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25/09/2013

Au-delà de l'effondrement, 46 : Austerlitz de W. G. Sebald

Photographie (détail) de Juan Asensio.

4157929960.jpgW. G. Sebald dans la Zone.





313774931.2.jpgTous les effondrements.





IMG_3151.JPGAusterlitz, publié en 2001 par l'éditeur Carl Hanser Verlag, est sans doute l'un des textes où Sebald porte au plus haut point d'incandescence son art, qui est un art de l'enchaînement, donc de la mémoire, jamais plus éclatante et forte malgré son apparente fragilité que lorsqu'elle semble se perdre puis se retrouver, diffractée par une multitude de personnages entre lesquels Sebald laisse courir le mince filet de voix qu'il s'agit sans relâche d'écouter, la sienne tout autant que celle de son narrateur second (ou bien jumeau, cf. p. 271), Austerlitz, comme le laissent voir les premières pages du texte, où Sebald arrive à Anvers, trouve refuge dans le jardin zoologique puis dans le Nocturama, ce dernier confondu dans ses souvenirs avec la salle des pas perdus de la Centraal Station anversoise, peut-être parce que les animaux aux grands yeux de l'attraction touristique comme les voyageurs en attente d'un train évoquent irrésistiblement, dans l'esprit de l'auteur, «les derniers représentants d'un peuple de taille réduite, disparu ou chassé de sa terre» (1).
L'inquiétude, sourde, voilée, pudique et contenue, comme dans chacun des livres de Sebald, est présente dès les toutes premières lignes de son livre, tel petit malheur, «assurément ignoré de la plupart» se répétant au travers des âges et n'étant pas, de fait, si petit que cela, puisque les douleurs passées laissent selon Austerlitz des traces, «qui se manifestent, prétendait-il savoir, sous la forme d'innombrables lignes ténues sillonnant l'histoire» (p. 23), lignes qu'il s'agit de déchiffrer (2), mais surtout dans l'architecture que cet étrange érudit ne cesse de questionner de monument en monument, comme si le fascinait «l'ombre de leur destruction», les «constructions surdimensionnées» propres à l'époque moderne étant apparemment et «d'emblée conçues dans la perspective de leur future existence à l'état de ruines» (p. 30), la forteresse de Breendonk où Jean Améry fut torturé n'apparaissant ainsi pas autrement que comme «le pur produit monolithique de la laideur et de la violence aveugle» (p. 33).
Il semble également que ce soit la mémoire qui doive, selon Sebald, tenter de retenir les traces de l'horreur passée, de la peine et de la souffrance accumulées (cf. p. 181), non pas pour essayer, illusoirement, de lutter contre elle, puisque écrire, c'est en somme s'approcher «des confins extrêmes du monde» (p. 71) et ne sembler donc pouvoir que retarder la catastrophe «dont les linéaments déjà se dessinaient» (p. 194) comme le «rêve pernicieux» (p. 279) d'une éruption volcanique titanesque, mais pour parvenir à conserver quelque trace du monde tel qu'il fut, et qu'il n'est bien évidemment plus, et qu'il est d'autant moins que la capacité de se souvenir semble elle-même disparaître, et ainsi, être tout à fait inapte à nous prémunir contre l'horreur qui vient : «[...] l'obscurité ne se dissipe pas, elle ne fait que s'épaissir davantage si je songe combien peu nous sommes capables de retenir, si je songe à tout ce qui sombre dans l'oubli chaque fois qu'une vie s'éteint, si je songe que le monde pour ainsi dire se vide de lui-même à mesure que plus personne n'entend, ne consigne ni ne raconte les histoires attachées à tous ces lieux et ces objets innombrables qui n'ont pas, eux, la capacité de se souvenir [...]» (pp. 36-7), alors même que quelques îlots de pureté dont «l'évanescence [des] contours» peut donner «le sentiment de l'éternité» (p. 135), comme le vol des mouettes «bougeant parfois leurs ailes déployées, décrivant inlassablement leurs cercles concentriques avant de redescendre le jour venant» (p. 136), ou comme une main écartant d'un front une mèche (cf. p. 156), ou comme le salut pourtant banal d'un barman, «Good night, gentlemen», lancé «la tête légèrement penchée sur le côté», gestes, situations et moments simples qui peuvent ainsi apparaître comme autant de marques d'honneur extraordinaires, «une absolution presque, ou une bénédiction» (p. 137), un îlot de pureté miraculeusement préservé au beau milieu d'une mer où toute crainte abonde.
Dans le récit mémoriel mais tout autant immémorial (puisque, perdant la mémoire, il s'agit de courir derrière elle, sans bien sûr jamais pouvoir tout à fait la retrouver) de Sebald, le temps est le sujet qui logiquement laisse rêveur Austerlitz, qui affirme par exemple : «Avoir l'heure m'a toujours paru quelque chose de ridicule, de fondamentalement mensonger, peut-être parce qu'une nécessité interne que je n'ai jamais moi-même réussi à comprendre m'a toujours fait regimber contre le pouvoir du temps et me tenir à l'écart de ce qu'on a coutume d'appeler l'actualité, dans l'espoir, me dis-je aujourd'hui [...], que le temps ne passe pas, ne soit point révolu, que je puisse revenir en arrière et lui courir après, que là-bas tout soit alors comme avant ou, plus précisément, que tous les moments existent simultanément, auquel cas rien de ce que raconte l'histoire ne serait vrai, rien de ce qui s'est produit ne s'est encore produit mais au contraire se produit juste à l'instant où nous le pensons, ce qui d'un autre côté ouvre naturellement sur la perspective désespérante d'une détresse perpétuelle et d'un tourment sans fin» (pp. 143-4), autrement dit, un état infernal, un «désespoir irrémédiable» (p. 176), la vie d'Austerlitz lui apparaissant à ses propres yeux comme «un point aveugle sans véritable durée» (p. 164), le temps se repliant sur lui, lui, Austerlitz (cf. p. 166), le temps pouvant même être considéré comme un leurre qui n'existe pas, puisque «au contraire il n'y a que des espaces imbriqués les uns dans les autres selon les lois d'une stéréométrie supérieure [et] que les vivants et les morts au gré de leur humeur peuvent passer de l'un à l'autre» (p. 256).
C'est donc que temps, mort (et morts) mais aussi écriture chargée des derniers pouvoirs d'un monde sans dieux ont maille à partir, constituent un unique motif qu'il appartient de déchiffrer, le temps étant, nous l'avons vu, la réalité la plus fugace et malléable qui soit, les morts copiant les vivants qu'ils semblent envier secrètement (3), s'échappant de leur «relégation» (p. 184) et le langage pouvant être considéré comme «une vieille ville avec son inextricable réseau de ruelles et de places, ses secteurs qui ramènent loin dans le passé, ses quartiers assainis et reconstruits et sa périphérie qui ne cesse de gagner sur la banlieue» (p. 173), vieille ville qu'il faut donc arpenter, au risque que celui qui revient dans une ville comme dans une langue qui ont été jadis les siennes ressemble à un «habitant qui, après une longue absence, ne se reconnaîtrait pas dans cette agglomération, ne saurait plus à quoi sert un arrêt de bus, ce qu'est une arrière-cour, un carrefour, un boulevard ou un pont» puisque l'«articulation de la langue, l'agencement syntaxique de ses différents éléments, la ponctuation, les conjonctions et jusqu'aux noms désignant les choses les plus simples, tout était enveloppé d'un brouillard impénétrable» (ibid.), le langage devenant, pour Austerlitz, ce qu'il a fini par devenir pour Lord Chandos, les phrases se diluant dès lors «en une série de mots isolés, les mots en une suite aléatoire de lettres, les lettres en signes disloqués et ceux-ci en une trace gris plomb brillant çà et là de reflets argentés, qui eût été sécrétée et abandonnée derrière soi par quelque gastéropode» (p. 174).
Un rêve de langue natale dont il s'agirait d'effacer «le dépérissement de sa clameur» (p. 192), un rêve ou plutôt un cauchemar (cf. p. 207) de ville, peut-être influencé par les gravures de Piranèse (cf. p. 188), les vivants et les morts entremêlés dans une déroutante imbrication, le souvenir qui, lorsqu'il «vous remonte», donne l'impression que le passé est vu «comme au travers d'un bloc de cristal» (pp. 220-1), les signes de la joie perdue et de l'horreur qui affleure, les mots désuets et ceux qui naissent, comme autant d'indices que se cache, derrière la réalité apparente, «des choses encore plus anciennes, toujours imbriquées les unes dans les autres, proliférant exactement comme les voûtes labyrinthiques» (p. 190) de quelque construction prodigieuse rêvée par Austerlitz ou bien comme un «enchevêtrement de racines au pied d'un châtaignier s'accrochant à un terrain fort pentu» (pp. 226-7), tous ces éléments, donc, laissent penser que le personnage principal lutte contre la possibilité d'être submergé par un passé effrayant, «la montée du souvenir» (p. 294), alors qu'il s'est efforcé, tout au long de ses années d'enfance puis devenu adulte, de se fabriquer un «système de déni» (p. 272) capable de lutter contre l'impression, non : la certitude qu'en raison d'une faute mystérieuse, d'une erreur commise, la vie que l'on vit n'est pas la bonne (cf. p. 291), la sienne en tout cas, et que demeure, seul réel, «le sentiment d'avoir été rejeté et effacé de la vie» (p. 315), d'être confronté, toujours, dans «un monde que l'on qualifierait de chtonien, en des profondeurs tourmentantes» (p. 340), «quelque chose» n'en cherchant pas moins «à s'arracher à l'oubli» (p. 366), mais quoi justement, si ce n'est ce sentiment silencieux et suffocant d'une horreur sans nom et pourtant bel et bien réelle, comme dans les meilleurs textes de Lovecraft.
Et surgit de nouveau l'attente d'un effondrement ou d'une catastrophe contemplés par Austerlitz et l'auteur (cf. p. 346) qui balaierait l'humanité de la surface de notre planète, ou bien, songe équivalent, la possibilité «d'un royaume [...] antérieur à l'histoire et resté inexploré» (p. 310), le «système du ghetto» lui-même accédant à une terrifiante existence d'«enclave extraterritoriale» en raison de «sa distorsion en quelque sorte futuriste de la vie sociale» (p. 323), distorsion elle-même mimée par une phrase s'étendant sur plusieurs pages et qui se charge du poids abominable : tenter de dire la vie d'un ghetto, par exemple celui de Theresienstadt (cf. pp. 323 et sq.), où la mère d'Austerlitz, peut-être, a vécu quelque temps, son maigre et fugace souvenir gravé comme un visage devenu icône sur quelque vieux film qu'Austerlitz décompose image par image, pressé de découvrir le dernier mot du rébus qu'il refuse de déchiffrer depuis des années.
Et qu'est-ce qui pourrait empêcher le monde de sombrer dans le péril irrémédiable, si ce n'est, justement, le temps reconquis, telle muette épiphanie dont l'écriture conservera la magie indistincte et labile, comme lorsque Austerlitz se promène, cherchant quelques traces de son père, dans les allées du cimetière Montparnasse : «Par exemple, lors de mes pérégrinations en ville, je jette quelque part un coup d’œil dans l'une de ces cours intérieures où rien n'a changé depuis des décennies, et je sens, physiquement presque, le cours du temps se ralentir dès qu'il entre dans le champ de gravitation des choses oubliées. Tous les moments de notre vie me semblent alors réunis en un seul espace, comme si les événements à venir existaient déjà et attendaient seulement que nous nous y retrouvions enfin, de même que, une fois que nous répondons à une invitation, nous nous retrouvons à l'heure dite dans la maison où nous devions nous rendre. Et ne serait-il pas pensable, poursuivit Austerlitz, que nous ayons aussi des rendez-vous dans le passé, dans ce qui a été et qui est déjà en grande part effacé, et que nous allions retrouver des lieux et des personnes qui, au-delà du temps d'une certaine manière, gardent un lien avec nous ?» (p. 350).
Ce temps reconquis, seul semble capable de l'offrir la langue, à condition qu'elle s'incarne dans un présent riche de son passé plutôt qu'elle ne s'amenuise dans une sorte de régression vers l'infini bien symbolisé par les «minuscules notes en bas de page des livres» que consulte Austerlitz, «dans les ouvrages» [qu'il trouve] mentionnés dans ces notes et dans les annotations de ceux-ci, et ainsi de suite, remontant toujours en arrière» (pp. 353-4) mais ne parvenant pourtant jamais à une borne qui marquerait l'origine de tout, de la joie et de l'horreur, l'effondrement ou bien le «dépérissement croissant de notre capacité de souvenir, corrélat de la prolifération des moyens d'information» (p. 383) ainsi que «la perfection exhaustive et absolue du concept» (p. 380) creusant un gouffre «où ne pénètre le moindre rayon de lumière» (p. 400), certainement pas, en tout cas, l'écriture mystérieuse et poétique de W. G. Sebald, qui, d'une pudeur extrême, se contente de s'approcher le plus près possible du cratère, sans même oser jeter un regard dans le gouffre, ni même nous suggérer d'aller y voir, nous-mêmes.

Notes
(1) Austerlitz (traduction de l'allemand de Patrick Charbonneau, Gallimard, coll. Folio, 2006), p. 14.
(2) Comme le concède Austerlitz qui soupçonne par exemple, derrière les «histoires bibliques qu'à l'école du dimanche [il avait] eu a lire depuis [s]a douzième année», un sens qui se rapportait à lui, «totalement distinct de celui se dégageant de l'écriture à mesure [qu'il parcourait] les lignes de[s]on index» (p. 79).
(3) «Quand ils sont trop à l'étroit, les morts, à l'instar des vivants, s'exilent vers des contrées moins surpeuplées où ils peuvent trouver leur repos à distance raisonnable les uns des autres» (p. 182).