Crafouilli de Serge Rivron, par Clément Bulle (26/12/2010)

Crédits photographiques : Stan Honda (AFP/Getty Images).
Sur La Chair.
Entretien avec Serge Rivron.
Sur Octobre russe.


rubon23.jpg«Ah, c’est rabelaisien !» ça veut dire attention, c’est pas délicat, ce truc là, ça manque de correction. Et le nom d’un de nos plus grands écrivains a ainsi servi à façonner un adjectif diffamatoire. Monstrueux !
Mise en garde de Céline. Mais comme dans Crafouilli abondent jeux de langages, bas-corporel, gigantisme, ruptures de tons et bigarrures, Rabelais rôdera toujours dans les parages de ce livre. Jubilatoire, inconvenant, noir. Chaque phrase valant partition pour grand orchestre, la tentation se fait grande de savourer l’œuvre par tranches musicales pour en saisir chaque nuance, chaque dissonance. Et de s’enthousiasmer de la richesse des matériaux, de la musique délicate, de l’harmonie de l’ensemble. Mais on ne se contentera pas de prélever n’importe quelle part de cette farce cosmogonique étonnement consistante. Il ne s’agit pas ici que de réussite formelle, que de virtuosité. Puisqu’il est question de Rabelais moderne (1), l’affaire s’avère en effet être d’un peu plus d’ampleur, quelques tenaces que soient les préjugés.
Rabelais, oui, décidément, pour cette esthétique de l’abondance, ce goût de la Copia dont l’objet, d’après Érasme, était de créer une prose qui soit à même de rivaliser avec la profusion de la nature. On trouve dans Crafouilli comme dans Gargantua ces énumérations où les mots et les choses s’emboîtent, s’imprègnent, s’entrechoquent, brassent, s’embrassent, forment jungle qui met le catalogue sans dessus dessous, détraquent la liste. Détraquent la langue. Brisent tous les cadres. Enivrent, énervent. Dé-Racine(nt). Texte fondamentalement rabelaisien pour son illisibilité, à savoir une langue qui se hérisse, prolifère, invente, se cabre contre tous les académismes. Épopée ciselée dans une langue aussi familière, crue, qu’étrange et somptueuse . Une langue qui bouleverse (2).
Crafouilli n’est pourtant pas un texte expérimental, pas plus qu’il n’est un «conte pour rire». Raison pour laquelle il reste à part, ne trouvant nulle place bien définie. Il ne se prive de rien, ni du rire, ni de l’outrance, ni de la délicatesse, de la noirceur, de l’érotisme, du merveilleux. Tout lui est bon, et tout est pris ensemble. Ce qui le rend inacceptable, sauf à l’émasculer. Ce livre est peut-être voué à ne vivre que coupé. C’est son drame, d’être si savoureux par bouchées. On en fait de beaux petits blasons truculents, évacuant ainsi la leçon essentielle de son énormité : la vitalité des équivoques,la nécessité des couplages audacieux qui sont les mieux à même de dynamiter les grandes têtes molles et de miner les vieux sillons sempiternellement creusés des conventions génériques, des recettes de la bonne narration, de la conformité aux canons. Tout ce dont Crafouilli prend le contre-pied. Une scène est particulièrement emblématique : «Elle souriait, osant enfin abandonner son trou à l’impudeur qui l’inondait, allant jusqu’à plaquer les mains à son pubis pour s’écarteler mieux et ses fesses glissant dans la flaque sous elle la couchaient lentement, ses pieds venant à la rencontre de la hampe du garçon, et comme le droit saignait encore il a taché le pantalon de Gaspard qui, par curieux réflexe sortant aussi ses boules colla son ensemble sexué à la plante meurtrie et, se mettant à geindre et râler, fit quelques va-et-vient et jouit comme un malpropre dans la fente saignante qu’il avait nettoyée juste avant, la fente dans la plante du pied droit de Mireille. Or cette blessure, instantanément, se referma. Mireille, qui n’avait pas encore eu le temps de jouir vu que les femmes sont plus longues à roder que les hommes, malgré son irrépressible excitation et une production centennale de liqueur, s’en apercevant s’esclaffa dans son plaisir : «-Eh bien, j’espère que tes semences n’ont pas le même pouvoir sur toute fente ! » (3).
Tressage du merveilleux, du bouffon et du sexuel, qui préfigure l’alliance du mystique et du mélo accomplie dans La Chair (4)... à se demander s’il ne faudrait pas aller voir encore un peu au-delà de Rabelais, du côté des fatrasies, pour les manipulations du langage, mais aussi cet art de l’accumulation et des contrastes, ces brusques et savantes cassures. Aucune formule lapidaire, nulle incontestable filiation, si louangeuses fussent-elles, ne résistent en fait à ce livre. Crafouilli n’est fait ni pour rassurer ni pour être classé. L’entrelacement des genres, des lexiques n’annule pas leurs effets respectifs; mieux, ils s’accordent dans une même perspective qui est la quête de vérité contre ceux que Petrus Borel appelait les «âniers en pourpoint de docteur»... quête et combat à livrer par tous les moyens, sous tous déguisements, par tous les truchements : «Dénonçons les tièdes, oui, ils sont la plus certaine voie du malheur. Dénonçons les menteurs et les peureux, les rassis, les exterminateurs et les suffisants, qui sont les mêmes» (5). Le rire étant l’une des armes naturelles de cette dénonciation puisqu’il s’agit de retrouver l’esprit de la fête des fous, le principe d’un monde à l’envers qui saisisse par la démesure et l’outrance la vraie face du monde, dans toute sa complexité, ses paradoxes, ses ombres et ses lumières; par l’artifice, les travestissements, la parodie, le masque, la fantaisie noire et désacralisatrice, retrouver cette essence de la culture comique populaire, dont le bannissement de l’espace public et le confinement dans la sphère privée ont commencé à partir du 17e siècle : après Rabelais, Shakespeare, Cervantès (6). Voilà pourquoi le charivari sexuel et funèbre de Crafouilli est bien moins gaulois que macabre, évoquant ces danses au milieu des charniers du cimetière des saints-innocents : «Une fosse fumante, d’un mètre sur environ deux, et qui eût été profonde de la taille d’un bel homme hors qu’emplie d’un grouillât de vermine, d’excréments macérés, de végétaux pourrissants, d’humeurs, où surnageaient d’étranges croûtes qui s’avérèrent lambeaux de chair rognés par millions d’asticots, caillots bleuâtres, et cette odeur partout de cadavre en décomposition, d’entrailles soufflées, de rot d’ail. Mais le pis est que nos lubriptères, échoués en la marne, le corps entier baigné dans la diarrhée de grumeaux, de viscères se lovant comme des algues, de gluances adhésives, n’en firent cas. Au verso : frénétiques, la mélasse macérotique en laquelle ils trempaient les décupla. Elle plongeait le piper yeux ouverts, rémergeant le cheveu infesté, la bouche pleine de sauce qu’elle lui crachait à l’oreille en murmurant des «c’est tant bon comme ça pue», des «gaste encore, vieux fol», des «au prochain tour je t’en remonte avec mes fesses». Plus elle disait plus il bandait» (7).
Très sérieux Crafouilli. Qui fait voler en éclat les catégories. Celles qui voudraient rendre indécent de rire avec Kafka (8) ou voudraient absolument nous faire envisager Swift sous le seul angle de son talent satirique. Il ne faudrait donc pas trop se fier à la fièvre verveuse de ce récit,à sa scatologie, ses saillies, sa saveur, bref son écriture; car c’est bien de nous qu’il parle aussi, de nous hier, ici et maintenant, et des formules à inventer pour continuer les combats de Rabelais.

Notes
(1) La formule est d’Antoine Clapas, Les Crafouillis nous parlent, juin 2000, L’Action Française.
(2) «Rabelais est devenu illisible et peut-être, depuis, dans cette langue, ne peut-on qu’être illisible dès qu’on se met à y introduire des bouleversements», Philippe Muray, Céline (Seuil, 1981).
(3) Serge Rivron, Crafouilli (Les provinciales, 2000), p. 134.
(4) Difficile de ne pas penser notamment à un épisode précis de ce roman : la rencontre de Carole et Michel à Barcelone, où ce dernier soigne la cheville blessée de la jeune femme qu’il a heurtée dans la rue. Dans Crafouilli, passage à l’acte quasi immédiat qui se clôt sur ce surnaturel burlesque; dans La Chair, érotisme diffus sur fond de rythme sud-américain, mercurochrome sur le genou, et dix pages plus loin Mademoiselle s’achève en solitaire. Farce atomique d’un côté, déclinaisons romanesques de l’autre. Sur l’érotisme, sur le rôle du miracle dans La Chair, lire la critique de Juan Asensio.
(5) Rivron, à propos de Crafouilli : À celui qui...
(6) Pierre Rimbert, Éloge du rire sardonique, Le Monde diplomatique, août 2010, p. 28.
(7) Crafouilli, p. 65.
(8) «Il y a eu Pound. C’est le dernier. Après, plus rien. Le néant. Je suis dans le néant. Le sachant. Tous les cons alentour ne le savent pas. À partir de déclarations de ce genre, écrire devient un vrai plaisir. Mais attention. Je veux bien que tout soit politique. On commence à s’apercevoir que l’œuvre de Kafka est politique. Et comique. Qu’on peut rire en la lisant. Il me semblait que cela allait de soi. Aujourd’hui, malheureusement, on n’a plus tellement envie de rire à lire les comics de celui-ci, les tragics de celui-là. (Ma plume a des noms plus ou moins propres qui la démangent, mais non)» Georges Perros, Papiers collés III (Gallimard, 1978), p. 299.

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