Nous, fils d'Eichmann de Günther Anders (25/04/2013)

Crédits photographiques : Manu Brabo (Associated Press).
Rappel.
1405785745.jpgEschatologies de la catastrophe.





313774931.2.jpgEffondrements.





4103118679.jpgGünther Anders, le renoncement à l'état d'antiquité.





Finalement, dans sa Lettre ouverte à Klaus Eichmann (qui sera suivie d'une seconde, moins intéressante) publiée en 1964 (1), Günther Anders s'échine à libérer le fils du bourreau Eichmann de l'hermétisme démoniaque dans lequel le père a enfermé ce dernier, et dans lequel le fils n'a pas craint de se laisser enfermer par son père, qu'il ne semble avoir jamais vraiment condamné, dont il ne paraît pas avoir voulu s'écarter, avec un sentiment invincible de dégoût et d'horreur : «Faut-il que cela continue de la sorte ? Ou ne vaut-il pas mieux, peut-être, briser dès aujourd'hui cette chaîne ? Et lui épargner cette malédiction, à lui et ses enfants ?» (p. 110) demande ainsi Anders au fils d'Eichmann, en le mettant lui-même face à ses propres responsabilité à l'égard de son fils et du fils de son fils ?
Le péché des pères, consommé comme des raisins verts, vieille antienne biblique, fait grincer les dents des fils, de génération en génération, jusqu'à ce que le Christ (2), génie et miracle bouleversant introduit par le Fils de l'Homme descendu aux Enfers, vienne rompre la chaîne maléfique où les fils reconnaissent et font leur la honte de leurs pères, s'en déclarent même les dignes héritiers, où les pères ne craignent pas de transmettre aux fils leur propre culpabilité et songes lourds et ténébreux. Le péché assumé semble les avoir broyés, comme on dit d'une machine qu'elle a broyé un malheureux.
C'est ainsi que d'autres que le fils d'Eichmann accueilleront «avec une totale satisfaction le venin de [sa] déclaration, qu'ils injecteront à leur tour avec plaisir» (p. 106), comme si le Mal était en fin de compte moins une affaire d'action que de transmission. Comme s'il s'agissait moins de lutter contre lui, de briser la chaîne maléfique, que de ne point se laisser souiller et contaminer par sa pourriture, comme n'a cessé de le répéter William Faulkner dans Requiem pour une nonne, ou bien comme s'il était impossible de remonter jusqu'à la source du Mal, le cœur des ténèbres en somme, et que, toujours, l'assassin ou le menteur ne soient rien de plus que des commis, quelque «prince héritier du mal» (ibid.) qui serait, nommément, Eichmann, des vicaires contraints d'obéir au maître invisible, dont ils attendent, comme la Mouchette de Bernanos ou le Gilles de Rais de Huysmans, un signe fébrile, une écoute apaisante, voire, tout simplement, la preuve d'une réelle présence consacrée par l'ordalie du meurtre et de la souillure. Il est troublant de constater que les enfants humiliés, toujours, appellent leur père, réel ou phantasmé : Mouchette hurle et Gilles de Rais, ne sachant plus quelle monstruosité accomplir, hurle aussi, en implorant Satan de se manifester. Eichman, lui, n'implore personne, il est vrai, car il est la caricature de l'homme qui n'a pas besoin de père, fût-il symbolique et revêtu de l'aura du Führer, car il n'est qu'un rouage, un esclave de ce qui l'a broyé, un système d'abattage du bétail humain parfaitement huilé.
S'il veut briser le cercle enchanté dans lequel le fils d'Eichmann se trouve prisonnier, Anders doit non seulement ne pas craindre de convoquer des métaphores bibliques ou des citations directes des Évangiles (cf. p. 115) comme il le fera dans d'autres ouvrages, que de rejouer, d'un point de vue philosophique, la descente du Christ aux Enfers : «Vous ne pouvez sortir de votre propre peau. La pensée d'être, parmi des millions, celui-là justement qui est condamné à se retrouver partout en tant qu'héritier de l'ère monstrueuse doit vous pénétrer entièrement, tel un poison» (p. 45).
Mais extraire le fils d'Eichmann de l'Enfer dans lequel, en tant que fils d'un des plus grands criminels de l'histoire (cette grandeur, nous le savons, n'excluant pas une prodigieuse banalité), Klaus Eichmann s'est semble-t-il enfermé, ce n'est pas seulement rejouer la maïeutique socratique jusqu'en ses ultimes conséquences, celle d'une seconde ou nouvelle naissance, que briser net le joug auquel tous les fils d'Eichman, c'est-à-dire nous tous, nous sommes condamnés : «Et, par conséquent, valable pour vous aussi le fait que, en vous débattant, vous n’enragez pas seulement contre la monstruosité de votre propre destin, mais toujours, à la fois (même si vous n’en savez rien vous-même), contre le destin de la monstruosité, c’est-à-dire contre quelque chose qui, étant donné l’état dans lequel notre monde est entré actuellement, est devenu notre destin à tous» (p. 46, l'auteur souligne).
Cet état de fait, c'est tout l'art dialectique d'Anders, n'excuse bien évidemment d'aucune façon la culpabilité d'Adolf Eichmann mais aussi celle de son fils, non parce qu'il est le fils d'un bourreau que parce qu'il refuse, selon toute probabilité et le fait, aussi, qu'il n'a jamais daigné répondre aux deux lettres du philosophe, de renier son père et de se désolidariser de sa meurtrière carrière car, comme ne cesse de le rappeler Anders, il est des cas où «l'infidélité peut être une vertu» (p. 139), l'infidélité au père, l'infidélité du fils au père, qui passe donc par un reniement tout autant que par la rupture avec le charme maléfique, reniement et rupture qui seuls permettront au fils de quitter le bal des maudits (3) et de rejoindre l'unique et fragile communauté d'hommes qui vaille, celle qui n'admet pas la possibilité d'un nouvel Auschwitz, sur lequel Anders ne s'étend guère si ce n'est pas de longues métaphores évoquant le triomphe des machines devenues Machine et, quoique discrètement, la probabilité sinon la certitude d'une catastrophe nucléaire majeure.
Ce point est essentiel, selon Günther Anders : c'est justement parce que nous vivons dans une époque d'acier plutôt que de fer, où, que nous le sachions ou pas, nous sommes tous, peu ou prou, des esclaves, qu'il importe au plus haut point que nous puissions encore être capables de dire non et, se faisant, de nous exclure volontairement de la longue théorie des esclaves qu'il est de plus en plus difficile de distinguer de la Machine : «Nous n'avons pas un long chemin à parcourir pour arriver au but : car les deux racines de la monstruosité sont étroitement liées. Dès la description du «décalage», il était en effet apparu que notre incapacité à nous représenter les effets de notre agir comme étant les nôtres n'est pas seulement attribuable à la grandeur démesurée de ces effets, mais également à la médiation démesurée de nos processus de travail et d'action. L’aggravation de l’actuelle division du travail ne signifie pas autre chose que ceci : nous sommes condamnés, travaillant et agissant, à nous concentrer sur d’infimes segments du processus d’ensemble : nous sommes enfermés dans les phases de travail auxquelles nous sommes affectés, tels des détenus dans leurs cellules de prison. «Détenus», nous restons accrochés à l’image de notre travail spécialisé; nous voilà donc exclus de la représentation de l’appareil dans son ensemble, de l’image de tout le processus du travail, composé de milliers de phrases» (pp. 77-78).
La reprise des catégories chères à l'analyse marxiste de l'appareil de production est ici moins importante que l'idée selon laquelle l'homme contemporain n'est pas tant l'esclave des machines qu'il a inventées que la victime (consentante) du découplage fulgurant opéré par la technique entre ses effets (réalisations, potentiellement illimitées grâce au progrès des connaissances) et notre capacité, limitée, de nous les représenter directement. En somme, nous sommes devenus les serviteurs du cauchemar d'un cauchemar, sur lequel nous aurions définitivement perdu prise : «Tout d’abord, ce que nous pouvons faire désormais (et ce que nous faisons effectivement) est plus grand que ce dont nous pouvons nous faire une image; qu’entre notre capacité de fabrication et notre capacité de représentation un fossé s’est ouvert, qui va s’élargissant de jour en jour; que notre capacité de fabrication – aucune limite n’étant imposée à l’accroissement des performances techniques – est sans bornes, que notre capacité de représentation est limitée de par sa nature. En termes plus simples : que les objets que nous sommes habitués à produire à l’aide d’une technique impossible à endiguer, et les effets que nous sommes capables de déclencher sont désormais si gigantesques et si écrasants que nous ne pouvons plus les concevoir, sans parler de les identifier comme étant nôtres» (p. 50).
Anders a défini cette catégorie, qu'il nomme «supraliminaire», en écrivant : «J'appelle «supraliminaires» les événements et les actions qui sont trop grands pour être encore conçus par l'homme : si c'était le cas, ils pourraient être perçus et mémorisés» (4).
Avant de prétendre pouvoir arracher le fils du bourreau à sa sidération, c'est-à-dire avant de pouvoir agir et le faire agir, donc croire, encore, si possible même, à l'espoir sinon à l'espérance de la puissance de la parole et de la raison, Anders doit s'enfoncer dans les ténèbres, sans doute moins métaphoriquement qu'il n'y paraît, comme je l'ai souligné, non seulement au prix d'une véritable catabase (il faut aller chercher le fils maudit là où il se trouve, dans un territoire maudit) mais à celui d'une traversée d'un âge dénué de lumière : «Plus l'appareil dans lequel nous sommes intégrés se complique, plus ses effets grossissent, moins nous y voyons, plus s'enlise notre chance de pénétrer les déroulements dont nous sommes une partie ou de deviner ce qu'il en est réellement. Bref : bien qu'étant l’œuvre des humains, et maintenu en fonctionnement par nous tous, notre monde, se soustrayant aussi bien à notre représentation qu'à notre perception, devient de jour en jour plus obscur. Si obscur que nous ne pouvons même plus reconnaître son obscurcissement; si obscur que nous serions même en droit d'appeler notre siècle un dark age. Il faut en tout cas se défaire définitivement de l'espérance naïvement optimiste du XIXe siècle que l'homme sera forcément de plus en plus éclairé avec les progrès de la technique» (p. 51).
Les lumières elles-mêmes, c'est-à-dire les formidables productions de notre esprit, qu'il s'agisse de livres, de réalisations culturelles, scientifiques ou techniques, sont devenues ténébreuses, puisque, désormais, elles échappent, comme des créatures de Frankenstein, à leur créateur : «De toute façon, ce qui compte aujourd’hui, ce n’est pas que technique et lumières avancent au même pas, mais c’est qu’elles obéissent à la règle de «la proportionnalité inverse», c’est-à-dire, plus trépidant le rythme du progrès, plus grands les résultats de notre production et plus imbriquée la structure de nos appareils : d’autant plus rapidement se perd la force de maintenir un rythme égal entre notre représentation et notre perception, d’autant plus rapidement baissent nos «lumières», d’autant plus aveugles devenons-nous» (p. 52).
À l'ère où les machines progressent et semblent tout près de triompher définitivement en nous incluant à leur régime de production perpétuelle, à l'ère où les machines s'agrègent entre elles et même, désormais, sont capables de se reproduire, il est essentiel que la filiation véritable puisse s'épanouir, comme sortie hors de l'arraisonnement universel, rébellion de l'humain contre le nihilisme réificateur. Non pas, je l'ai dit, celle qui donne à un fils la possibilité d'assumer et même de revendiquer les horreurs commises par son propre père : cette attitude est, au sens strict, infernale et même, comme l'écrit Anders, participe de cet «irrétractable» (5) que nous pourrions rapprocher de l'irrévocable cher à Baudelaire et à Bloy (6). Mais la filiation qui, au contraire, en réussissant à se dégager de l'empire universel de la Machine qui a de fait dévoré vivant (ou mort-vivant) le père, permet au fils de retrouver le sens de la filiation : le pardon, qui ne peut s'accomplir, si tant est que ce mot ait un sens pour les crimes d'Eichmann, qu'en tentant de prendre conscience de l'horreur absolue que représentent des millions de cadavres partis en fumée.
C'est en somme en refusant de devenir un vassal de la Machine, c'est en luttant contre «l'extension du domaine de la machine» (p. 81), que l'homme reste un homme et, même, redevient, plutôt, un homme car innombrables et quotidiennes sont les occasions, parfois minuscules, de déchoir de notre rang d'hommes : «Toute machine est expansionniste, pour ne pas dire «impérialiste», chacune se crée son propre empire colonial de services […]. Et de ces «empires coloniaux» elles exigent qu'ils se transforment à leur image (celle des machines); qu'ils «fassent jeu» en travaillant avec la même perfection et la même solidité qu'elles; bref, qu'ils deviennent, bien que localisés à l'extérieur de la «terre maternelle» – notez ce terme, il deviendra pour nous un concept-clé – co-machiniques. La machine originelle s'élargit donc, elle devient «mégamachine»; et cela non pas seulement par accident ni seulement de temps en temps; inversement, si elle faiblissait à cet égard, elle cesserait de compter encore au royaume des machines. À cela vient s'ajouter le fait qu'aucune ne saurait se rassasier définitivement en s'incorporant un domaine de services, nécessairement toujours limité, si grand soit-il. S'applique plutôt à la «mégamachine» ce qui s'était appliqué à la machine initiale: elle aussi nécessite un monde extérieur, un «empire colonial» qui soumet à elle et «fait son jeu» de manière optimale, avec une précision égale à celle avec laquelle elle-même fait son travail; elle se crée cet «empire colonial» et se l'assimile si bien que celui-ci à son tour devient machine – bref : aucune limite ne s'impose à l'auto-expansion; la soif d'accumulation des machines est inextinguible» (p. 80, l'auteur souligne).
Cette vision, puisqu'il s'agit, vraiment, d'une vision, est digne des rêves de fer les plus abjects inventés par des écrivains de science-fiction, et nous ne pouvons nous empêcher de songer aux descriptions qu'Isaac Asimov donne de la planète Trantor, toute entière recouverte d'une croûte de métal, dans Fondation ou, bien sûr, des cauchemars hyper-réalistes tels qu'ils sont figurés dans la trilogie Matrix : «Ce que souhaitent les machines, c’est un état où il n’y aurait plus rien qui ne soit à leur service, plus rien qui ne soit «co-machinique» : ni «nature», ni «valeurs supérieures», et (puisque nous ne serions plus pour elles que des équipes de service ou de consommation) ni nous non plus, les humains» (pp. 81-2).
Arracher le fils d'Eichmann à son mauvais rêve, c'est arracher un esclave à sa fascination morbide pour la Machine, non pas tant celle qui existe d'ores et déjà selon Anders, que celle qui va venir et qui, assez curieusement, si elle se reproduit, ne peut toutefois s'insérer dans le processus spécifiquement humain de la filiation, toute réalité infernale ne pouvant s'enter sur l'être qu'en obéissant au régime de l'inversion parodique : «Et cela : le monde en tant que machine, c'est vraiment l'État technico-totalitaire vers lequel nous nous dirigeons. […] C'est la raison pour laquelle nous pouvons tranquillement affirmer que le monde en tant que machine, c'est l'empire millénariste vers lequel se sont portés les rêves de toutes les machines, depuis la première; et il est désormais devant nous réellement, cette évolution étant entrée depuis quelques décennies dans un accelerando de plus en plus forcené» (pp. 83-84, l'auteur souligne).
L'urgence, de fait, est absolue, puisque nous sommes désormais capables de nous détruire nous-mêmes (7), qui permet au fils, en retrouvant l'humanité dont les actes de son père l'ont privé, de combattre la Machine responsable de millions de morts, responsable par-dessus tout du fait que ces millions de morts nous semblent indétectables, comme si les hommes exterminés par le totalitarisme nazi (mais aussi stalinien, et Anders, sur ce point, est en-dessous de la réalité confirmée par les historiens, cf. p. 128), parce qu'ils avaient été destitués, préalablement, de leur rang d'homme, étaient désormais invisibles aux yeux de celles et ceux qui ne veulent pas voir : «Ainsi va notre monde. Et comme il ne nous est pas loisible, à nous ses habitants, de nous cacher dans une chambre dérobée de l’histoire, ou de nous esquiver dans une époque utopique, pré-technicienne, cela signifie évidemment que, si nous nous abandonnons à cette évolution, nous y perdons nécessairement notre spécificité humaine; et cela dans la mesure exacte où le caractère machinique de notre monde s’accroît. Alors, il ne sera plus possible de retarder le jour où doit s’accomplir le royaume millénariste du totalitarisme technique. À part de ce jour-là, nous n’aurons plus d’autre existence que celle de pièces mécaniques ou de matériaux nécessaires à la machine : en tant qu’être humains, nous serons alors liquidés» (p. 85).
Günther Anders ne s'enfonce jamais aussi profondément dans l'horreur que lorsqu'il écrit ces phrases terrifiantes, dont on se demande si elles ne correspondent toutefois pas à quelque vision cauchemardesque plus qu'à une analyse philosophique en bonne et due forme, à moins qu'il ne nous faille affirmer que l'exagération littéraire est plus réaliste que la prétendue froideur du raisonnement : «Étant donné que l’empire de la machine accumule, que le monde de demain s’étendra au globe entier et que ses performances dans le travail seront sans lacunes, en vérité la malédiction se trouve encore devant nous. Ce qui veut dire que nous devons nous attendre à ce que l’épouvante de l’empire à venir rejette largement dans l’ombre celle de l’empire d’hier. Indubitablement : quand un jour nos fils ou nos petits-enfants, fiers de la perfection de leur co-machinisation, porteront leur regard vers celui d’hier, «le troisième» [Reich], des hauteurs éthérées de leur empire millénariste, certainement ils n’y verront alors qu’une simple scène provinciale, expérimentale – étant donné que, malgré son énorme effort pour représenter «demain le monde entier», et malgré la cynique extermination de l’inutilisable à laquelle il s’est livré, il n’a justement pas pu se maintenir. Et dans ce qui s’est déroulé sur cette scène, ils ne verront sûrement qu’une simple répétition générale du totalitarisme, enjolivée d’une idéologie inepte, que l’histoire mondiale s’était risquée à jouer prématurément» (pp. 86-7).
Alors, ce sera, vraiment, le triomphe de l'Enfer devenu monde tout entier, lorsque la Machine sera parvenue à accomplir son projet millénariste, nous dit Anders, de soumission des hommes qui n'en seront plus, et qui ne seront alors rien de plus que des rouages remplaçables à volonté de la Machine ayant définitivement aboli toute trace de pères et de fils, ayant définitivement aboli la filiation et, avec elle, cette miraculeuse grandeur qu'est la piété.
Alors, réellement, nul ne pourra prétendre que nous avons agi sans savoir, que nous serions, en quelque sorte, responsables mais pas coupables de notre infortune, et que nous ne sommes pas, toujours, quelle que soit la situation, y compris face à l'ère du monde qui nous prive de nos visages et semble réduire à néant notre volonté et notre faculté de réflexion, pleinement coupables de nos fautes, de pères en fils (8).

Notes
(1) Günther Anders, Nous, fils d'Eichmann [Wir Eichmannsöhne, 1988], traduit de l'allemand par Sabine Cornille et Philippe Ivernel, Payot et Rivages, coll. Bibliothèques Rivages, 1999. Toutes les pages entre parenthèses renvoient à notre édition.
(2) Figure discrètement présente dans l'ouvrage d'Anders, par exemple dans la seconde lettre à Klaus Eichmann : «Écoutez bien, je vous en prie, Monsieur E., ce terme solennel [heil : sauf], emprunté au christianisme, cette syllabe, instituée d'abord sous la forme d'une salutation imposée, puis mécaniquement prononcée dans le Reich de mille ans, ce Reich combien peu sacré du sanglant désastre (Unheil) […]» (p. 125). J'ai déjà mentionné la page 115 qui évoque directement une parole de Jésus.
(3) Les figures de l'enchaînement sont saisissantes, voir par exemple cette phrase bernanosienne en diable : «Il y a des milliers d’individus qui poursuivent leur vie comme si, en prononçant une fois une parole à un moment quelconque, ils avaient «donné leur parole», et qui même baptisent cette servitude caractère» (p. 103), ou encore ce passage qui évoque la métaphore d'un cercle démoniaque qu'un regard vers les tués pourrait rompre : «Quand le monstrueux se produit, l’impuissance de ceux qui sont frappés égale celle de ceux qui frappent. Il nous suffit d’écarter les yeux de votre père pour les tourner vers ses victimes» (p. 70).
(4) Voir Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j'y fasse ? (Entretien avec Mathias Greffrath, Allia, 2001), p. 72. Plus loin : «Je crois en effet que si l'on me demandait : quelles ont été les trouvailles essentielles que tu as faites au cours des nombreuses années de ton activité philosophique ? Je répondrais : mes deux trouvailles sont le «supraliminaire» et le décalage entre l'imagination et la production» (p. 74).
(5) «Ce qui est arrivé par votre père, voilà qui est réellement insupportable. Et pas seulement pour la raison que les gens liquidés ne peuvent être appelés à revenir, mais aussi pour cette autre, à savoir : le fait que pareille chose ait été possible une fois, ce fait-là ne se laisse plus évacuer de l'univers et se perpétue comme une possibilité irrétractable» (pp. 104-105).
(6) «La plus grande force de Satan, c'est l'Irrévocable [...]. Dieu garde pour lui sa Providence, sa Justice, sa Miséricorde et, par-dessus tout, le Droit de grâce qui est comme le sceau où son omnipotente Souveraineté est empreinte. Il garde aussi l'irrévocable de la Joie et il laisse à Satan l'irrévocable du Désespoir», Le Révélateur du Globe suivi de Christophe Colomb devant les taureaux, Œuvres de Léon Bloy (t. I, Mercure de France, 1964), pp. 36-7.
(7) «Certes, nous sommes semblables à Dieu au sens négatif uniquement, car il ne saurait être question d’une creatio ex nihilo, mais bien plutôt du fait que nous sommes capables d’une totale reductio ad nihil, du fait qu’en tant que destructeurs nous sommes devenus tout-puissants», Désuétude de la méchanceté (dernier chapitre de Die Antiquiertheit des Menschen, t. II, traduction par Michèle Colombo, revue Conférence n°9, automne 1999, p. 178).
(8) «Dans ma correspondance avec le pilote d'Hiroshima, Eatherly, j'ai forgé le concept de «coupable sans faute» [schuldlos Schuldigen], in Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j'y fasse ?, op. cit., p. 67.

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