Le Soulèvement contre le monde secondaire de Botho Strauss (15/05/2014)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
1263230664.jpgGeorge Steiner dans la Zone.





IMG_7340.JPGQuelle est donc la nature de cette impatience, quasiment eschatologique voire millénariste par sa violence, que l'on observe dans le premier texte de notre recueil (1), qui constitua la postface de la version allemande des Réelles présences de George Steiner ? Assistant à la chute du Mur de Berlin, Botho Strauss évoque «quelque chose de nouveau, quelque chose qu'on ne pouvait déduire à ce jour de l'expérience», et qui «se manifestait soudain et modifiait la «totalité du système», en l'occurrence : le monde» (p. 13, l'auteur souligne) et ajoute, dans une tonalité cette fois-ci réellement apocalyptique, qu'il ne lui paraît plus impossible que la conception du monde, ou Weltanschauung «accélère aussi la séparation des choses profanes et des choses sacrées qui ont été rendues profanes, et que de cette séparation se dégagent enfin d'une part la sécularisation de ce qui est au siècle et de l'autre une «purification» de l'Attente» (p. 14).
En somme, l'auteur appelle de ses vœux une surrection, une déhiscence ou une épiphanie, quel que soit le terme que nous écrivions pour caractériser ce phénomène, du monde primaire ou bien, pour réemployer le terme de George Steiner qui l'emprunta lui-même à la théologie catholique, une réelle présence : «Il ne s'agit de rien de plus et de rien de moins que d'affranchir l’œuvre d'art de la dictature des langages secondaires» (ou seconds, eût écrit Merleau-Ponty), «il s'agit de la redécouverte, non de son auto-splendeur mais de sa splendeur théophanique, de sa proximité transcendantale» (p. 15).
Botho Strauss et non George Steiner, à qui il semble presque lui en faire le reproche, cite deux écrivains qui, à ses yeux, illustrent le souci de la réelle présence s'incarnant par et au travers de l'art. David Jones que nous avons plusieurs fois évoqué dans la Zone, «peintre et poète anglais [...] créateur comme Pound et Eliot d'un des grands poèmes épiques de notre siècle, les Anathèmes (2) et qui, selon Botho Strauss, «revivait à chaque messe ce qui survint au Golgotha». Pour ce grand écrivain, poursuit l'auteur, «l'homme est un être sacramentel, qui pose des signes dans toutes ses œuvres, qu'il s'agisse de l'art de la construction navale ou de contes de fées gallois. Tout ce qu'il crée est don, offrande. D'abord nous émettons quelque chose, puis échangeons puis transmettons. La première direction de l’œuvre, c'est la direction verticale, son aspect de menhir» (p. 17, je souligne).
Et, de fait, la «doctrine artistique de la présence réelle, ou la doctrine sacramentelle élargie à l'art, est convaincue que le portrait de la jeune fille ne montre pas une jeune fille, mais qu'il est cette jeune fille même sous l'aspect de la couleur et de la toile» (p. 18, l'auteur souligne).
Le second héraut de la doctrine de la réelle présence que Botho Strauss cite est le «naturaliste, philosophe et prêtre russe» Pavel Florensky, auteur de Considérations sur l'art de la peinture d'icônes, affirmant que l'icône «de la Mère de Dieu n'est pas du tout une image, mais bien plutôt une fenêtre, à travers laquelle c'est elle-même que nous apercevons» (p. 19).
Selon l'auteur, l'un des ennemis les plus acharnés de la réelle présence, donc de l'art véritable, est le journalisme, «en tant finalement qu'unique et plus haute prestation culturelle de la démocratie d'après-guerre», le journalisme «qui n'est plus seulement, depuis longtemps, cette institution visant à la diffusion de l'information et de l'opinion, mais bien plutôt mentalité englobante du secondaire, et qui, en tant que telle, a pénétré très profondément la littérature, l'érudition, la philosophie, et même la foi et ses offices» (p. 20).
L'un de ces ennemis, contre lesquels George Steiner n'a jamais eu de mots assez durs est représentée par ce que Botho Strauss appelle les «écoles tardives de l'herméneutique, celles des post-structuralistes et des déconstructivistes» puisque, dans «leurs discours, toute limitation du commentaire par crainte devant l'acte créateur, devant l’œuvre, est depuis longtemps tombée. L'enveloppe protectrice du texte est devenue la liane parasite qui désagrège et étouffe son hôte» (p. 22).
Botho Strauss me semble ranger George Steiner du côté des optimistes (3), ce qu'il n'est évidemment pas, lorsqu'il affirme que son livre «est écrit dans la claire perception que le minuit de l'absence a été franchi» (p. 24), et le rapproche assez bizarrement d'auteurs tels Julius Evola, Mircéa Eliade ou encore Nicolás Gómez Dávila (cf. pp. 24-5), qu'il présente comme un écrivain «colombien, défenseur convaincu des hiérarchies et du catholicisme, moraliste dans la lignée de Montaigne, de Rivarol et de Maistre», soit comme «l'un des grands réactionnaires spiritualistes», ce «qui a le même sens que : l'un des grands stylistes de notre temps» (pp. 25-6).
C'est à la page 28 de son premier texte que Botho Strauss évoque assez justement la rupture épistémologique moderne, qui refuse d'enter le langage sur le Verbe : «Désormais, on en était venu à la rupture de contrat entre le monde et la parole. Dorénavant, la langue n'exprimerait rien d'autre qu'elle-même, et le monde, la création de Dieu, étaient pour elle l'absence réelle; le monde n'était pas là, là où il y avait des paroles. De la résiliation de l'engagement sémantique (en même temps que s'effectuait l'émancipation de l'homme-dieu) à la pureté de discours qui ne renvoient plus qu'à eux-mêmes, la textualisation nihiliste des textes, il s'est écoulé un siècle que les grands «signaliseurs» du moderne [Marx, Freud ou Wittgenstein selon Strauss] ont comblé par de puissantes et héroïques créations, chargées de signification» (je souligne).
Et Botho Strauss de préciser que la «langue ne nous abandonne pas dans le silence, mais seulement dans l'a-logos, dans le déliement de la forme, du sens, et de l'auctoritas de la signification» (p. 29) et que, face à cette coupure radicale, et sans doute définitive désormais entre la réelle présence et le langage, il faut à tout prix moins agir que parier sur un déchirement, l'irruption d'un éclair qui ne pourra que remodeler la communauté, «fût-elle si complexe, hautement développée, indifférente, libérale et endurante» (p. 31), attendre et, pourquoi pas, prier pour que surviennent «les retrouvaille avec le primaire, pour lesquelles il est ici plaidé avec tant d'intrépidité, afin qu'ait lieu une libération révélatrice de l'humain et que soient déchirés tous ces textes et toutes ces textures dans lesquels il a enveloppé son cœur et son visage» (p. 30), ces derniers propos rejoignant la recherche de la «verte primitivité» chère à Sören Kierkegaard mais illustrant aussi les réflexions d'Henri Du Buit sur l'inutilité de l'écrit, disqualifié par l'oralité.
Le deuxième texte (initialement paru en 1987) composant le recueil de Botho Strauss est la postface d'une réédition d'une pièce de Rudolf Borchardt, auxquels les Allemands doivent des traductions de Platon et de Dante. De cet auteur peu connu en France, pétri de classicisme, Botho Strauss affirme qu'il «n'a pas fait moins pour le surgissement du passé que n'a fait Musil pour faire naître la modernité et le monde contemporain. Et il n'est plus si facile de définir ici clairement laquelle de ces deux productions est la plus importante et la plus lourde de conséquences, puisque désormais nous sommes soumis à ces deux héritages dans la même mesure et dans le même temps» (p. 53).
Le troisième et dernier texte évoque la situation de l'Allemagne. Il a paru en 1993 dans Der Speigel et a soulevé beaucoup de polémiques puisqu'il critiquait non seulement l'aberration idéologique de la gauche mais de crimes contre les immigrés et d'incendies volontaires de foyers turcs dus à de jeunes néo-nazis. La voie est étroite entre ces deux manifestations de la folie contemporaine et c'est à cette occasion pourtant que Botho Strauss proposer l'une des plus belles définitions à mes yeux de l'homme de droite : «Être de droite, non par conviction bon marché, pour des visées vulgaires, mais de tout son être, c’est céder à la puissance supérieure d’un souvenir, qui s’empare de l'être humain, et pas tant du citoyen, qui l’isole et l’ébranle au milieu des rapports modernes et éclairés où il mène son existence habituelle. Cette pénétration n’a pas besoin de la mascarade abominable et ridicule d’une imitation servile, ni qu’on aille fouiller la brocante de l’histoire du malheur. Il s’agit d’un acte de soulèvement autre : soulèvement contre la domination totalitaire du présent qui veut ravir à l’individu et extirper de son champ toute présence d’un passé inexpliqué, d’un devenir historique, d’un temps mythique. À la différence de l’imagination de gauche qui parodie l’histoire du Salut, l’imagination de droite ne se brosse pas le tableau d’un royaume à venir, elle n’a pas besoin d’utopie, mais elle cherche le rattachement à la longue durée, celle que rien n’ébranle, elle est selon son essence souvenir de ce qui gît au fond de nous, et dans cette mesure elle est une initiation religieuse ou protopolitique. Elle est toujours et existentiellement une imagination de la Perte et non de la Promesse (terrestre). C’est donc une imagination de poète, depuis Homère jusqu’à Hölderlin» (pp. 69-70, l'auteur souligne). Ainsi magnifiquement défini, Botho Strauss ajoute que «l'homme de droite est aussi éloigné du néo-nazi que le passionné de football l'est du hooligan, bien davantage encore : celui qui, dans sa propre sphère d'intérêts, se pose en destructeur, devient son pire ennemi, son ennemi juré», cette dernière phrase résumant à mon sens merveilleusement le sens de la critique que j'ai engagée des pseudo-thèses de Renaud Camus. L'homme de droite, à condition, précise aussitôt Botho Strauss, que «droite [ait] quelque chose à faire avec rectitude» «est un homme en marge» (p. 70), même si, curieusement étant donné ce dernier propos, Botho Strauss affirme néanmoins qu'entre «les forces de la tradition et celles de l'avancée permanente, de la mise à l'écart, de la destruction, il y aura la guerre», puisque l’hypocrisie de la morale publique «a de tout temps toléré (quand elle ne les promouvait pas) la négation du mystère de l'amour, le mépris du soldat, le mépris de l'Église, de la tradition et de l'autorité : quelle n'aille pas s'étonner si, dans la nécessité, les mots n'ont plus e poids», et l'auteur, une fois de plus en saluant le déchirement des convenances modernes par l'irruption d'une force réellement apocalyptique, de se demander «dans quelles mains, dans quelle bouche sont la puissance et la parole qui, de nous, détourneront pire encore ?» (p. 66).
Si l'homme de droit est et ne peut être qu'en marge, l'homme de gauche est et ne peut être que là «où se trouve la majorité culturelle», soit dans «les cercles intellectuels publics, ces esprits avertis et contrits, gardiens de la conscience qui utilisent la station verticale essentiellement pour accéder au micro ou à la première estrade venus, et à présent s’acharnent, tous autant qu’ils sont, à l’effort désespéré de procéder à une conjuration par des moyens rationnels, comme s’ils visaient à obtenir, du moins pour eux-mêmes et pour leurs discours, cette autorité magique et sacrée qu’en tant que gardiens bien droits ils combattent avec la dernière énergie» (p. 71, l'auteur souligne).
Et de nouveau ce sentiment de l'urgence, de l'attente, du dévoilement, au sens apocalyptique du terme, qui ne peut manquer de se produire, pourvu que nous soyons patients et que nous sachions déchiffrer les «rumeurs maintenant perceptibles, la sensibilité négative des réactions hostiles qui devient aussitôt une haine furieuse», bref tous ces «pressentiments catastrophiques, porteurs de destruction [qui] parcourent tout l'organisme de la vie commune» (p. 86), tous ces «signes avant-coureurs sismiques» : «La modernité ne se terminera pas sur ses pentes douces du post-moderne, elle s'achèvera par le choc culturel, choc qui ne frappera pas les sauvages mais les oublieux, rendus à leur désert» (ibid.) ou bien, un «jour ou l'autre, on en viendra à une explosion violente contre la tromperie exercée envers les sens» (p. 78).
L'homme de droite ne peut donc, selon Botho Strauss, être un réactionnaire, au sens premier de ce terme, une personne qui prônerait le retour : «Retour à quoi, du reste ? Après ce qui est déjà arrivé, rien ne sera plus jamais en nous et autour de nous comme c'était... Ce qui a déjà été fait a soif de destructions et cette soif grandit rapidement».
Pourtant, là aussi fort curieusement, l'homme de droite selon Botho Strauss ne saurait être un pessimiste, considérant la destruction comme inévitable : «L'homme de droite espère au contraire un changement en profondeur des mentalités surgi au milieu des périls» (p. 73), soit, en d'autres termes, un recommencement au-delà de l'effondrement.
Peut-être que l'homme de droite, qu'il ait une claire conscience de son rôle ou bien que, tel un stalker, il veuille se contenter de faire comprendre à ceux qu'il accompagne dans la Zone qu'ils doivent se mettre à nu, se dépouiller pour renaître, peut-être que l'homme de droite, dans «ces temps où l'on bavarde, ces temps d'impuissance de la parole», essaiera, modestement, d'édifier pour la langue de «nouvelles zones de sécurité», «quand ce serait seulement dans le jardin des amis, où prospère encore quelque chose digne d'être transmis, une sorte de hortus conclusus» (p. 77).
Peut-être que l'homme de droite, finalement comme tout homme de bonne volonté, est celui qui, sans désespérer, doit accomplir ce qu'il estime être sa mission, en sachant qu'il ne sait justement rien de «l'allure qu'aura la tragédie prochaine» (p. 89), alors que nous «entendons seulement la rumeur des mystères qui se fait plus forte, et le chant tragique dans la profondeur de notre agir» (pp. 89-90), alors même que, aujourd'hui, et ce sont là les derniers mots de Botho Strauss, la «réalité saigne» (p. 92).

Notes
(1) Cette postface a paru en 1990, puis en accompagnement, donc, de l'édition allemande de Real presences de George Steiner, et enfin dans l'hebdomadaire Die Zeit. C'est ce texte qui a donné son titre à l'ouvrage, auquel l'éditeur et l'auteur ont tenu à ajouter le sous-titre Un manifeste (L'Arche, 1996). Toutes les pages entre parenthèses renvoient à cette édition. Je signale que j'ai écrit une première note, publiée en 2005, sur ce texte que Lucien Suel me fit découvrir.
(2) Non point les Anathèmes mais Anathemata, le traducteur du texte de Botho Strauss, Henri-Alexis Baatsch ne semblant pas connaître la traduction française, donnée par Jacques Darasse, de ce grand texte poétique de David Jones aux éditions Trois cailloux (à savoir, le service éditorial de la Maison de la Culture d'Amiens) en 1988.
(3) Pourtant, les dernières lignes du texte de Botho Strauss évoquent l'image d'un essaim de moucherons qui, à peine dérangés par «un sifflement aigu», reprennent «leur allègre danse» (p. 32) et jamais ne se disperseront, comme si la violence apocalyptique nécessaire à la surrection de ce que l'auteur appelle le primaire ne pouvait finalement rien contre la nullité de milliards d'individus tout pressés de reprendre leur agitation frénétique.

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