Au-delà de l'effondrement, 48 : Des cités détruites au monde inaltérable de Max Picard (03/08/2019)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
313774931.2.jpgTous les effondrements.





picard2.JPGC'est le second livre de Max Picard, un grand auteur à peu près tombé dans l'oubli, que je prends un très grand plaisir à lire, après L'Homme du néant.
Des cités détruites au monde inaltérable est le récit, très souvent magnifique et bouleversant, des pérégrinations de l'auteur en Italie du Nord. D'où nous vient, alors, l'impression que ce texte pourrait constituer le récit du voyage imaginaire d'un explorateur futur se promenant dans des cités qui, encore grouillantes de vie, semblent pourtant déjà mortes et même tombées en ruines ?
Une catastrophe semble être survenue, qui n'est jamais nommée et qui, comme dans les meilleurs textes de Kertész ou de Sebald, apparaît pourtant clairement aux yeux de celui qui sait voir, accorde quelques minutes de ses déambulations à regarder ce qui l'entoure, à écouter les bruissements inquiets et plaintifs des ombres et, surtout, semble capable de voir ce qui se trame au-delà des apparences.
Cette catastrophe est-elle le mensonge, qui ne peut plus se distinguer de la vérité parce qu'il l'a entièrement recouverte ? : «Ce qui, au commencement des temps, était organique, rempli de substance, revient, à leur fin, comme une chose mécanique, vide : les ichtyosaures s'en vont de nouveau, trottinant, sur la surface de la terre, ils ne sont plus faits de chair et de sang, mais de métal et d'une couleur jaune à l'aniline; ce sont ces autos gigantesques. Bientôt le monde sera aussi sans mensonge, non pas comme au commencement parce qu'il y a seulement la vérité, mais parce que le mensonge est aujourd'hui en état de se déguiser au point d'avoir l'aspect de la vérité».
Cette catastrophe est-elle encore l'intrusion, jusque dans le dernier recoin du monde, d'un vide inexplicable, et pourtant partout visible, intrusion qui aurait été provoquée par quelque nouvelle chute, comme l'écrit l'auteur ? : «En retournant vers la ville, je regarde les hommes. Presque tous les visages sont vidés, uniformément vidés; un type de vide commun est né; il semble que ce vide ait été précédé par un événement terrible, par quelque chose comme une nouvelle chute, une chute moindre, inutile, minable qui apporta aux hommes non point la mort qui clôt la vie par une fin, mais la mort qui est installée à demeure dans la vie et, par un travail incessant et silencieux, la fouille et l'évide. Tous se vident; aussi ne remarque-t-on pas ce qui s'est passé. Mais cet effritement imperceptible et continu dans leur être intérieur rend les hommes inquiets et nerveux» (p. 3).
Pourtant, ce sombre constat, que nous pourrions, en l'intitulant par exemple ruine et ruine, rapprocher de celui de László Krasznahorkai dans Guerre et Guerre, doit être nuancé par le fait que, en Italie du moins, une cohérence invisible existe, qui permet, par la prière silencieuse d'une poignée d'hommes «en une tension intérieure acharnée», de laisser les autres, tous les autres, vaquer à leurs occupations, y compris les plus futiles. Une telle mystérieuse harmonie n'est possible que «là où les hommes vivent encore ensemble en formant un tout cohérent; la minorité peut s'occuper pour tous de ce qui est important et la majorité le peut aussi, de son côté, pour la minorité» (p. 7).
Cet équilibre, cette harmonie invisible mais pas moins réelle, Max Picard les évoque dans un passage saisissant qui peint sa déambulation dans les rues de Volterra, où le temps semble s'être suspendu, et où ce temps suspendu peut contrebalancer le temps déchaîné qui sévit dans les villes des grandes puissances : «Dans la guerre, dans l'opposition de la Russie et de l'Amérique, il y a un potentiel d'explosions et de destructions dynamiques plus grand qu'il n'en est réalisé. Si le potentiel ne peut être réalisé, une raison en est, parmi d'autres, que des localités entièrement statiques, entièrement existantes exercent, du fait qu'elles sont dans le même espace et le même temps que les choses dynamiques, une influence réfrénante sur le dynamisme de la dévastation et sur le dynamisme en général» (pp. 125-6). Tout n'est pas perdu et c'est comme si le monde était sauvé par un mystérieux reste, absolument humble et ne pouvant être aperçu que dans quelques derniers endroits où l'époque n'a pas tout dévasté dans sa course folle.


La suite de cet article figure dans Le temps des livres est passé.
Ce livre peut être commandé directement chez l'éditeur, ici.


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