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26/09/2011

Héros et Tombes d'Ernesto Sábato

Crédits photographiques : Larry Downing (Reuters).

Ernesto Sábato dans la Zone.

«Moi je vous le dis, les gars, le bonheur, faut le chercher dans le cœur, et pour ça, faut que le Christ y revienne. Nous, on l'a tous oublié, on a oublié ses enseignements, et on a oublié qu'il a souffert le martyre pour nos péchés, pour notre salut. Nous sommes qu'un tas de pauvres mecs et de salauds. Et s'il revient, ça se peut même qu'on soit pas capables de le reconnaître et qu'on se foute de lui.»

«Ouais, vous pouvez rigoler... Moi, j'vous dis, c'est bien vrai, le Christ m'est apparu une nuit et il m'a dit: Dingo, le monde doit être purgé par le sang et par le feu, quelque chose de très important doit arriver, le feu s'abattra sur tous les hommes et je dis qu'il ne restera pas une seule pierre debout...»
Paroles de Barragán-le-Dingue.


Ce qui restait clair dans le premier roman disparaît : «La nuit, l'enfance, les ténèbres, les ténèbres, la terreur et le sang, sang, chair et sang, les rêves, abîmes, abîmes insondables, solitude, solitude, solitude, nous sommes proches, mais à des distances incommensurables, nous sommes proches, mais seuls» (1).
Une jalousie, puis le meurtre concluant la passion, c'est encore et toujours la vieille histoire répétée de roman en roman, par l'écrit dans toutes ses formes, par la peinture aussi repeignant les vieux mythes, les habillant de neuf, faisant jaillir la passion et le sang qui la nourrit du même corps devenu cadavre depuis que l'amant ou la maîtresse lui a ôté la vie d'un coup de dague, pensant, mais bien inutilement, mettre fin par son geste à cette douleur intolérable qui vous rend fou et n'étant seulement parvenu qu'à rendre plus précieux qu'il ne l'était encore le corps jalousement, passionnément aimé, aimé jusqu'à la folie et au meurtre, aimé jusqu'à ce que le sang coule hors du corps plutôt qu'il ne s'épanche entre les deux.
Certes, la jalousie continuera de hanter comme une goule déchaînée les pages frénétiques de Héros et Tombes, mais il ne s'agira plus que d'un des innombrables motifs constituant le motif dans le tapis ou encore, une des composantes du sang point aussi aisément analysable que l'était celui du Tunnel. Ici, le sang s'est épaissi, il ne glisse pas facilement comme il le faisait dans le premier roman, tout entier orienté vers une conclusion attendue, il semble coller aux mains, comme s'il était poisseux, lourd, aussi visqueux que du pétrole jailli des entrailles de la terre.
Le roman c'est le sang de l'homme. Le sang de l'homme est plus ancien que l'homme et, depuis qu'il coule dans ses veines, il a fait de lui, merveille monstrueuse de la création, le réceptacle de la passion dévoratrice. Le roman c'est-à-dire le chant, est plus ancien que l'homme, et il attendait sa venue pour lancer son filet vers l'avenir inconnu, sa bouche pour proférer ses dires, sa langue pour formuler ses mystères. Avec le second et, c'est tout de même rare, avant-dernier titre de Sábato, le vieux sang de l'homme occidental se trouble, grossit, se jette dans de nouvelles cavités – non pas nouvelles, simplement oubliées –, s'enfonce dans les profondeurs et semble tout à coup se gonfler d'une lourde matière, puis remonte, remugle lourd chargé des troubles vapeurs du bas, propulsé vers le haut par la pompe de l'ultime vitalité, celle qui précède la fin, celle qui annonce le dernier jaillissement, comme une nappe de pus, lentement, s'infiltre dans la moindre parcelle de chair jusqu'à atteindre le cerveau qu'il va gonfler d'angoisse et de peur, puis faire exploser. Le sang de l'homme, plus ancien que lui, n'a que faire de son existence s'il peut le tuer et, aussi aisément qu'il a choisi telle personne pour en porter et faire circuler l'essence secrète et fiévreuse, choisir telle autre une fois la mission accomplie. Ainsi du roman choisissant tel ou tel romancier en fonction de la direction nouvelle où il veut lancer ses rhizomes. Plus ancien que l'homme, le roman survivra peut-être à celui-ci, couvertures et feuilles déchirées, s'envolant sous les coups de vent glacial, pages maculées de sang séché devenu marron, au milieu des ruines désertes et des foyers éteints où les livres justement, pour donner un peu de chaleur, auront été jetés. Sa survie, pour pitoyable qu'elle sera puisque nul ne pourra plus lire les anciennes pages aux voix enchanteresses, n'en sera pas moins réelle. Peut-être même tiendra-t-elle du miracle, avant que ne se lèvent de nouvelles races, barbares et votives, capables de chanter et ainsi de refaire couler et circuler le sang plus vieux que l'homme déchu.
Mais il n'est pas si facile que cela de tuer l'homme, même si un coup de sang le pousse à quelque folie qu'il paiera de sa vie. C'est que le phénomène de la dégénérescence si remarquablement analysé par Max Nordau s'accompagne d'une fièvre de vie, d'une remontée de sang qui engorgera tous les organes vitaux, pressés de se consumer en se dilatant jusqu'à la rupture. Le roman c'est le sang gorgé de choses inconnues, et le sang contaminé c'est le mauvais rêve, le labyrinthe qui cache en son foyer le Minotaure redoutable. Le roman est donc semblable à un labyrinthe qui emprisonne le monstre du romanesque, comme l'a écrit José Bergamín quelque part. Le roman, c'est le sang de l'homme plus ancien que l'homme, portant dans le liquide poisseux qui circule dans ses veines des choses auxquelles il n'a même pas songé à donner un nom.
Avant que d'être exploré et devenir le terrain de prospection des demi-dieux, parfois celui de jeu imaginé par quelque esthète précieux, nous ne devons pas oublier que le labyrinthe est construit pour répondre à cette unique nécessité : il faut que le monstre, à n'importe quel prix, reste prisonnier, il faut que le sang se contente de circuler comme il l'entend dans le corps, mais sans pouvoir le contaminer d'une jalousie jaunâtre comme du pus. Sinon, meurt le petit ou grand véhicule que le sang a chargé de le conduire vers de nouvelles terres. Un cavalier expérimenté ménage toujours la monture qui le fait traverser des pays stériles, avant que de songer à en changer.
Cet impératif une fois oublié, voici que l'homme s'est demandé s'il lui était possible non seulement d'entrer dans l'antre interdit puis d'en chasser le monstre après lui avoir arraché tous ses secrets l'un après l'autre, mais d'y prendre sa place et, enfin, comme un Sphinx ridicule, de jouer au jeu si peu dangereux des devinettes. Devenu le môle autour duquel la noria poursuit son infatigable giration, il ne questionne donc plus le roman mais regarde son nombril comme un Narcisse fatigué. André Gide n'est même plus là pour encourager le coquebin vicieux, lui tapoter d'un air entendu sur l'épaule et ainsi encourager la ferveur de ses reins secs. Il est vrai que Gabriel Matzneff semble avoir repris le rôle du multiplicateur infini des plus maigres nourritures terrestres, ayant oublié comme son illustre modèle qu'existe une voie étroite où, malgré les contorsions de son corps chéri avec la même tendresse que celle d'une mère pour son tout nouveau-né, le vieux faune ne pourra passer qu'un seul doigt, minuscule interstice par lequel, bouche bée, il pourra néanmoins contempler une félicité que son dilettantisme aura à tout jamais éloigné de lui. Qu'il crève, le sang qui est le roman de l'homme et du monde aura vite fait de se choisir une nouvelle monture plus fiable, moins rétive à l'idée de fixer, pour une fois, son regard sur l'horizon plutôt que sur la croupe luisante de ses congénères.
Ainsi l'homme nouveau, comme un piètre élève Törless, se contrefiche de savoir que le monstre qu'il a délogé de son boyau aurait pu lui indiquer la route profonde qui s'enfonce dans les ténèbres, sur laquelle Sábato, sans nul doute, comme un Guimarães Rosa avec Diadorim, s'est engagé une fois pour toutes, se moquant de la procrastination amoureusement chérie par les hongres, avide de découvrir quelles noires vérités il parviendrait, de haute lutte, à arracher au monstre qui l'attend, qui nous attend tous pourvu que nous ayons l'envie et le courage de venir le rejoindre. Pourvu qu'un peu de sang à peu près rouge circule encore dans nos veines.
Dès lors, jouer avec le monstre, comme tant d'imbéciles le font qui veulent se donner l'illusion du frisson, c'est toujours courir le risque de se faire dévorer bêtement, mais le remettre au centre de tous les regards et d'abord de celui, fasciné, du lecteur, c'est convoquer au pied de ce dernier la meute bruyante et irascible du risque volontairement couru.
Une nouvelle fois, le romancier véritable, et lui seul, déroule les prestiges, au sens oublié que Jean Wier donna à ce mot, de l'écriture sans jamais cesser de fixer le gouffre qui l'attire, sans l'attraction duquel écrire n'est rien, rien de plus qu'un petit jeu insignifiant. Ainsi, de cette unique façon, redonne-t-on à l'art son mystère, sa pesanteur, sa charge de secrets et permet-on, de nouveau, au sang de couler dans nos veines, à la parole de remplir notre bouche, notre être tout entier. Rien n'a changé bien évidemment depuis l'époque lointaine, sans doute perdue, où l'art pouvait être confondu avec le mystère, car l'écriture, quoi qu'en disent les amateurs de petits schémas et de relevés eunuques de citations, tourne toujours, comme une lune avide, autour d'un astre qui rayonne une lumière noire, soleil inverse et hypnotique duquel elle reçoit une lumière avare, la lumière qui illumine les faces blêmes des possédés.
Dès lors, de même que le personnage du conte de Poe s'engouffre dans le maelström, conférant ainsi à l'écrivain une puissance de narration comme lavée et débarrassée de toutes ses scories et devenue capable de défier l'engloutissement et la mort, celui de Sábato, qui se nomme Fernándo Vidal Olmos, rejeton dégénéré d'une très vieille famille et démon initié, en descendant dans les caves suintantes alors que les deux héros de La Montagne morte de la vie grimpent jusqu'au sommet de la vie qui est la mort et contemplent ce qu'ils ne peuvent regarder sans manquer de mourir, découvre le royaume des aveugles, monde désolé qu'on dirait illimité, où trône la statue de la Grande Déesse, dont l'orbite vide hypnotise l'explorateur sans peur avant de le dévorer : «La grande plaine qui l'entourait [la déesse] montrait des restes calcinés, comme un musée hiératique de l'horreur: idoles aux yeux jaunes dans des demeures abandonnées, divinités à la peau zébrée, images d'une muette idolâtrie aux inscriptions indéchiffrables. C'était une contrée où semblait uniquement se célébrer une cérémonie pétrifiée de la mort» (pp. 461-2).
Michel Bernanos semble s'arrêter au seuil – «le S'œil, écrit Frank Herbert dans L'étoile et le fouet, mon Dieu, mais de quoi peut-il donc s'agir ?» –, tandis que Ernesto Sábato fait remonter Vidal Olmos à la surface, où la colère d'Alejándra va consacrer son sacrifice, comme s'il s'agissait des noces interdites entre un père et sa fille, où celle des deux bêtes de l'Apocalypse qui annoncent et scellent la venue temporelle du Maître, après que la geste moisie de l'honneur et du courage – la retraite épique et calamiteuse du général Lavalle – a terminé de fonder la grandeur de l'Argentine, à présent éteinte, rien de plus en somme qu'une tête coupée qui n'en finit pas de se dessécher, contemplée par une vieille folle percluse qui la couve du regard et pose ses lèvres tremblantes sur sa bouche immonde.
Parce que ce roman est une descente, une plongée dans l'inconnu (je m'en veux, ici, de songer au médiocre Rendez-vous avec Rama d'Arthur C. Clarke, mais la littérature n'est-elle pas un temple vivant où tout correspond avec tout, les grands livres avec les petits ?), le secret qu'il fait mine de dévoiler est un secret inférieur, infernal, une conspiration ourdie par la ténébreuse Secte des Aveugles. Mais, dans le roman de Michel Bernanos comme dans celui de l'Argentin, nous n'apprenons rien, car le monde inversé de Bernanos vit alors que plus rien de vivant ne continue à l'alimenter, car celui de Sábato depuis toujours paraît mort alors qu'à la fin de son prodigieux périple, au terme de sa catabase, Vidal Olmos s'accouplera avec la maîtresse hiératique des lieux – sa propre fille ? Quelle tutélaire et ancestrale Lilith ? Quelle Ève noire poursuivie dans la jungle étouffante du délire ? –, enfantant une portée cruelle de démons qui viendront tourmenter le romancier dans L'Ange des ténèbres, puits de la création dans lequel l'écrivain décide de plonger, pour en retirer peut-être l'une de ses malheureuses créatures. Pour y risquer sa peau en tout cas et ne pas craindre de verser son sang à l'idole intraitable.
Toute descente est une remontée et les plus fameuses explorations des Enfers n'ont de sens et de valeur que d'avoir été conçues, dès le départ, comme des explorations dont le but final était l'air libre, la lumière, non pas une atmosphère confinée, moisie, et les ténèbres. Toute plongée est riche de ce qu'elle ramène à la surface lumineuse, même si les splendides horreurs des tréfonds se transforment en gluants cadavres transparents, une fois exposés à l'air libre.
Qu'est-ce que remonte Sábato des profondeurs interdites ? Ce que nous apprenons, ce qui remonte des ténèbres comme une évidence obscure, nous le savions déjà, c'est la matière même de nos songes, le tissu des mythes, l'emportement violent de nos passions, un peu de ce sang étrange qu'il charrie désormais dans ses propres veines. Deux êtres peuvent s'aimer, Alejándra et Martín, et, en s'aimant, continuer de longer le précipice tout en entendant les vociférations des démons, et l'un des deux, le jeune homme encore béjaune peut aimer l'autre, la jeune femme dont l'expérience semble avoir été ouverte par le forceps du vice, tout en soupçonnant que le mystère véritable se cache derrière le masque splendide de sa beauté, et l'aimer en raison même de la pourriture qu'il devine, cachée maladroitement par la volonté, tendue jusqu'à se rompre, de devenir ou redevenir pure. Alejándra, comme le pathétique maire de Fenouille imaginé par Georges Bernanos, est obsédée par la saleté de son corps («Je ris peut-être de moi-même, de mon absurde idée de me nettoyer l'âme à l'eau et au savon. Si tu voyais avec quelle furie je me frotte !», p. 248) et par ce qui, à ses yeux comme à ceux du maire, constitue l'unique remède à cette saleté invisible : le feu, le feu ultime et rédempteur, dernier vestige, dans notre monde malade, du sacré : «Je rêve toujours. Je rêve de feu, d'oiseaux, de marais où je m'enlise, ou encore de panthères qui me déchirent, de vipères, mais surtout de feu, ça finit toujours par du feu. Tu ne trouves pas que le feu a quelque chose d'énigmatique et de sacré ?» (p. 240).
Ainsi c'est de nouveau, dans ce deuxième roman, l'histoire d'un amour malheureux, et l'âme du jeune protagoniste angoissé, torturé par tous ces visages invisibles qui regardent celle qu'il aime, Alejándra, le cliché en somme de la jalousie destructrice, ce vent noir qui plane sur les eaux agitées de l'imagination, déchaîné par exemple sur la pauvre tête de son personnage par Paul Gadenne.
La jalousie serait-elle, comme la mélancolie, une maladie du sang, qu'il faut purger, saigner ? Le sang lourd de présages avait jadis été consacré dans l'horreur par le couteau du sacrificateur, l'extraction par des mains d'homme des organes qui fument sous le soleil garantissant leur prix. Le sang ruisselant et pur du sacrifice, celui, vicieux et lourd, du maléfice, notre époque les confond alors que tout les oppose. Désormais, ils vont être mélangés pour de bon. Avec le Christ sacrifié le sang n'est plus versé pour rien, ni tourné (comme du lait) au profit du jeteur de sorts, et, puisque bon sang ne saurait mentir, il faut bien espérer que le sang précieux, le sang de l'Agneau circule entre les pécheurs, dans le corps exténué d'Adam, pour prix du sang arraché à l'Ennemi, comme un maléfice jeté sur lui que nul ne pourrait dénouer.
Dans Héros et Tombes, le romancier invite les divinités chtoniennes à venir se régaler au buffet sanglant. Désormais, dans un univers qui a oublié l'annonce du retour du Christ ou qui ne l'annonce plus que par la voix grotesque de ses fous comme Barragán-le-Dingue, avec l'oubli de la bonne nouvelle, le Nouveau Monde n'est plus l'île frangée d'or, ouvrant son ciel inépuisable sous les marches des Aguirre rebelles, mais bien au contraire ressemble de plus en plus à l'infect marais s'étendant à perte de nuit sur les terres du vieux continent où fermentent les carcasses des monstres inconnus lézardés par des filons d'émeraudes livides. Car c'est un même songe de pétrification qui hante Sábato, Michel Bernanos j'ai évoqué un de ses textes et le Huysmans d'En Rade, une fois que le sang a fini de couler dans les sillons du monde, une fois que le Sacrifice a été consommé.
Le Golgotha, quoi que prétendent les modernes, est la borne marquant le reflux de la marée (2), non pas celle qui creuse parfois les affaires des hommes selon Shakespeare et Stevenson pour les conduire, après quelques minutes ou années de gloire, s'encalminer sur les fonds vaseux, mais celle qui ballote leur destinée et les jette d'emblée sur une plage sans vie, que l'écume des vagues ne vient plus lécher.
Lorsque le maléfice jeté est celui de l'immobilité de la pierre, il ne reste plus, sous l'astre dardant sa lumière comme des éteules jaunes et pointues, qu'une implacable chaleur achevant de poignarder la vie misérable qui rampe là, parterre de choses répugnantes, fixant leurs moignons aux flancs de la colline du Dieu mort, tandis que quelques hommes courageux ou tout simplement fous se saignent pour tenter de réanimer la terre gaste.
Baal trône désormais sur les flots pétrifiés, et, comme dans tel poème de Georg Heym, ce dieu inconnu dispense par poignées entières la poudre des cauchemars et des pestes, et les hommes courbés tendent vers leur idole leurs mains vides alors que le mauvais sang des fièvres et des orgies, le sang des hommes sans Dieu, ne leur laisse point de répit.
Ernesto Sábato, par le biais de son personnage, Fernándo Vidal Olmos (3), n'a décidément pas tort de penser que notre univers a été abandonné à l'administration calamiteuse d'un potentat démoniaque (4), dont le beau livre de Patrice Cambronne (5) retrace la venue et les formes luxuriantes de gouvernement temporel : dans chaque partie du monde, dans le monde entier, partout, d'un côté comme de l'autre, s'étend le royaume de la nuit.
Mais dans le vieux sang des hommes circule encore, parfois, un peu d'ardeur rancunière, un reste ultime, le dernier reste d'amour de la vérité et de la lumière qui s'estime lésé tant que les bonnes questions n'ont pas été posées, comme par exemple : sommes-nous bien certains que le Mal règne sans partage, comme la peste rouge de Poe recouvrant tout sous son grand manteau horrible. Et encore : sommes-nous bien certains que ces mystérieux aveugles, froids et gluants comme des serpents, sont les agents zélés du Monarque couvert de mouches ? Pour dissiper ses doutes – mais cet homme a-t-il jamais douté du Mal, étant lui-même un de ses séides –, Fernándo Vidal Olmos décide de plonger dans le repaire des aveugles, rejoignant, pour y consommer son sacrifice, le totem phosphorescent qui le fera renaître, retrouver son corps en l'avalant, dans une parodie de résurrection qui ne peut que singer l'autre, la véritable, la moquée, l'oubliée, la lumineuse.
Fernándo Vidal Olmos, nouveau Christ ? Christ noir alors, comme celui qui ensemence de ses doutes le vertigineux Faust de Pessoa : «J'enquête sur le Mal, et comment enquêter sur le Mal sans se plonger dans l'ordure jusqu'au cou ? Vous me direz que je semble y avoir pris un grand plaisir, au lieu d'éprouver indignation ou dégoût, comme ce devrait être le cas de tout chercheur obligé de faire ce genre de travail. Certes, je le reconnais ouvertement. […] Jamais je n'ai dit que j'étais quelqu'un de bien, j'ai dit que j'enquêtais sur le Mal, ce qui est très différent. Et puis j'ai reconnu que j'étais un salaud» (p. 387).
Christ noir, Dieu de l'ombre, dont la lumière est noire, Christ pervers qui jouit de sa propre déréliction, fils maudit de l'homme qui a déserté les larges esplanades ensoleillées pour révéler les secrets du monde d'en bas, proscrit paranoïaque s'étant mis en quête du trésor fangeux protégé par les habitants des immenses souterrains : «Et tout cela se dirigeait vers le Néant de l'océan par des conduits souterrains et secrets, comme si Ceux d'En Haut préféraient oublier ou se voiler la face devant cet aspect de leur réalité. Comme si des anti-héros comme moi étaient destinés à rendre compte de cette réalité, tâche ô combien difficile et ingrate ! Explorateurs de l'Immondice, témoins de l'Ordure et de la Malignité ! Oui, je me sentis soudain une sorte de héros, ou plutôt d'anti-héros, héros noir et répugnant, mais héros quand même. Un Siegfried des Ténèbres, avançant dans l'obscurité et la puanteur en faisant claquer sa bannière noire au souffle des ouragans infernaux. Mais avançant vers quoi ? Je ne parvenais pas à le discerner et, aujourd'hui encore, en ces moments qui précèdent ma mort, je n'arrive toujours pas à le comprendre» (p. 453).
Dans son livre, Patrice Cambronne a constamment le soin de légitimer la vision que la doctrine manichéenne, trop souvent réduite à sa plus grotesque caricature, porte sur le monde. Ainsi écrit-il de la doctrine de Mani : «Ne pourrait-on pas même aller jusqu'à penser que l'opposition si contrastée entre les deux Royaumes, c'est peut-être exactement celle que l'imagination religieuse ressent entre le Réel et le Désir ? Car enfin, le Royaume des Ténèbres fait songer à l'Enfer, dit-on souvent. Et si par hasard, comme dans la pensée gnostique, il n'était, dans le Mythe manichéen, qu'une allégorie de notre monde d'ici-bas ? La Frontière, ce serait bien l'expression plastique de la Déchirure de l'Ame Exilée» (6). L'auteur tente ainsi de montrer que cette doctrine, en fin de compte assez mal connue, a élaboré une cosmologie extrêmement complexe, où jamais les ténèbres ne sont totalement victorieuses de la lumière qui, retirée du royaume terrestre, peut encore être contemplée par l'homme pur, celui qui a su et pu s'arracher à la tourbe des mauvais instincts.
Ernesto Sábato, dans Héros et tombes, a fait de notre univers le royaume illimité du Mal même si perce, dans les toutes dernières pages du roman, l'espoir d'une libération fragile, conquise grâce à la découverte émerveillée des territoires glacés de la lointaine Patagonie, autre rêve de nature pétrifiée, mais celui-là bénéfique et réparateur.
Mais ce rêve de lumière est sans doute illusoire, puisque la Terre est ronde et que nous connaissons désormais le moindre centimètre carré de sa surface : «Où, mon Dieu, trouver des êtres humains libres de toute bassesse ? Peut-être dans les contrées, presque étrangères à la condition humaine, de l'adolescence, la sainteté ou la folie» (p. 507).
Mais ce rêve de lumière appartient au personnage, non au lecteur ni même, sans doute, au romancier car, si les rêves que portent en eux les grands romans sont parfois entrevus, l'espace d'un éclair, ils disparaissent au moment où ceux qui les écrivent se réveillent d'une nuit déchirée par les ricanements des démons.
Et c'est pour cela que les grands écrivains ne fixent la clarté que dans les romans qu'ils édifient en rêve, jamais dans leurs romans.

Notes
(1) Ernesto Sábato, Héros et tombes, in Œuvres romanesques (Seuil, 1996), pp. 212-3. Sans autre mention, les chiffres entre parenthèses renvoient à ce beau volume. Les citations mises en exergue proviennent des pages 304 et 305.
(2) Cette borne permet, selon le romancier, de comprendre l'évolution du genre romanesque : «Ainsi tu ne seras peut-être pas l'écrivain du moment, mais tu seras un artiste de ton temps, de l'Apocalypse dont tu devras en quelque sorte témoigner pour sauver ton âme. Le roman se situe entre le commencement et la fin des temps modernes, il se développe parallèlement à la profanation grandissante (profanation, quel mot significatif !) de l'être humain, parallèlement au processus effrayant de démythification du monde. C'est pourquoi les tentatives de juger le roman d'aujourd'hui en termes étroitement formalistes aboutissent à la stérilité, il faut le situer dans cette formidable crise totale de l'homme, en fonction de l'arc gigantesque qui commence avec le christianisme. Car, sans le christianisme, il n'y aurait pas la conscience malheureuse, et sans la technique, caractéristique des temps modernes, il n'y aurait eu ni désacralisation, ni insécurité cosmique, ni solitude, ni aliénation. C'est ainsi que l'Europe a introduit dans le récit légendaire ou dans la simple aventure épique l'inquiétude psychologique et métaphysique, pour produire un genre nouveau […] dont le destin serait de révéler un territoire fantastique : la conscience de l'homme», L'Ange des ténèbres, in op. cit., pp. 671-2
(3) Voici ce qu'écrit l'auteur du Rapport sur les aveugles : «Pour moi, la conclusion est évidente: le Prince des Ténèbres continue de régner et sa domination s'exerce par l'intermédiaire de la Secte sacrée des aveugles. Tout est si évident que pour un peu je me mettrais à rire, si en fait je n'étais pris de panique», in op. cit., p. 335.
(4) «Si, comme on dit, Dieu règne dans le ciel, la Secte règne sur la terre et sur la chair. J'ignore si, en dernière instance, cette organisation devra tôt ou tard rendre des comptes à ce qu'on pourrait appeler la Puissance Lumineuse, mais en attendant il est évident que l'univers est sous son pouvoir absolu, pouvoir de vie et de mort qu'elle exerce par l'entremise de la peste ou de la révolution, de la maladie ou de la torture, de la tromperie ou de la fausse compassion, de la mystification ou de l'anonymat, des petites institutrices ou des inquisiteurs» (p. 353).
(5) Patrice Cambronne, Chants d'exil. mythe et Théologie mystique, préface d'Alain Michel (William Blake & Co., coll. Arts et Arts, 1998). Voir plus particulièrement le troisième chapitre du livre consacré à la doctrine de Mani. Le passage en italiques (à la page 200 de l'ouvrage) est extrait du Contra Fortunatum de saint Augustin, chapitre 21.
(6) Ibid., p. 202, l'auteur souligne.