pour demander l'indulgence des femmes savantes (il ne doute pas de leur bienveillance) que pour accroître encore leur enthousiasme. Oronte prétendait n'avoir mis qu'un quart d'heure à composer son sonnet; Trissotin, à l'en croire, a mis encore beaucoup moins de temps à composer son épigramme, qui est, il est vrai, plus courte (huit vers) qu'un sonnet : il n'y a mis que le temps de traverser la cour de la maison de Philaminte ou plutôt exactement il n'a même pas eu le temps de traverser entièrement la cour pour entrer chez Philaminte. L'accouchement a été si rapide que l'enfant est né, sinon dans la rue, du moins à l'air libre. Et c'est pourquoi Trissotin dit à Philaminte que son sort a lieu de la toucher : il est né devant sa porte. C'est ce que tout le monde avait sans doute toujours compris immédiatement, tout le monde, mais non l'éditeur de Molière dans la prestigieuse collection de La Pléiade.
Ces quelques exemples, mais on en trouve aussi de semblables dans les autres travaux de Georges Couton et on en trouverait sans doute encore d'autres dans ses éditions de Corneille et de Molière (je n'ai, en effet, épluché que les notes relatives aux textes sur lesquels j'ai travaillé), montrent que, si Georges Couton est très savant, son intelligence des textes, loin d'être à la hauteur de sa science, semble être souvent très inférieure à celle du lecteur ordinaire. Loin de lui donner des lumières supplémentaires spéciales pour mieux comprendre les textes, sa science et la conscience qu'il en a semblent souvent contribuer à l'égarer, en renforçant la fâcheuse tendance qu'il a à dédaigner les interprétations qui vont de soi mais qui, pour cela, lui paraissent «trop plates», et à leur préférer d'autres qu'il juge plus «ingénieuses», mais qui sont généralement ineptes. C'est ainsi que cet esprit naturellement tortueux nous donne parfois l'impression d'être véritablement tordu. Et l'on serait tenté de lui appliquer ce que Clitandre dit à Trissotin (acte IV, scène 3, vers 1296), à savoir «Qu'un sot savant est sot plus qu'un sot ignorant».

Notes
(1) Molière, Œuvres complètes (Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1971), tome I, p. 1369, note 4 de la page 980.
(2) Op. cit., p. 1353, note 1 de la page 938.
(3) Corneille, Œuvres complètes (Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1980), tome I, p. 1353, note 1 de la page 938.
(4) Op. cit., tome II, p. 1471 note 1 de la page 1019.

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