Au-delà de l'effondrement, 46 : Austerlitz de W. G. Sebald (17/06/2019)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
4157929960.jpgW. G. Sebald dans la Zone.





313774931.2.jpgTous les effondrements.





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Austerlitz, publié en 2001 par l'éditeur Carl Hanser Verlag, est sans doute l'un des textes où Sebald porte au plus haut point d'incandescence son art, qui est un art de l'enchaînement, donc de la mémoire, jamais plus éclatante et forte malgré son apparente fragilité que lorsqu'elle semble se perdre puis se retrouver, diffractée par une multitude de personnages entre lesquels l'écrivain laisse courir le mince filet de voix qu'il s'agit sans relâche d'écouter, la sienne tout autant que celle de son narrateur second (ou bien jumeau, cf. p. 271), Austerlitz, comme le laissent voir les premières pages du texte, où Sebald arrive à Anvers, trouve refuge dans le jardin zoologique puis dans le Nocturama, ce dernier confondu dans ses souvenirs avec la salle des pas perdus de la Centraal Station anversoise, peut-être parce que les animaux aux grands yeux de l'attraction touristique comme les voyageurs en attente d'un train évoquent irrésistiblement, dans l'esprit de l'auteur, «les derniers représentants d'un peuple de taille réduite, disparu ou chassé de sa terre».
L'inquiétude, sourde, voilée, pudique et contenue, comme dans chacun des livres de Sebald, est présente dès les toutes premières lignes de son livre, tel petit malheur, «assurément ignoré de la plupart» se répétant au travers des âges et n'étant pas, de fait, si petit que cela, puisque les douleurs passées laissent selon Austerlitz des traces, «qui se manifestent, prétendait-il savoir, sous la forme d'innombrables lignes ténues sillonnant l'histoire» (p. 23), lignes qu'il s'agit de déchiffrer, mais surtout dans l'architecture que cet étrange érudit ne cesse de questionner de monument en monument, comme si le fascinait «l'ombre de leur destruction», les «constructions surdimensionnées» propres à l'époque moderne étant apparemment et «d'emblée conçues dans la perspective de leur future existence à l'état de ruines» (p. 30), la forteresse de Breendonk où Jean Améry fut torturé n'apparaissant ainsi pas autrement que comme «le pur produit monolithique de la laideur et de la violence aveugle» (p. 33).
Il semble également que ce soit la mémoire qui doive, selon Sebald, tenter de retenir les traces de l'horreur passée, de la peine et de la souffrance accumulées (cf. p. 181), non pas pour essayer, illusoirement, de lutter contre elle, puisque écrire, c'est en somme s'approcher «des confins extrêmes du monde» (p. 71) et ne sembler donc pouvoir que retarder la catastrophe «dont les linéaments déjà se dessinaient» (p. 194) comme le «rêve pernicieux» (p. 279) d'une éruption volcanique titanesque, mais pour parvenir à conserver quelque trace du monde tel qu'il fut, et qu'il n'est bien évidemment plus, et qu'il est d'autant moins que la capacité de se souvenir semble elle-même disparaître, et ainsi, être tout à fait inapte à nous prémunir contre l'horreur qui vient : «[...] l'obscurité ne se dissipe pas, elle ne fait que s'épaissir davantage si je songe combien peu nous sommes capables de retenir, si je songe à tout ce qui sombre dans l'oubli chaque fois qu'une vie s'éteint, si je songe que le monde pour ainsi dire se vide de lui-même à mesure que plus personne n'entend, ne consigne ni ne raconte les histoires attachées à tous ces lieux et ces objets innombrables qui n'ont pas, eux, la capacité de se souvenir [...]» (pp. 36-7), alors même que quelques îlots de pureté demeurent, dont «l'évanescence [des] contours» peut donner «le sentiment de l'éternité» (p. 135), comme le vol des mouettes «bougeant parfois leurs ailes déployées, décrivant inlassablement leurs cercles concentriques avant de redescendre le jour venant» (p. 136), ou comme une main écartant d'un front une mèche (cf. p. 156), le salut pourtant banal d'un barman, «Good night, gentlemen», lancé «la tête légèrement penchée sur le côté», autant de gestes, situations et moments simples qui peuvent ainsi apparaître comme des marques d'honneur extraordinaires, «une absolution presque, ou une bénédiction» (p. 137), un îlot de pureté miraculeusement préservé au beau milieu d'une mer où toute crainte abonde.

La suite de cet article figure dans Le temps des livres est passé.
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