Héros et Tombes d'Ernesto Sabato (12/06/2019)

Crédits photographiques : Larry Downing (Reuters).
2412828415.jpgErnesto Sabato dans la Zone.

«Moi je vous le dis, les gars, le bonheur, faut le chercher dans le cœur, et pour ça, faut que le Christ y revienne. Nous, on l'a tous oublié, on a oublié ses enseignements, et on a oublié qu'il a souffert le martyre pour nos péchés, pour notre salut. Nous sommes qu'un tas de pauvres mecs et de salauds. Et s'il revient, ça se peut même qu'on soit pas capables de le reconnaître et qu'on se foute de lui.»

«Ouais, vous pouvez rigoler... Moi, j'vous dis, c'est bien vrai, le Christ m'est apparu une nuit et il m'a dit: Dingo, le monde doit être purgé par le sang et par le feu, quelque chose de très important doit arriver, le feu s'abattra sur tous les hommes et je dis qu'il ne restera pas une seule pierre debout...»
Paroles de Barragán-le-Dingue.


Ce qui restait clair dans le premier roman disparaît : «La nuit, l'enfance, les ténèbres, les ténèbres, la terreur et le sang, sang, chair et sang, les rêves, abîmes, abîmes insondables, solitude, solitude, solitude, nous sommes proches, mais à des distances incommensurables, nous sommes proches, mais seuls» (1).
Une jalousie, puis le meurtre concluant la passion, c'est encore et toujours la vieille histoire répétée de roman en roman, par l'écrit dans toutes ses formes, par la peinture aussi repeignant les vieux mythes, les habillant de neuf, faisant jaillir la passion et le sang qui la nourrit du même corps devenu cadavre depuis que l'amant ou la maîtresse lui a ôté la vie d'un coup de dague, pensant, mais bien inutilement, mettre fin par son geste à cette douleur intolérable qui vous rend fou et n'étant seulement parvenu qu'à rendre plus précieux qu'il ne l'était encore le corps jalousement, passionnément aimé, aimé jusqu'à la folie et au meurtre, aimé jusqu'à ce que le sang coule hors du corps plutôt qu'il ne s'épanche entre les deux.
Certes, la jalousie continuera de hanter comme une goule déchaînée les pages frénétiques de Héros et Tombes, mais il ne s'agira plus que d'un des innombrables motifs constituant le motif dans le tapis ou encore, une des composantes du sang point aussi aisément analysable que l'était celui du Tunnel. Ici, le sang s'est épaissi, il ne glisse pas facilement comme il le faisait dans le premier roman, tout entier orienté vers une conclusion attendue, il semble coller aux mains, comme s'il était poisseux, lourd, aussi visqueux que du pétrole jailli des entrailles de la terre.
Le roman c'est le sang de l'homme. Le sang de l'homme est plus ancien que l'homme et, depuis qu'il coule dans ses veines, il a fait de lui, merveille monstrueuse de la création, le réceptacle de la passion dévoratrice. Le roman c'est-à-dire le chant, est plus ancien que l'homme, et il attendait sa venue pour lancer son filet vers l'avenir inconnu, sa bouche pour proférer ses dires, sa langue pour formuler ses mystères. Avec le deuxième et, c'est tout de même rare, avant-dernier roman de Sábato, le vieux sang de l'homme occidental se trouble, grossit, se jette dans de nouvelles cavités – non pas nouvelles, simplement oubliées –, s'enfonce dans les profondeurs et semble tout à coup se gonfler d'une matière épaisse, puis remonte, remugle chargé des troubles vapeurs du bas, propulsé vers le haut par la pompe de l'ultime vitalité, celle qui précède la fin, celle qui annonce le dernier jaillissement, comme une nappe de pus, lentement, s'infiltre dans la moindre parcelle de chair jusqu'à atteindre le cerveau qu'il va gonfler d'angoisse et de peur, puis faire exploser. Le sang de l'homme, plus ancien que lui, n'a que faire de son existence s'il peut le tuer et, aussi aisément qu'il a choisi telle personne pour en porter et faire circuler l'essence secrète et fiévreuse, choisir telle autre une fois la mission accomplie. Ainsi du roman choisissant tel ou tel romancier en fonction de la direction nouvelle où il veut lancer ses rhizomes. Plus ancien que l'homme, le roman survivra peut-être à celui-ci, couvertures et feuilles déchirées, s'envolant sous les coups de vent glacial, pages maculées de sang séché devenu marron, au milieu des ruines désertes et des foyers éteints où les livres justement, pour donner un peu de chaleur, auront été jetés. Sa survie, pour pitoyable qu'elle sera puisque nul ne pourra plus lire les anciennes pages aux voix enchanteresses, n'en sera pas moins réelle. Peut-être même tiendra-t-elle du miracle, avant que ne se lèvent de nouvelles races, barbares et votives, capables de chanter et ainsi de refaire couler et circuler le sang plus vieux que l'homme déchu.
Mais il n'est pas si facile que cela de tuer l'homme, même si un coup de sang le pousse à quelque folie qu'il paiera de sa vie. C'est que le phénomène de la dégénérescence si remarquablement analysé par Max Nordau s'accompagne d'une fièvre de vie, d'une remontée de sang qui engorgera tous les organes vitaux, pressés de se consumer en se dilatant jusqu'à la rupture. Le roman c'est le sang gorgé de choses inconnues, et le sang contaminé c'est le mauvais rêve, le labyrinthe qui cache en son foyer le Minotaure redoutable. Le roman est donc semblable à un labyrinthe qui emprisonne le monstre du romanesque, comme l'a écrit José Bergamín quelque part. Le roman, c'est le sang de l'homme plus ancien que l'homme, portant dans le liquide poisseux qui circule dans ses veines des choses auxquelles il n'a même pas songé à donner un nom.


La suite de cet article figure dans Le temps des livres est passé.
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