Analyse spectrale de la France de Renaud Camus (10/03/2015)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
2956742538.jpgRenaud Camus dans la Zone.





IMG_2780.JPGNous vivons dans une admirable, une très curieuse époque, une très improbable époque de femmelins, d'hommes au bord de la crise de nerf, qui se cachent derrière des pseudonymes et des noms de plume pour affirmer, bien haut mais protégés par leur masque en carton-pâte pixelisé, leur haine de l'Arabe, du Musulman, du Noir, du Juif, de tout brin d'ADN dont la traçabilité ne pourrait pas être prouvée au-delà de 1 000 générations. Cette hystérie n'est elle-même qu'un leurre, car l'époque du vide devrait être parvenue à l'ataraxie complète, et nous voyons bien qu'elle tremble de tous ses membres, comme un poltron ému devant les juges, affligé de claquements de dents et d'ondes de peur parcourant tout son corps, des pieds à la tête. Disons, alors, qu'il s'agit des derniers soubresauts du cadavre car, à mesure que la France se dissout, que ses forces vives s'épuisent parce qu'elles sont confrontées au néant politique incarné par des imbéciles, des crétins incultes à bout d'idéologie et de promesses, ces derniers représentants auto-proclamés de noble lignée, puisque bon sang ne saurait mentir, se crispent, s'énervent, serrent leurs petits poings et, incontinents, vont combattre les Barbus de Daesh à coups meurtriers de bons mots sur Twitter, plutôt que de tout quitter, prendre les armes et aller rejouer, non pas la geste splendide et cruelle des croisades, mais la détermination meurtrière de l'homme qui, pour se battre, se considère comme étant déjà mort, et n'a plus rien à perdre. Certes, le tombeau du Christ n'est plus à délivrer, et quand bien même il le serait nous nous en ficherions, et il est aussi vrai que nos modernes croisés préfèrent miser sur un objectif moins hypothétique qu'un tombeau de toute façon vide, comme par exemple la protection de la commune de Plieux contre toute intrusion sarrasine, cet havre de paix où il fait si bon vivre ayant banni l'usage du crépi et du mauvais français (c'est la même chose, une langue incorrecte pouvant être considérée comme l'emplâtre de la correcte), un exemple salutaire que toutes les communes de France devraient se dépêcher de suivre, si seulement elles avaient à leur tête quelque élu frontiste, tout pressé de faire découvrir à Renaud Camus, puis chanter par celui-ci, les charmes de sa bourgade de moins de 50 habitants.
Nous vivons dans une époque où la plus grande violence, attentats, meurtres en série, cruautés millénaristes comme telles chargées d'accélérer la venue du Messie, mais aussi le triomphe du slogan et du mensonge sous toutes leurs formes, sont parfaitement conciliables avec la déréalisation grotesque, la fantomisation sénescente, la ghostisation accélérée du monde, son endormissement sans heurt et sans fracas dans l'immense morgue dont je faisais le décor de Maudit soit Andreas Werckmeister !.
Ayant récemment lu, puis évoqué, les réflexions brouillonnes et salaces de Philippe Muray sur cet étrange phénomène qu'est la spectralisation du monde, singulièrement de la France, ayant terminé de lire Soumission de Michel Houellebecq, un roman qui pourrait après tout se lire comme l'évocation, moins ironique et méchante que secrètement désespérée, de la déréalisation de notre pays, relisant l'étonnant Maître du Haut Château de Philip K. Dick, ayant achevé l'évocation de tous les ouvrages de W. G. Sebald qui explorent les strates et les sous-strates secrètes composant la réalité la plus banale, plongeant cette dernière dans un océan de formes, de visages et de paroles oubliés, parfois même inconnus, avec lesquels les vivants ont maille à partir, sans lesquels ils ne sont rien de plus que des fantômes, redécouvrant la magnifique Grande Peur des bien-pensants de Georges Bernanos qui cite ces mots d’Édouard Drumont (1) : «Lorsqu'on étudiera de près les années qui viennent de s'écouler, on s'apercevra que ce qui les caractérise, c'est la fiction, l'imposture, le mensonge général, l'étalage verbal et scripturaire de sentiments qu'on n'éprouvait pas réellement, la perpétuelle menace d'accomplir des actes qu'on n'avait nullement l'intention d'exécuter», lisant, enfin, avec beaucoup d'ennui, le Journal de Renaud Camus, notamment tel extrait à la date du vendredi 13 février 2015, je ne puis qu'être d'accord avec ce qu'écrit ce petit maître du bon français et de la saillie assassine en moins de 140 signes, et que je cite in extenso, en rétablissant les italiques manquantes* : «Si j’essaie de m’interroger objectivement sur ma situation politique (et sociale, par voie de conséquence), je balance entre deux versions, la mégalomane et la réaliste, qui n’ont à peu près aucun point commun.
Selon la version mégalomane je suis quelque chose comme le roi secret du pays. Les articles se multiplient pour parler — généralement en mal, mais ce détail n’a aucune importance — de la «théorie» du Grand Remplacement qui se répandrait à grande vitesse dans le corps social et serait désormais au centre du débat politique véritable. Une moitié du Front national (mais pas celle qui tient les rênes, pour le moment) y serait expressément ralliée. Les identitaires la considèrent comme leur, elle a très largement pénétré l’aile droite de l’UMP. Elle a des partisans même parmi les socialistes et leurs amis, et jusqu’entre les rangs de la «gauche de la gauche». Mes livres ne sont pas lus mais ils irriguent souterrainement toute la réflexion actuelle sur l’identité et le changement de peuple, ils sont l’une des sources principales d’un Éric Zemmour ou d’un Alain Finkielkraut, sans parler de chroniqueurs et d’éditorialistes tels qu’Ivan Rioufol, voire d’un Michel Houellebecq, qui d’ailleurs me cite dans son roman récent au succès désormais international, Soumission.
Selon la version réaliste j’ai une centaine de lecteurs quotidiens, le parti de l’In-nocence cinq ou six membres actifs (dont plus de la moitié sont fort peu actifs) et le NON à peine davantage — individus épars désemparés qu’il ne s’y passe rien et qui pourraient bien me soupçonner d’escroquerie pour les avoir incités à adhérer, moyennant finances, à ce néant. Si je passe en justice le nombre de personnes venues me soutenir atteint péniblement la vingtaine, et elles sont en général assez âgées (une dame m’en veut beaucoup d’avoir écrit que la plupart de mes partisans et partisanes étaient «d’un certain âge», et me fait remarquer à juste titre qu’elle, par exemple, est beaucoup plus jeune que moi). Que les deux mouvements dont je suis président et moi appelions à participer, aux côtés d’autres organisations, à une manifestation quelconque, nous parvenons à mobiliser, au mieux, une dizaine d’individus, et, en général, plutôt deux ou trois. Si quelqu'un parmi nous se donne la peine et la dépense de fabriquer des banderoles, pour ces marches, il n’y a pas assez de bras pour les porter et elles doivent rester roulées (comme celle qui proclamait NON AU GRAND REMPLACEMENT, NON À L’ANTISÉMITISME, pour Jour de Colère (je ne me console pas que nous n’ayons pu la déployer)). Les critiques littéraires, s'il en reste, ne portent aucune attention à mes écrits parce que je suis définitivement classé parmi les agitateurs politiques, et, qui pis est, de la tendance nauséabonde; et les journalistes politiques qui sont amenés à parler de moi et de la «théorie» du Grand Remplacement, selon leur expression, en disent absolument n’importe quoi parce qu’ils s’estiment statutairement dispensés de toute lecture, a fortiori de lecture d’un caractère littéraire, pour eux inimaginable (ils ne comprennent même pas le «concept»). Enfin, pour couronner le tout, ma situation matérielle est tellement difficile et périlleuse que celui qui la partage est pris de longs accès d’angoisse et de dépression nerveuse.»
Passons sur l'intérêt stylistique, à peu près nul, de la milliardième, au moins, lamentation camusienne, les circonvolutions précieuses de cette prose réglée comme un métronome helvétique nous donnant une idée parfaite de l'impuissance esthétisante de l'auteur, de sa capacité infinie à pleurnicher, circonvolutionner, tourner sans relâche autour de son nombril, jusqu'à perdre, dans son puits dirait-on sans fond, la quotidienne bouteille à la mer où il enferme ses précieuses fatuités, se prendre à témoin, nous prendre à témoin, s'exposer, de préférence devant la terre entière, enfin, celles et ceux qui le lisent encore, ce qui réduit considérablement le cercle de ses lecteurs disparus, s'ils ont jamais vraiment existé. Je ne vois pour ma part aucune espèce de contradiction entre ces deux versions de la réalité, la mégalomaniaque et la réaliste, réalité éminemment bathmologique, eût dit notre impeccable barthésien, dont le choc finira bien par rendre plus paranoïaque qu'il ne l'est ou même franchement fou notre Maître du Petit Château de Plieux qui, jour après jour, sur son compte Twitter, déverse, sous l'apparente bonhomie ironique du propos et le goût du bon jeu de mots, sa haine, comme dans ce billet accumulant les guillemets, et dont nous devinons assez facilement l'impensé : Ah, si ces Français d'origine maghrébine et / ou devenus musulmans, en tout cas certainement pas de souche, pouvaient se faire tuer dans le désert syrien, ce serait toujours cela de gagné pour nous, vrais Français de vieille souche berrichonne ou auvergnate qui souffrons de nous voir grandement remplacés !. Ces deux faces d'une réalité unique sont la marque même de la déhiscence du nihilisme, remarquable grille de lecture pour qui, désireux de voir un peu plus loin que le bout de son nez xénophobe et païen bien davantage que conservateur et catholique, essaie de comprendre de quoi il en retourne avec le phénomène Renaud Camus. Je dis bien : le phénomène Renaud Camus, l'homme, ses misères, ses tracas, ses peines et ses joies, exposés dans cent volumes dont l'intérêt ne remplirait pas un dé à coudre, m'important autant que le premier bouton d'acné d'un identitaire, car cet auteur illustre à mes yeux le fourvoiement comique de toute une partie de vagues lecteurs de droite, intellectuels de comptoir à la mémoire sinon la culture courtes, qui ne lisent les livres de Camus, et encore certains d'entre eux, les plus politiques, que depuis trois ou quatre ans, et ne pipent mot sur ce qu'il a écrit avant, avant d'être obsédé par la promotion du Grand Remplacement. Quoi qu'il en soit, ces deux faces d'une même misère, la misère du plus grand maudit de France, pardon, non, je me corrige à toute vitesse : de l'un des plus grands maudits de France, puisque le cacographe intarissable Richard Millet brigue depuis quelques mois, à coup de dernier cri apocalyptique semestriel, la place de Roi des maudits, cette misère et l'autre, qui est la misère d'un vieil homme tout à coup pressé de dangers (dont celui de sa situation matérielle, comme il s'en plaint, comme il s'en est toujours plaint du reste, mais je ne crois pas que Renaud Camus vive sous un pont) et qui, cinquante fois par jour, publiquement, fait le malin, se plaint, se photographie, se peint, s'écoute, se lit et oublie sans l'ombre d'un doute, ou plutôt méprise le seul acte qui le sauverait de son angoisse et de son insignifiance bavardes, la prière, ces deux faces d'une même misère personnelle, intellectuelle, morale et bien évidemment aussi spirituelle, sont également, selon la vertu qui veut que les fruits ne pourrissent jamais très loin de l'arbre qui les a portés, celles de ses lecteurs politiques ou plutôt : politisés, les plus stupides bien sûr, les moins sensibles à la littérature, ou alors les plus sensibles à la littérature qui n'en est pas, la littérature à thèse et sous-thèse, pseudo-concept de foire, ces lecteurs imbéciles, incultes, que je prends le soin de distinguer, bien qu'ils se confondent de plus en plus je le crains, de ses autres lecteurs, les lecteurs littéraires de Renaud Camus s'il en reste, tout de même plus sensibles et intelligents (oh, pas beaucoup plus, comme j'ai pu le constater maintes fois) que les premiers. L'un et les autres, l'auteur et ses lecteurs, s'enferment plus ou moins volontairement dans une coquette prison auto-référentielle, un cauchemar où il faudrait imaginer Dorian Gray ou Des Esseintes soumis à la plus exquise des tortures, confrontés, mille fois par jour, à leur reflet renvoyé non par un mais des centaines de miroirs. Nihilisme. Impuissance. Spécularité. Stérilité. Bêtise, aussi, bêtise aussi prétentieuse qu'on le voudra, bêtise tout de même.
Que cet homme, préoccupé, comme l'atteste chacun de ses livres ou presque, chacun des tomes de son interminable et futile Journal, par l'unique grande affaire de sa vie jouissive et vaine qu'est la recherche du plaisir, de son plaisir, de son plaisir exclusif, total, solipsiste, spéculaire, idiot au sens premier de ce terme, bref, hermétiquement narcissique et perpétuellement refermé, tel une monade, sur lui-même, que cet écrivant polygraphique et éternellement geignard qui multiplie les sites et les réseaux sociaux exposant ses textes, ses livres, ses photographies, ses interprétations mélodiques (comme le ridicule, le pathétique Chant des Remplacés), ses idées politiques, ses petits cris d'orfraie devant le crépi qui finira bien par recouvrir jusqu'à la Tour Eiffel et atteindre la Lune, les innombrables incorrections du novlangue médiatico-parlementaire qui est, bien avant l'autre, le Grand Remplacement de la langue française, et un Grand Remplacement pour le coup pas spécialement dû à nos petits Arabes et nos petits Africains, mais en toute conscience provoqué par nos prétendues élites, textes donc, petits cris de mulot apeuré se réfugiant dans son modeste château, photographies et mêmes toiles tous parfaitement oubliables à condition d'avoir été, au moins une fois, entre la poire et la pâtisserie iranienne bientôt seule autorisée en la si doulce France, analysés, que cette ombre d'une ombre de voix forte, mâle, puissante, inventant des mondes, que ce fantôme et non roi secret d'un empire de papier, que cet ectoplasme plus-que-dolent qui n'aura jamais fait que se plaindre et jouir, se plaindre de ne pas assez jouir et tirer sa jouissance la plus raffinée de ses plaintes, que cette ombre d'homme, d'écrivain, de penseur, d'artiste, soit devenue le ventriloque aphone d'une France qui n'en finit pas de crever derrière le voile des apparences pourtant si cruelles, n'est finalement une énigme que pour les imbéciles. Renaud Camus, qui ne m'aura jamais intéressé que comme symptôme d'une putréfaction accélérée du cadavre français, voire, pour flatter les esprits religieux, une parabole, n'est rien sinon un néant en acte, enfin, à vrai dire, en mots, comme j'ai tenté de l'établir dans cette longue note. Ces mots sont désormais repris par tous les nervis identitaires, toute la sous-animalculerie qui gravite autour d'eux, tourbillonnant avec volupté dans le siphon d'un bidet qu'ils croient être l'ouragan dévastateur qui débarrassera la France de la vermine. Quoi de plus normal, après tout, que des masques sans tête se repaissent de mots loufoques, ignobles et qui, comment le savoir, finiront bien par exploser dans quelque caboche d'imbécile sacrificiel qui, en allant se payer quelque Arabe inoffensif, croira laver l'honneur perdu de son pays ?
Il convient d'accompagner l'agonie honteuse de la France par des cohortes de vieilles filles pleureuses et surtout pleurnicheuses qui, de la mort, de la transcendance, de Dieu, possèdent moins d'idées que n'en avait Charles Maurras lequel, à force de ne rien entendre et encore moins écouter, a dû tout de même finir par entendre, écouter peut-être, quelques voix dans son vieux crâne de sourd, où quelque orage a même bien dû se lever, comme celui de sa propre responsabilité dans la déréliction de la France.
La France n'existe plus c'est en tout cas certain, comme nous le confirme la fièvre muséale d'un Renaud Camus : il faut absolument tout photographier, que pas un centimètre carré du territoire national n'échappe à son appareil se voulant l'instrument d'un regard noble et qui n'est que petit-bourgeois, le photographe prenant généralement grand soin d'exclure de ses clichés rien de moins que banals toute figure humaine autre que la sienne. Un vivant qui vit comme un mort, donc, Renaud Camus ne photographiant que la mort, le paysage déjà disparu ou qu'il considère comme déjà disparu, un paysage déjà mort, un bâtiment déjà ruine sur laquelle il écrira ses petites tirades affectées, plus légères qu'un voile de poussière recouvrant le corps froid d'un gisant. Des amateurs existent pour collectionner ces bibelots funéraires. Il manque toutefois à notre embaumeur professionnel la lucidité qui lui permettrait de comprendre qu'il n'a jamais été rien de plus que l'une des innombrables larves ayant grossi sur la charogne française, ayant même contribué à accélérer sa putréfaction. Lisez Renaud Camus, mais à condition de le lire depuis ses tout premiers livres, et vous comprendrez peut-être que sa position est intenable : il hurle, aujourd'hui, que la France est en voie de disparition, que les Français, eux (comprendre : les Français de souche) sont en voie de remplacement, alors que ses années fiévreuses, insouciantes, obsédées par l'unique grande affaire qu'est le plaisir, la jouissance, illustrent magnifiquement le vide de sa pensée, de son existence, d'une pensée et d'une existence qu'il eût pu mettre au service de la France, alors que ce n'est jamais qu'au service de lui-même, de son petit moi toujours pressé de jouir, que Renaud Camus se sera empressé de se jeter à corps perdu. La France ? Les Français ? Mais enfin, ceux-ci n'intéressent Renaud Camus que depuis le moment où la possibilité de temps plus durs, disons plus virils, risquerait à plus ou moins brève échéance de réduire à néant sa vie de châtelain menant grand train, voyageant à longueur d'année, jouissant, jouissant, jouissant, comme l'une de ces outres remplies de vent et tellement bavardes que Georges Bernanos évoquait dans ses romans les plus sombres. Au moins, le Grand d'Espagne accordait-il à ses personnages une conscience qui ne cessait de les tourmenter, alors que c'est fascinant de voir comme toute idée de péché, que dis-je, de simple erreur, de tache, glisse sur les plumes impeccables de notre paon gersois, toujours occupé à faire la roue, et à immortaliser, par la peinture, la photographie ou l'écriture, sa souplesse.
Renaud Camus, infatigable photographe d’œuvres et de bâtiments religieux, est le plus mauvais défenseur possible d'une France qu'il réduit à ses linéaments administratifs, petits-bourgeois, visibles, pour le dire en un mot : démocratiques, alors que la ruine d'un pays, fût-il pressé d'éradiquer toute forme de conscience religieuse et de spiritualité, n'est jamais que le résultat d'un manquement invisible et, pour le dire encore en un mot, d'un péché. Ce vocabulaire est inconnu de notre petit maître de la langue qu'il réduit de plus en plus à quelques mots-valises censés ébahir le badaud et intriguer le journaliste.
Ce que Renaud Camus ignore, c'est que la France n'existe plus, détruite par un événement (ou les phases successives, elles-mêmes secrètes, d'un même événement) dont les répercussions secrètes ont été enregistrées par les sismographes si sensibles d'un Léon Bloy, d'un Louis Massignon, d'un Georges Bernanos ou même, plus récemment, d'un Guy Dupré, et je doute que l'Europe soit beaucoup plus réelle que ne l'est désormais notre pauvre pays. «Ainsi l’Europe peut entrer précisément dans l’ère de sa spiritualité la plus haute», écrivait si naïvement Hermann von Keyserling dans sa fameuse Analyse spectrale de l'Europe (Das Spektrum Europas) parue en 1928, à condition qu'elle réalise sa destinée intellectuelle, qui ne peut qu'être première au monde, insatiable, avide de conquêtes, affreusement réactionnaire, dominatrice, violente, occidentale, chrétienne, messianique, apocalyptique, spirituelle, théologico-politique, phallocrate, patriarcale, piétale, filiale, autant de mots qui désormais brûlent les derniers récalcitrants plus impeccablement qu'un malheureux enduit d'une marmelade inflammable, comme Pierre Mari s'en est rendu compte, après avoir reçu quelques larmoyantes descentes d'organe compassionnel de lecteurs n'ayant rien compris à son beau dernier texte. Les mots de Keyserling, comme n'a cessé de le répéter un Pierre Boutang, s'appliquent bien évidemment à la France en premier lieu, ou alors celle-ci n'est rien (ce qui est peut-être le cas), n'a rien été (ce qui est incontestablement faux) et n'est donc plus que le fantôme d'un fantôme, le fantôme encore cliquetant et dolent d'un fantôme plus vaste, européen, qui ne cliquète ni ne caquète ni même ne se plaint, puisqu'il n'existe tout simplement plus, si ce n'est dans les bureaux impeccablement rangés de son Parlement et dans la cervelle poussive et orthonormée de ses fonctionnaires-mandarins.
Il est étrange, touchant même, que notre héraut d'une grandeur passée, dont la vie et les textes pourraient après tout être interprétés comme la tentative de ruiner cette grandeur et ce passé, bien plus sûrement que la destruction par des illuminés crasseux mais au moins remplis de foi de quelques statues pourtant inestimables, il est étrange et amusant que notre héraut ne se considère pas comme le dernier officiant d'un rite funèbre ou bien même comme un fantôme ne pouvant se résoudre à laisser tranquille un cadavre qui ne sent même pas mauvais, mais comme un homme vivant. Non, je suis injuste, car, après tout, l'extrait que j'ai cité plus haut montre que Renaud Camus lui-même nourrit quelque doute quant à son existence. Qui l'en blâmerait, dans cette époque sans colonne vertébrale qui est la nôtre, alors que l'analyse de Drumont, cité une fois de plus par Bernanos (2), convient si parfaitement à notre malheur ? : «Le cadavre social est naturellement plus récalcitrant, moins facile à enterrer que le cadavre humain. Le cadavre humain va pourrir seul au ventre du cercueil, image régressive de la gestation; le cadavre social continue à marcher sans qu'on s'aperçoive qu'il est cadavre, jusqu'au jour où le plus léger heurt brise cette survivance factice et montre de la cendre au lieu de sang. L'union des hommes crée le mensonge et l'entretient; une société peut cacher longtemps ses lésions mortelles, masquer son agonie, faire croire qu'elle est vivante, alors qu'elle est morte déjà, qu'il ne reste plus qu'à l'inhumer...».

Notes
* Ce texte figure, mais caviardé, sur le site de Renaud Camus consacré à son Journal, à cette adresse. Le texte reproduit in extenso se trouve sur Facebook, en option de lecture publique, sur le compte intitulé La librairie de Renaud Camus. Il ne faut même pas être inscrit sur ce réseau social pour pouvoir le lire. Étant donné la politique commerciale assez offensive que prône cette page (soutien inconditionnel, répété, à Renaud Camus, «son art et ses combats», y compris, surtout par la vente de ses livres, puisque c'est le but explicite de cette page, comme l'indique un lien vers le propre site de vente de l'intéressé), nul ne m'en voudra je présume de lui faire, en somme, un brin de publicité.
(1) La Grande peur des bien-pensants (Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1971), p. 154.
(2) Op. cit., p. 156.

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