Pas à pas dans Outrepas de Renaud Camus (28/01/2006)

Crédits photographiques : Jeremy Portje (Telegraph Herald via Associated Press).
«Ce que nous aurons vu s’effondrer sous nos yeux, à peu près le temps du changement de millénaire, c’est le «détour syntaxique», autant dire le principe même de la syntaxe, de la médiation, de la civilisation, de l’inadéquation de l’être à l’être. La langue des cantonniers est devenue celle des professeurs d’université.»
Renaud Camus, Outrepas. Journal 2002 (Fayard, 2005), p. 177.


I - Les répliques du séisme ou l'épicentre invisible

Outrepas. Journal 2002 de Renaud Camus, FayardJe suis ce qu'il est convenu d'appeler, sans aucun doute, un jeune lecteur de Renaud Camus découvert, par hasard (est-ce bien possible si l'on se souvient de la sordide affaire dont il a été la victime ?), au moment de la parution de l'admirable recueil de textes intitulé Syntaxe ou l'autre dans la langue (P.O.L., 2004), donc quelques années après l'apogée funeste à laquelle parvint ladite et toujours sordide affaire. J'écrivais d'ailleurs, dans ce billet publié le 17 novembre 2004, que ce livre n'était à mes yeux qu'une entrée en matière, plusieurs ouvrages de Renaud Camus attendant donc que je les lise, ce que je m'emploie à faire, dès que je le puis, inutile de le préciser, quitte, par exemple, à laisser tomber le médiocre, braillard et brouillon Au régal des Vermines (réédité par Le Dilettante) de Nabe. C'est ainsi que je viens de terminer ma lecture, je dois bien le dire exaltante, d'Outrepas (Fayard, 2005), le journal de l'année 2002 où Camus (mais c'est là l'aspect de ce fort volume qui me semble le moins intéressant, étant habitué de longue date au traitement qui fut réservé à un Bloy, voire à un Bernanos par les journalistes. Cependant, ce même aspect constituera, peut-être, aux yeux du chercheur futur désireux d'établir par quelles voies journalistiques (bien évidemment) notre société se plaît à livrer en pâture ses meilleurs écrivains aux ânes plus qu'aux chiens, un curieux document, supérieurement renseigné), où Camus donc n'en finit pas de donner quelque écho au lynchage, tout proche encore et dont il soigne les innombrables spasmes et plaies ouvertes, dont il a été la victime. L'heureuse victime d'une certaine façon puisque c'est sans doute l'une de ces maigres éjaculations de journaliste répandue dans la presse bien-pensante qui a fini par attirer mon regard et fait choisir, sans hésitation, cette Syntaxe au titre magnifique, alors que le prénom et le nom de l'auteur étaient continuellement répétés sur la Toile mais aussi sur les ondes (pour ce qui est des programmes télévisuels, je ne suis pas un spécialiste) depuis des mois, sans qu'une telle pornographie verbale ne parvienne, étrangement, à briser ma résistance devant toute forme de prostitution coutumière aux maquereaux de la Presse. Camus, Houellebecq et même Dantec : ces trois-là sont dans mon esprit reliés par bien des thématiques communes mais, d'abord, un peu sottement, par le fait que je semble les avoir lus bien après que le dernier potache tirant la langue sur sa dissertation pardon, devant l'écran de son ordinateur, a formulé sur eux ses petites sentences creuses.
L'une des façons les plus commodes de lire ce journal de l'année 2002 est donc de le considérer comme une boîte noire, un sismographe enregistrant les plus discrètes répliques du tremblement initial. Il y aurait ainsi une évidente intention, de la part de Camus, de mettre en abyme, et ce au moins à une double profondeur ou hélice, les événements de cette année-là. Mise en abyme puisque la prose camusienne répercute les échos de l'événement initial, constituant dès lors une sorte de rayonnement cosmique, partout constant, de l'ignoble : quelle que soit, en somme, la page de ce journal que vous lisez, chaque ligne paraît contenir une faible trace du big bang, qu'il dit en secret, avoue en sourdine, reflète en indignation ou profond désabusement, décale vers le rouge de la colère, ces sentiments étant encore renforcés par les prolongements médiatiques qui sont les leurs et qui leur donnent une nouvelle amplification nauséeuse. Nous sommes à la criée, celle, remarquablement décrite, par Julien Gracq dans sa Littérature à l'estomac. Mise en abyme encore puisque ce journal de l'année 2002 évoque la relecture puis les tractations pécuniaires relatives à un autre texte, celui du journal de l'année 2000, partagé entre deux éditeurs (et finalement publié par P.O.L. sous le titre K.310). D'une certaine façon, avec évidemment toutes les précautions dont je puis entourer pareil rapprochement rien moins que grossissant, l'étonnement, le plus souvent désabusé (si je puis dire), parfois scandalisé, dont Renaud Camus fait preuve en évoquant l'affaire éponyme fait songer à la stupéfaction, pour le coup horrifiée, que ne cesse de répéter et de grossir Rosa Coldfield, l'une des protagonistes (et première narratrice ou plutôt conteuse) d'Absalon, Absalon ! de William Faulkner. Comme une perle de noirceur, l'événement indicible qui va pourtant faire démesurément grossir le texte et lui donner son inestimable valeur, est cela même qu'il ne faut cesser de répéter, de raconter, d'amplifier, de faire résonner pour lui donner sens, d'enchâsser ou de sertir, c'est-à-dire, chez Camus, d'expliquer par le détour, la distanciation, parfois dangereuse si, comme le pense l'auteur, le rôle de l'écrivain est de se tenir, ou plutôt de s'emprisonner dans l'angle mort (pp. 368-9), à l'orient de la perle d'une certaine façon, là où il pourra contempler son funeste éclat. Le journal que je tiens sous mes yeux, maintenant mais publié en 2005, évoque les événements vécus par Renaud Camus en 2002, eux-mêmes engrossés par l'inexcusable brutalité qui amusa les crétins journaliers, ces violeurs de toute vérité, durant une bonne partie de l'an 2000, comme le consigne minutieusement le journal tenu cette même année de sombre mémoire camusienne.
Ainsi l'existence d'une Origine est-elle plus que soupçonnée dans les pages du journal de Camus : comme les sources du Nil, tout (une multitude de signes ou d'intersignes) invite à penser que nous sommes tout proches de les découvrir, de remonter le fleuve, comme Marlow, vers le noyau de noirceur qui, c'est le paradoxe et le scandale, libérera pourtant, rédimera. Et, comme dans la célèbre nouvelle de Conrad, comme dans tel recueil de textes critiques de Pierre Boutang dont le titre trahit la quête véritable, l'Origine ou la Source ne peut être que celle même du langage. J'écoutais, tout récemment, l'émission Répliques d'Alain Finkielkraut dont les invités étaient Philippe Muray et Antoine Compagnon, émission consacrée à la définition de l'antimoderne, notion floue si l'on en croit Finkielkraut : le pessimisme, certes, comme caractéristique première de l'antimoderne mais aussi, malgré la diversité des cas étudiés par l'universitaire dans son essai (antimodernes sont, pour Compagnon, étrangement il faut bien le dire, Gracq mais surtout Barthes), la doctrine du Péché originel qui, selon Kierkegaard, est sans cesse actualisé, revivifié pourrais-je écrire, rejoué sur le théâtre de la cruauté. Je ne sais, maigre lecteur de Camus que je suis, si l'écrivain, le penseur, voir l'homme Renaud Camus estime (le singulier, ici, est peut-être abusif) quelque peu cette difficile notion (je sais que les Docteurs parlent de dogme), accordent crédit au Péché originel, poison ayant contaminé la source, le fleuve, chacun des bras du fleuve puis l'océan tout entier qui est le langage. Je ne sais si Renaud Camus, de toute évidence hanté par la question de l'Origine, accorde la plus petite validité, la moindre valence à la doctrine éminemment maistrienne, puis bloyenne, puis bernanosienne (Bernanos : compagnon de route de cette année 2002), du Péché originel mais il doit bien y avoir quelque obscure métaphore capable de tracer une fulgurante parallèle entre la misère de la langue française telle que nous la souffrons, partout attaquée, viciée, contaminée, déchirée, et l'hypothèse admissible (c'est George Steiner, prudemment, qui emploie une expression comparable dans l'un de ses textes) d'une prévarication d'Adam, nommeur primordial, cratylien premier.

II - Cratylisme de l'Enfance qui est Origine ou les paradoxes des antimodernes

«Y a-t-il pulsion mieux ancrée au cœur de l’homme, et d’abord de l’enfant, de l’enfant qui persiste en l’homme, que la pulsion cartographique ? Elle est désir même du signe, c’est-à-dire du jeu, de la distance prise avec la chose même, du conditionnel, du sens en tant qu’il n’est pas le caillou, ni l’eau, ni le coup, ni la page, qu’il ne coïncide pas avec lui-même. Mais le raffinement de cette joie, sa mise en abyme, sa cavatine, c’est de choisir pour signe une eau vraie, de vraies pierres, des chutes si modestes soient-elles, mais réelles – de les contraindre, en somme, alors qu’elles sont objets, résistance et poids, à reconnaître leur nature de signes, leur non-coïncidence avec l’ipséité, modèle de notre absence adorable à nous-même, cette promesse.»
Outrepas, op. cit., p. 200.

Contre l'Origine, contre le jaillissement virginal, l'écume, le saumâtre, le trouble et le torve, le brouillard qui confond en de multiples arabesques les bouillonnements de la Chute : «Entre le monde et notre voix, il y a cet énorme brouillard où elle se perd, et qui fait ce qui veut de nos paroles» (525). Brouillard médiatique assurément, fausse parole dont le spectre a été analysé par Armand Robin, mais, plus prosaïquement, celui dans lequel, tous, nous nous mouvons et parlons : ne pouvant faire, depuis la Chute, corps avec le monde et l'être désignés par notre parole, nous voici tenus à distance, l'entrée au royaume de la mystérieuse coïncidence entre les mots et les choses étant gardée par l'épée de lumière du séraphin. Dans les toutes dernières pages de son journal, Renaud Camus s'inquiète que son ami Finkielkraut, au cours d'une émission où l'auteur d'Outrepas était l'invité du philosophe, ait pointé un paradoxe, une pierre d'achoppement embusquée dans ses écrits : d'un côté, le cratylisme, sans cesse revendiqué (par exemple dans sa Salle des pierres. Journal 1995, Fayard, 2000, p. 45) par Camus lui-même, le refus de la convention ou de la norme, la coïncidence motivée entre le langage et ce qu'il est chargé de dire et, en le nommant, de faire exister. De l'autre, les colères de ce même Camus contre le relâchement universel du langage tel qu'il est employé tous les jours et le recours, pour lutter contre la glu du soi-mêmisme, à la convention, à l'écart et l'égard, bref, à la courtoisie s'il est vrai que «Grammaire et contrat social sont une seule et même chose» (Outrepas, p. 449). La politesse qui est accueil de l'étranger mais non point sa dangereuse dilution dans le moi-mêmisme, la cortesia chevaleresque contre l'arbitraire, certes du signe selon Saussure, à présent hélas de la bêtise la plus crasse de celle ou celui qui parle, donc l'arbitraire de l'insignifiant. Pour ma part, et peut-être cette réponse, Renaud Camus pourra-t-il s'il ne l'a déjà fait depuis bien longtemps l'opposer à l'apparente difficulté pointée par son ami, je dirai que le paradoxe n'a guère besoin d'être dénoué : c'est qu'un paradoxe n'est point, bien évidemment, une contradiction. De plus, qui ne voit que le recours à l'étymologie, chez un auteur, est toujours synonyme de lutte contre l'affadissement de la langue, et refus de son aplatissement, de son autisme misérables, tragiques ? Qui ne voit encore que cette plongée dans la profondeur de la langue, cette exploration de la richesse minérale stratifiée du langage est aussi la plus certaine preuve de nouveauté, la plus grande chance d'extraire du nouveau ? De sorte qu'il y a, chez les antimodernes (nous y revenons), un modernisme parfaitement analysé par Compagnon : au nom d'un respect du langage qui les fera presque toujours encourir le reproche d'être réactionnaires (cf. Outrepas, p. 190), donc peu ou prou passéistes, ils sont bien au contraire d'une extraordinaire richesse d'invention. Un Monsieur Ouine pour mille romans de Robbe-Grillet, l'image est sans doute facile, la proportion (ou disproportion, cela dépend) pas moins juste cependant. Si paradoxe il y a, ce n'est donc point celui auquel serait cloué le pauvre Renaud Camus mais plutôt celui qui libérerait au contraire tout auteur sondant les gouffres du langage, analysant puis utilisant dans ses écrits l'extraordinaire polyphonie propre à chaque mot, fût-il le plus banal : c'est donc en raison du respect qu'ils témoignent pour le passé de la langue, cette marne multiséculaire composée des cendres de nos morts, qu'un Maistre, un Bloy, un Bernanos, un Péguy, un Boutang, à présent un Camus, peuvent et doivent être considérés comme des écrivains de première ligne si je puis dire, celle du front, de l'Avant plutôt que de l'angle mort, même si cet emprisonnement volontaire est source de réelle création (je trouve, curieusement, la même idée chez Nabe, pp. 42-43 de son Régal des Vermines).
Dès lors, me souvenant de la remarquable définition que donnait Nicolás Gómez Dávila du réactionnaire authentique assimilé à une sorte bizarre de chercheur de traces d'une réalité à venir, définition qui certes ne convient guère, pour l'instant, à Renaud Camus, comment ne pas comprendre que, sans cesse déplacée depuis son centre et comme annoncée, à nous qui nous tenons sur la berge, par le cercle de vagues marquant la surface tranquille d'un lac où l'on a jeté une pierre, la quête de l'Origine n'est point la chimérique nostalgie d'un passé perdu, enfoui à jamais dans la vase mais bel et bien que cette Origine se tient... devant nous ? Plaisante façon, sans doute, pas moins juste toutefois, d'affirmer que les auteurs, et singulièrement Renaud Camus, qui tentent de demeurer fidèles à l'Origine, voire à ses seuls échos de plus en plus affaiblis, demeurent, eux aussi, devant nous, alors même que nous avons déjà oublié, à peine hurlés sur la place publique, les noms criards de tous ces publicistes de la perpétuelle nouveauté.

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