Méditations d'un solitaire en 1916 de Léon Bloy (22/03/2013)

Crédits photographiques : Owen Humphreys (PA/Associated Press).
Éditions des Méditations d'un solitaire en 1916 disponibles sur le site de PriceMinister.

Rappel.

3392243358.jpgLéon Bloy dans la Zone.

C'est au fond le problème qui est celui de tous les mystiques désireux de laisser un témoignage écrit de leur expérience qui, dans l'un de ses derniers livres où le vieil écrivain fourbu mais, comme toujours, en colère, a ramassé sa pensée, a saisi Léon Bloy : comment dire ce qui ne peut être dit ? Comment évoquer la seule rencontre qui compte, celle faite avec Dieu ? Comment, avec le verbe maigre des littérateurs, tenter d'évoquer le Verbe dans sa plénitude inconcevable et permettre à d'autres, connus ou inconnus, pourquoi pas futurs écrivains, de reprendre le flambeau de l'universelle analogie au moyen de laquelle Léon Bloy a cru pouvoir expliquer la profondeur inconnue du monde ?
Il faut, d'abord, comme tout mystique, avoir renoncé aux mondanités et fait le vide, et Dieu sait de quelle féroce manière Bloy a pu mettre en pratique son rigoureux programme, qui n'a de fait nécessité aucune retraite véritable, longue de plusieurs années. Cette solitude plénière, cette solitude admirable de l'écrivain qui, se sachant sans doute proche de la mort et désireux, enfin, de pouvoir contempler Celui à qui il a osé s'adresser depuis des années, n'est point la tabula rasa de celles et ceux qui à la solitude préfèrent le mépris et la peur, et se confinent dans des retraites fébriles qui n'en sont pas vraiment, comme le tueur professionnel, avant d'accomplir son ultime mission, s'accorde quelques journées à la fraîche, loin d'une foule qui lui permettra pourtant d'accomplir son forfait. La solitude de Léon Bloy ne fait table rase de rien, puisqu'il sait parfaitement qu'elle est sa vocation : la lutte, pas la retraite, le pas tenu contre les imbéciles de toutes obédiences.
Ainsi, la solitude de Léon Bloy ne peut être comprise que parce qu'elle s'est toujours efforcée de transmettre et d'enseigner, à sa façon certes si peu orthodoxe qu'elle continue de contrarier la métamorphose en grenouilles pimpantes des têtards de bénitier. La solitude de Léon Bloy, c'est le point qui nous semble le plus frappant, s'accompagne d'une remise en question du don d'écriture, comme s'il fallait encore et coûte que coûte, du sein de la colonne de silence dont il s'est pourtant tant de fois amèrement plaint, parvenir à écrire, c'est-à-dire délivrer, aux autres, autant qu'ils soient les plus nombreux mais c'est bien sûr un vœu pieux, un message : «[…] je parle ou […] je croasse dans les ténèbres au fond d'un désert où ne viendront m'entendre que ceux qui se sont éloignés de tous les chemins de la multitude» (1).
Si la solitude est une élection, l'écriture en est une autre et Léon Bloy aura tout de même assez vite compris que ses textes jamais ne pourraient toucher autant de personnes, du moins superficiellement, que ceux d'un Émile Zola. Et pour cause car, en écrivant, Bloy ne cherche rien d'autre qu'à se faire pure transparence, afin que son écriture soit le miroir point trop déformant, il l'espère du moins, de phrases qu'il est seul, dans les ténèbres, à avoir pu contempler, et qu'il désespère de partager avec ses lecteurs, bien souvent devenus ses amis.
Solitude remplie d'une formidable colère, d'abord contre l'ennemi de la France, l'Allemagne (2), solitude essentielle, blanchotienne si l'on veut à condition de la comprendre comme une réelle présence au monde et non son abstraction maladive et, surtout, comme l'assurance de l'existence d'une communauté d'amis et de fidèles, fussent-ils morts (3).
Solitude de Léon Bloy qui est le lieu, plus élevé que la montagne de Zarathoustra, depuis lequel l'écrivain, au soir de sa vie, va contempler la multitude bruyante, affligée par les souffrances de la Grande Guerre, cherchant dans l'affreuse et impudique grégarité du troupeau un sens qui ne peut se conquérir que de haute lutte, dans et par la solitude justement, que Bloy ne cesse de magnifier dans le début de ses méditations, par exemple par cette image superbe et frappante : «Je suis seul dans l’antichambre de Dieu» (p. 229) et qu'il poursuit et file en écrivant : «Plus on s'approche de Dieu, plus on est seul. C'est l'infini de la solitude» (ibid.), non sans oublier de mentionner quel aura été, tout au long de sa vie, son unique intention : «Et que seront devenus mes pauvres livres où je cherchais l’histoire de la Trinité miséricordieuse ?» (ibid.).
Cette seule question, bouleversante, suffit à témoigner de l'humilité de Léon Bloy, qui est si souvent confondu par les imbéciles avec la monodique éructation d'un fol en Christ égaré au XXe siècle. Tout proche de la mort, Léon Bloy résume en deux mots, qu'il noue de la plus incroyable façon, le sens de son existence : la solitude, l'écriture.
Seul, tout proche, il le pressent sans doute, lui qui a pressenti tant de choses, de tomber dans la main terrifiante du Dieu vivant, Léon Bloy interprète les événements qu'il lit dans la presse, puisqu'il ne peut participer directement, il s'en désole d'ailleurs, aux combats, durant lesquels il eût pu rencontrer, sans bien évidemment rien savoir de lui, Georges Bernanos ayant découvert l’œuvre du Mendiant ingrat dans la puanteur boueuse des tranchées. La Grande Guerre, par son caractère éminemment diabolique, ne peut qu'être un signe, l'un de ces innombrables signes (mais celui-ci, du moins l'espère-t-il, plus puissant que les autres) de l'Événement que l'écrivain attend depuis des lustres et qu'il ne peut se résoudre de ne pas attendre, même à bout de forces : «Tout ce que je peux dire, c'est que l’Étranger qu'il faut attendre sera certainement un vagabond, étant envoyé par CELUI dont il est écrit que nul ne sait d'où Il vient ni où Il va. Un vagabond de l'Absolu, de la Douleur, de l'Insomnie, si prodigieux que tout ce qui est stable et délimité reculera devant lui et que ses plus proches en auront peur» (p. 234).
Il est intéressant de noter que l'écriture bloyenne, sommée de dire ce qui par essence échappe au pouvoir des mots, procède selon une gradation apophatique caractéristique. Si nous ne pouvons absolument rien dire de la nature de Celui qui reviendra pour juger notre foi vacillante (voire, plus de foi du tout, antienne de Bloy contre l'Église française (4)) et annoncer une venue autrement plus terrible, la seconde venue du Christ, au moins pouvons-nous tenter de dire ce qu'Il n'est pas : «Et il sera tellement un homme de rien qu'on ne pourra pas lui supposer un étage quelconque de sainteté, une parcelle infinitésime de l'esprit de prophétie. Il ne sera probablement pas autre chose qu'un reflet de la Gloire dans un cloaque, mais un reflet si redoutable que les montagnes craindront d'être consumées !» (ibid.).
Nous retrouvons ici une thématique de Bloy bien connue de ses lecteurs. Non seulement les démons ne sont qu'une image renversée des bons anges (5), mais Celui qui les dominera sera probablement l'un des premiers d'entre eux, le plus puissant peut-être, en vertu du principe d'identité spéculaire, que Léon Bloy n'a cessé de commenter dans chacun de ses livres, eux-mêmes placés comme des miroirs les uns en face des autres, créant un entrelacement infini des textes qui se répondent entre eux. Si un seul texte est bien incapable de figurer Dieu, peut-être que plusieurs parviendront, à force d'accumulations de mots et d'images, à évoquer, même très imparfaitement, sa nature, grâce à la vertu de correspondances universelles dont Bloy a quêté toute sa vie le chiffre ? : «Les croquants dont je suis ne savent rien ou presque rien au-delà de leurs aïeux immédiats, paternels ou maternels; mais les uns comme les autres ignorent invinciblement leur parenté surnaturelle, et les gouttes d'un sang plus ou moins illustre dont se réclament les superbes ne constituent pour personne l'IDENTITÉ. Vous pouvez savoir qui vous engendra, mais, sans une révélation divine, comment pourriez-vous savoir qui vous a conçu ? Vous croyez être né d’un acte, vous êtes né d’une pensée. Toute génération est surnaturelle» (p. 238, l'auteur souligne). Implicitement, c'est affirmer que l'écriture, qui est une génération, est elle aussi d'origine surnaturelle, et que celui qui écrit doit rendre compte, doit rendre des comptes de la façon dont il a utilisé le langage.
Si les hommes ont été faits à l'image et à la ressemblance de leur créateur, cette affirmation entraîne des conséquences inouïes : «Qui donc sommes-nous, en réalité, pour que de tels défenseurs nous soient proposés et surtout, qui sont-ils eux-mêmes, ces enchaînés à notre destin dont il n'est pas dit que Dieu les ait faits, comme nous, à sa Ressemblance et qui n'ont ni corps ni figure ?» (p. 237).
Léon Bloy utilise ici un procédé que nous pourrions nommer de gradation hyperbolique : si nous ne pouvons avoir la moindre idée des anges qui sont affectés à notre salut ou à notre damnation, nous pouvons encore moins tenter de nous représenter des créatures faites à l'image de Dieu, qui sont donc supérieures aux précédentes, donc, nous ne pouvons strictement rien savoir de nos semblables sans un regard particulier, peut-être surnaturel, dont le Donissan de Bernanos foudroiera Mouchette. Ce procédé, dont l'utilisation constante est parfois fort lassante et, surtout, minimise l'effet escompté, n'est à nos yeux jamais mieux illustré que dans ce type de phrases : «La malédiction d’un seul enfant est une chose panique, surhumaine, qui déconcerte les plus forts. Le cœur humain n’est pas fait pour supporter cela. Mais la malédiction d’une multitude d’enfants, c’est un cataclysme, un prodige de terreur, une chaîne de montagnes sombres dans le ciel avec une chevauchée ininterrompue d’éclairs et de tonnerres sur leurs cimes; c’est l’infini des aboiements de tous les gouffres; un je ne sais quoi de tout puissant qui ne pardonne pas et qui tue l’espérance de tout pardon» (p. 267). On dirait que Léon Bloy, dans son écriture même, figure l'escalade du pèlerin vers le sommet où il pourra contempler la lumière. En quelque sorte, si je ne craignais d'utiliser quelque image trop facile, je pourrais affirmer que tous les livres de Léon Bloy ont constitué sa montagne du Purgatoire, qu'il a escaladé sans relâche jusqu'à sa mort.
Le principe d'identité, tel que Bloy a cru le trouver dans les textes saints, puis, surtout, tel qu'il l'a développé par ses exégèses fort peu canoniques, implique je l'ai dit des liens non seulement entre le visible et l'invisible, entre les vivants et les morts, le passé et le futur (puisque Dieu se situe hors du temps) mais aussi, bien évidemment, entre les pécheurs et les saints et entre les démons et les anges qui n'ont pas chuté : «Tel mouvement de la Grâce qui me sauve d'un péril grave a pu être déterminé par tel acte d'amour accompli ce matin ou il y a cinq cents ans par un homme très obscur de qui l'âme correspondait mystérieusement à la mienne et qui reçoit ainsi son salaire» (p. 240).
Au passage, et pour que le clown hystérique Alain Soral, cloné par d'innombrables crétins tout aussi fébriles que lui, se souvienne de nous, signalons-lui que Léon Bloy, par définition, est l'un des écrivains qu'il est le plus difficile de transformer en apôtres de thèses antisémites (comme je l'ai montré dans ma note sur Le Salut par les Juifs) et racistes (au sens d'une supériorité de telle ou telle race sur telle autre, alors même qu'il n'hésite pas à employer le mot de race qui, à son époque, semblait pouvoir être utilisé sans précautions oratoires laborieuses), lui qui déclare sans ambages : «Silence infini dans les ténèbres ou dans la lumière, on ne sait pas. Mais alors sans doute, il y a des rencontres et des surprises ineffables. Des voix inaudibles, des visages d’âmes se reconnaissent pour toujours à travers les cloisons diaphanes des races et les translucides murailles des siècles...» (p. 241). Accepter humblement l'existence du difficile dogme de la communion des saints, en extrémiser ses implications théologiques et surtout poétiques, c'est admettre que tout correspond avec tout, l'ordure avec la sainteté, les ténèbres avec la lumière, alors que la Bible nous affirme pourtant que les premières ne contiennent pas les secondes, mais aussi le passé avec le présent.
Léon Bloy insiste sur l'universel échange dont les mailles enserrent le monde, et dont le dogme de la communion des saints ne semble nous offrir qu'un écho assourdi, presque timide, au vu des audaces (6) de l’exégèse bloyenne : «Alors, que se passe-t-il dans le vaste monde invisible ? Il est difficile et téméraire d’y penser. Un psaume lu sans attention, un Ave Maria dit sans amour bondissent aussitôt mot par mot, lettre par lettre dans l’Infini, semblables à des forces torrentielles déchaînées par un insensé, capables de bouleverser des mondes et ne pouvant plus être arrêtées que par la poitrine miraculeuse d’un martyr» (p. 248).
La langue ne saurait donc s'aventurer dans une dimension qui englobe celle où un homme réalise sa vie d'homme, et la creuse d'une profondeur vertigineuse. Il n'est pas étonnant que ce soit l'approche de la mort qui rende suraiguë la sensibilité de Léon Bloy et semble lui conférer une qualité de voyant (7) qu'Arthur Rimbaud crut conquérir par la souffrance et l'automutilation morale volontaire, qualité de voyant qui libère l'écrivain de ses dernières timidités théologiques si je puis dire, le poussant à écrire sans fard : «Des âmes apparentées spirituellement à la vôtre que vous ne pouviez pas connaître et qui sont une multitude, vous les connaissez maintenant, vous les voyez de votre nouvelle demeure. Aussitôt après votre départ de ce monde, elles vous ont été montrées. Vous avez su alors pourquoi vous étiez venu dans notre bagne et pourquoi vous avez été forcé d’en sortir» (p. 250).
Bien évidemment, nous devons remarquer que l'écriture de Léon Bloy se caractérise, du moins dans ses derniers ouvrages, par une figure que nous pourrions qualifier comme étant une aporie surmontée ou bien quelque borgésien trope de Monsieur Valdemar, non point parce que l'écriture serait parvenue, enfin et contre toute attente, à évoquer ce qui échappe à son emprise, mais parce qu'elle fait comme si le dialogue entre le visible et l'invisible était non seulement possible mais immédiatement vérifiable, sous nos propres yeux exposé. Le court-circuit qu'opère ainsi la dernière phrase bloyenne citée est remarquable, puisque l'écrivain parvient à nous donner quelque idée de ce que nous sommes réellement, grâce à l'évocation d'une impossibilité, celle de notre propre mort; en somme, il nous permet de connaître cette expérience si souvent décrite par des femmes et des hommes qui ont vécu, durant quelques minutes et avant de revenir à la vie, l'état de mort clinique, où ils se sont décrits surplombant leur propre cadavre. Un écrivain qui, une fois au moins après avoir accumulé des milliers de phrases, n'est pas capable de provoquer chez son lecteur ce sentiment d'extra-territorialité est un farceur.
Une autre façon, pour Léon Bloy, de fixer l'invisible et de nous en rapporter quelques aperçus réside, loin de ces procédés si finement caractérisés par Michel de Certeau dans sa Fable mystique, dans l'utilisation d'une langue toute simple, quitte à s'inspirer, en en citant de longs passages, de celle du Poverello, Saint François d'Assise (cf. pp. 255-8), ou bien encore dans l'invention d'une parabole qui, par sa vertu énigmatique, saisira les esprits et les confrontera à l'urgence du questionnement. Ne pouvoir dire l'invisible, ce qui dépasse les mots et même la vision, c'est aussi montrer, paradoxalement, par la vertu de phrases très simples tout autant que par celle d'un exemple qui est en apparence, mais seulement en apparence, comme toute parabole, très clair, que l'insoupçonnable transperce nos mots les plus banals, que l'invisible se niche au plus secret des mots les plus ridiculement communs, ceux-là même par lesquels le petit Saint saluait Frère Soleil : «J'ai su l'histoire d'une pauvre bohémienne qui entendit, un jour, nommer le Dieu vivant. Elle ne savait absolument rien, pas même une autre langue que le patois de sa tribu. Mais elle avait pu saisir ces deux mots. Aussitôt elle quitta tout, prit son petit enfant dans ses bras et se mit à courir le monde comme une insensée, demandant partout le Dieu vivant» (pp. 258-9), brève histoire aussi épurée qu'une phrase de l'humble François que Léon Bloy commente ainsi : «Cette créature extraordinaire me paraît un symbole de l'âme humaine affamée de son principe de vie et qui erre sans relâche dans nos sociétés sans Dieu», quitte, bien évidemment, à en tirer un coruscant sermon, cette fois-ci pour le moins éloigné de la simplicité franciscaine, contre la médiocrité où se complait l'époque : «Mais aujourd'hui, au seuil de l'Apocalypse où nous voici parvenus, sur le bord extrême d'un abîme dont la profondeur nous est inconnue, – alors qu'il ne s'agit même plus de la révoltante médiocrité du monde chrétien, mais seulement de savoir, comme la pauvre bohémienne, si on peut compter sur un Dieu vivant; – il est affolant de penser que nul n'en sait rien et que personne, à l'exception de quelques êtres douloureux déjà marqués pour la mort, n'en veut entendre parler» (p. 259).
Marqué par la mort, la solitude et la colère, Léon Bloy est un de ces «êtres douloureux» qui paraissent à bout de forces, puisqu'ils se désolent de la procrastination de Celui qu'ils attendent (d'un bout à l'autre du livre résonne douloureusement cette question, début du psaume 12 : «Usquequo Domine ?», jusqu'à quand, Seigneur ?) et qu'ils n'ont presque plus, et c'est dans cette ultime réserve que se tient l'écriture, la patience d'attendre. Léon Bloy, dans son livre, ne cesse de rappeler l'urgence absolue de cette venue, qui dessillera les yeux et nous permettra, enfin, de voir directement, et non pas au travers d'un miroir : «Mais quand donc se manifestera-t-il enfin, le Dieu vivant, le Dieu adorable de la Crèche et du Calvaire, le Dieu des pauvres soldats qui agonisent dans les tortures, et que personne ne cherche plus ?» (p. 260), qui nous permettra aussi de remonter le cours du temps jusqu'à l'instant de la Chute d'Adam, car, en effet, selon l'écrivain : «Le temps n'existait pas dans la pensée de l'homme avant sa chute. Adam qui participait à l'éternité divine sous les frondaisons béatifiques de son Paradis ne pouvait en avoir aucune idée. Sa prévarication le lui révéla et ce fut son principe de mort» (p. 268), qui nous permettra encore de redonner à la foi sa vigueur perdue (8) et de débusquer tous les planqués de l'Arrière (9), puisque, selon Bloy : «Il est bien certain que jamais, à aucune époque, les hommes ne furent aussi éloignés de Dieu, aussi contempteurs de la Sainteté qu’il exige, et jamais pourtant la nécessité d’être des saints ne fut aussi manifeste. En ces jours apocalyptiques, il semble vraiment qu’une pellicule de rien nous sépare des gouffres éternels» (p. 275) et qui, tout simplement, nous redonnera la joie du Poverello et des plus grands saints, étant donné que le monde est vidé de sa substance et est prostré, comme le rappellera Walter Benjamin dans un de ses textes les plus énigmatiques, dans la tristesse : «Une tristesse énorme est sur le monde» (p. 246), affirme ainsi Léon Bloy qui mieux que quiconque aura su illustrer, par l'exemplarité de ses propres textes, la nécessité de reconquérir l'innocence perdue du langage à cause du premier mensonge, de ce que l'ami de Walter Scholem appela le péché de la surdénomination.
C'est en effet une fois qu'il sera débarrassé de sa tristesse que le monde retrouvera sa voix. Nous serons alors conviés, tous, au spectacle de prodigieuses visions qui ne sont pas celles, comme Léon Bloy l'affirme, des horreurs qu'il pressent (10), ou même encore celle d'une France redevenue ce qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être, l'Aînée des nations (11), mais bel et bien celles d'une reprise, d'une répétition, au sens que Kierkegaard donna à ce beau mot : «– Alors, me demandera-t-on, que reste-t-il ? – Absolument rien que l'Eucharistie dans les Catacombes et l'attente du Libérateur inconnu que le Paraclet doit envoyer, lorsque le sang des suppliciés innombrables et les larmes de quelques élus auront suffisamment nettoyé la terre. Il est évident pour moi que Dieu se prépare à renouveler toutes choses et que l'accomplissement est proche de cette prophétie apocalyptique» (pp. 284-5).

Notes
(1) Dédicace à Élisabeth de Groux, Méditations d'un solitaire en 1916, in Œuvres de Léon Bloy, t. IX (Mercure de France, 1983, p. 227, l'auteur souligne). La première édition de l'ouvrage date de 1917, au Mercure de France.
(2) Voici de quelle façon Léon Bloy s'adresse à «messieurs les Prussiens" : «Nous quitterons tout, nous renoncerons à tout, même au christianisme, pour vous plaire, et si vous voulez faire de nous des musulmans, nous y consentirons volontiers…» (p. 231).
C'est encore peu de choses aux yeux de Bloy qui, fidèle à sa technique d'accumulation paroxystique, revient à la charge en concluant sa diatribe contre l'ennemi visible par une malédiction contre celui qu'il représente réellement à ses yeux, l'Ennemi invisible : «Ah ! sainte Haine des enfants de la Lumière contre les enfants des Ténèbres, quel refuge n'es-tu pas ! Quelle consolation ! Quel réconfort ! La haine infinie, sans pardon possible, sans autre assouvissement espérable que l'extermination à jamais de la race vouée à Satan qui voulut nous annexer à son enfer !» (pp. 231-2).
Il n'est également pas davantage étonnant de constater que Léon Bloy se fait l'écho de la thèse d'une cinquième colonne : «Ce conflit grotesque et affolant, manigancé avec une astuce profonde par les bons amis de l’Allemagne, était – on commence peut-être à le voir – une tentative pour détraquer la France, pour la priver de son équilibre, de sa clairvoyance et de sa force» (p. 277).
Léon Bloy, cependant, reste, en toute occasion, ce qu'il est, un écrivain, et n'hésite pas à trouver de la beauté là où un publiciste ne verrait que ruse. Ainsi, dans la lettre à Henry de Groux qui conclut son livre, Bloy écrit : «Il y a dans cette figure de soldat pris au filet de la bataille, le symbolisme hautain de l'arrogance germanique portée au point extrême où elle confine à la beauté redoutable que peuvent avoir certaines émissions ou émanations de l'enfer» (p. 286, l'auteur souligne).
(3) Le dialogue avec les morts est l'une des thématiques les plus essentielles des textes de Léon Bloy, qui frappera Georges Bernanos tout autant que Guy Dupré, par exemple dans son Grand Coucher : «La conscience ne serait-elle pas simplement le voisinage deviné des morts ?» (p. 233) ou encore : «Pourquoi faut-il que les morts soient dans une telle impuissance de nous parler et qu'il y ait entre nous et ces voisins, si proches de nous cependant, des abîmes plus démesurés que tous les gouffres qui nous séparent de la plus lointaine étoile ?» (ibid.).
(4) Immense colère de Léon Bloy, dont Georges Bernanos est bien évidemment le plus digne et implacable héritier, contre les intellectuels de son époque, qu'ils appartiennent ou pas à l'Église, mais aussi, mais surtout, contre les catholiques de son époque, qu'il vomit : «L’accroissement continuel des difficultés de la subsistance matérielle a beau avertir les plus épais du détraquement de la mécanique sociale, et la rage visible des entrepreneurs d’anarchie a beau gronder autour d’eux de plus en plus fort; ils ont des docteurs pour leur enseigner que tout cela n’est qu’une crise passagère, effet d’une excessive tension des ressorts, et qu’aussitôt après la victoire dont ils répondent, hommes et choses reprendront leur équilibre» (p. 284) et, diatribe ironique contre certaine frange monarchiste des catholiques : «Comment pourrais-je supporter le contact des catholiques eux-mêmes, des catholiques modernes qui croient possible de conjoindre le cadavre du passé avec la charogne du temps présent et qui rêvent je ne sais quelle restauration de la vieille bâtisse royale où une niche à chien de garde serait offerte à Notre Seigneur Jésus-Christ ?…» (ibid.).
Serait-il absolument exagéré d'affirmer que le premier de ces deux propos de Léon Bloy convient parfaitement à la situation que nous vivons ?
(5) «[…] sans parler de ceux-là qu'on nomme […] les démons et qui sont, au fond des puits du chaos, l'image renversée de tous ces flambeaux crépitants du ciel» (p. 236).
(6) Comment, en effet, Léon Boy n'effraierait-il pas nos contemporains, lorsqu'il écrit, par exemple, les phrases qui suivent ? : «Un chrétien peut renier son baptême, exclure le Saint-Esprit de sa pensée, rejeter, s'il est mauvais prêtre, la succession des Apôtres conférée par l'ordination sacerdotale, il peut se perdre à jamais; rien ne sera capable de le désunir, de le séparer de Dieu, et c'est un insondable mystère de terreur que cette obstination du Signe sacré jusque dans les affres infinies de la damnation. Il faut dire alors que l'enfer est peuplé de saints effroyables devenus compagnons des épouvantables anges !» (p. 274).
(7) «Si la mort n’est pas tout à fait soudaine, si la faux grince quelque temps sur la vertèbre, s’il faut patienter dans le vestibule de l’agonie, c’est quand même la mort, mais savourée comme en un calice de cristal surnaturel où se réfléchiraient toutes les images : les pères, les mères, les épouses, les enfants, les proches ou les éloignés, les amis ou les ennemis, tout ce qui tint ou parut tenir une place quelconque, jusqu’à cette pierre du chemin qui fit trébucher un jour; et tout cela n’est rien, éternellement rien dans la commençante Vision !...» (p. 262, l'auteur souligne).
(8) «À cette époque lointaine [il y a quarante-six ans] la foi aussi était peut-être un peu moins en ruines" (p. 263).
(9) «L’éloquence patriotique des embusqués ne voudra voir en eux que des héros ou des martyrs; et cela leur tiendra lieu de l’absolution sacerdotale et des prières saintes qui auront manqué à leur dernière heure» (p. 262). Notons que Léon Bloy utilise une expression qui, sous la plume de Bernanos, aura la fortune que nous savons : «Une telle prédication déterminerait aussitôt l’ahurissement et le scandale des Bien-Pensants […]» (p. 272).
(10) «La guerre actuelle, qui n’est qu’un prodrome, s'accomplit sur la terre et sous la terre […]», écrit-il, page 275 (l'auteur souligne).
(11) Léon Bloy écrit ainsi : «La France, bien qu’avilie, est tellement sainte par sa prédestination et son ennemie est tellement immonde que je ne découvre aucune autre explication du délai de la Justice» (p. 252), ce dernier terme renvoyant à la Justice de Dieu telle que Léon Bloy a cru la voir bafouée par l'attitude de l'Église face à l'apparition de La Salette.

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