Brisants de Vincent La Soudière (06/07/2015)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
Rappel.
4010082243.jpgC'est à la nuit de briser la nuit (Lettres à Didier, I).





304337674.JPGCette sombre ferveur (Lettres à Didier, II).





2980199564.jpgLe firmament pour témoin (Lettres à Didier, III).





1397458_917081161666420_4161213141356164968_o.jpgC'est sans doute à partir de 1961 que Vincent La Soudière a décidé de toujours emporter avec lui un cahier sur lequel il notait au fil de l'eau des textes de diverses natures, lettres ou fragments, impressions de lecture ou textes en prose. C'est en puisant dans ce riche matériau, qui est bien loin d'avoir livré toutes ses richesses comme elle me l'a confié, que Sylvia Massias, qui est décidément la meilleure ambassadrice de la cause, sans doute perdue aux yeux du monde, de Vincent, a composé ce beau volume aux éditions Arfuyen.
Je laisse au lecteur désireux de découvrir les textes de Vincent autres que sa volumineuse correspondance dont il a été fait abondamment mention sur ce blog parcourir ce petit volume fort bien fait, d'une vraie cohérence, que celle qui l'a ordonné résume ainsi : «Sans doute faut-il avoir soi-même éprouvé jusqu'à quelle profondeur d'abîme peut nous faire plonger le désarroi pour le comprendre, et pour accepter que la littérature, en son expression la plus haute, la plus admirable, ne fait, au fond et dans le meilleur des cas, pas plus que répéter, moduler cette demande d'amour, cette imploration que l'intelligence tend à justifier ou à excuser en la masquant à sa manière» (1).
IMG_5448b.jpgC'est en quelques mots justes résumer tout l'intérêt de la quête métaphysique et spirituelle de Vincent La Soudière, sans jamais la séparer de sa racine existentielle, charnelle, concrète, car c'est «un peu la figure d'une éternelle adolescence que présente Vincent La Soudière, le visage d'une jeunesse qui se ressource constamment à la pureté, à la nudité d'une question fondamentale en laquelle se lève l'attente d'un visage» (p. 108) et, peut-être moins que l'attente d'un visage, l'attente qui n'ose même pas espérer l'existence, la venue d'un visage.
Si la quête de Vincent La Soudière peut à bon droit nous paraître exemplaire, et exemplaire parce qu'elle n'a jamais séparé l'exigence de la vérité de sa manifestation hic et nunc, incarnation dans un corps bien réel à étreindre (2), c'est sans doute parce qu'elle n'est qu'attente de l'attente, moins que cela encore, humilité qui n'ose plus rien attendre et, revenue de tout, reçoit tout, attente douloureuse, révoltante quoi qu'il en dise et dont la dureté inhumaine est souvent proche de lui arracher des blasphèmes, attente coûte que coûte arc-boutée sur le socle sans la solidité duquel l'homme s'enfonce dans la terre, comme s'il s'était égaré après avoir perdu la route sur laquelle il marchait avant que la nuit ne tombe : Caminantes, no hay caminos, hay que caminar, que Vincent aura traduit ainsi, avant de se suicider, à bout de force : «La «grande Aventure» nous aura échappé, mais nous restons les bras levés. En ce geste d'imploration aveugle seul réside notre honneur» (p. 96).
La beauté, la force même de ces courtes proses de Vincent La Soudière résident dans la posture intenable de l'écrivain sans (pratiquement aucune) œuvre, à l'exception des Chroniques antérieures publiées en 1978 par Fata Morgana, face au monde cassé qui aura été celui de Gabriel Marcel et de son ami Max Picard, mais aussi d'Armel Guerne (3), dont la radicalité ressemble tant, dans le fond, à celle de Vincent La Soudière : «Par-dessus les provinces de ce monde se parle un Espéranto de désespoir. Nous avons tout perdu et, le jour, cherchons des épluchures dans les mares et la fange» (p. 82), Vincent estimant qu'il vit à l'âge de l'aboiement et non à l'âge de l'éloquence (cf. p. 64). Dans le texte qui suit, Vincent définit notre époque comme celle du manque et, plus profondément encore, comme celle de la perte : «Déroulons toute grande carte de l'esprit. Nous n'y voyons pas d'idées ni de concepts, de flammes ni de sabres. Seulement une braise qui va mourir si nous ne soufflons pas incessamment sur elle. Avons-nous vu une seule étoile ? C'est de la carte de l'Esprit d'aujourd'hui dont, aujourd'hui, je fais étalage. Elle était beaucoup plus riche en 1550. L'époque moderne en a fait un champ de malédictions» (p. 56).
Ce constat ne peut que s'accompagner d'une postulation métaphysique, apocalyptique précisément. Si l'aube «n'est pas l'espérance d'une victoire, mais les suites d'une blessure» (p. 55), il faut en appeler au seul événement qui déchirera l'histoire de part en part. Cette histoire, Vincent La Soudière la croit éphémère car il y aura «un dernier soir, une dernière respiration, un dernier râle. L'histoire tombera comme Babylone. Il n'en restera que poussière et poudre» (p. 49).
La dimension apocalyptique était très nettement perceptible dans le troisième tome des lettres de Vincent mais, en fait, elle semble non seulement ancienne mais constante, et explique sans doute le sentiment d'urgence et d'inéluctabilité qui aimante sa prose, à la fois impassible, comme éteinte, et fébrile, galvanisée : «Ce ne peut être que la fin du monde, en avançant. Cette phrase de Rimbaud est peut-être la plus intelligente de tout le XIXe siècle. Une pensée aveuglante à laquelle on ne peut se dérober» (p. 42, l'auteur souligne).
Il serait quelque peu ridicule de faire des textes stochastiques de Vincent La Soudière des proses de combat au sens banalement polémique du terme. Pourtant, l'inquiétude métaphysique de l'auteur est bien réelle, c'est celle qui s'est emparée de l'urgence de la situation, déplorable et même criminelle, faite à l'homme. Cette image saisissante condense la frayeur de l'écrivain, le regard qu'il porte sur une époque asséchée mais aussi, et c'est le point essentiel, le redoublement de la parole défaillante par une attitude éthique, sacrificielle. Vincent La Soudière a écrit peu pour bien des raisons qui tiennent, fort banalement, à sa propre complexion, évoquée jusqu'au vertige, jusqu'au dégoût, dans ses lettres. Mais il y a peut-être une raison plus essentielle à cette carence, cette vacuité, cette impossibilité : notre monde cassé ne supporte plus la parole et la parole, à son tour, ne supporte plus le monde, ne lui tient plus lieu d'assise et de colonne vertébrale : «Demain seront finies les langueurs romantiques comme le contre-romantisme contemporain. Le nihilisme ne débouchera nulle part, sinon sur les déserts de pierres. Une femme qui pleure dira tout» (p. 39).
Une femme qui pleure sans fin, qui ne sera plus capable de «poser un baiser» sur le «visage martelé» de l'homme (p. 35), un enfant, seul, face à l'océan où toute crainte abonde, mais aussi toute nouveauté, c'est tout le sens de la photographie qui illustre ma note sur l'un des ouvrages d'Armel Guerne.
Vincent La Soudière est l'écrivain de l'attente inquiète, parfois désespérée, rarement confiante, lumineuse. Attente du vrai langage, de l'écriture enfin vivifiée, de la femme, de l'ami, de la Parole, de la réelle présence, d'une force et d'une vie dans un corps et une âme à saisir : «Bruit fracassant d'une feuille de papier blanc. L'attente est toujours fracassante. Le sable mouillé est fracassant : il entend l'océan tout proche» (p. 25).
Peut-être faut-il voir, dans l'ironie de la situation que vit Vincent La Soudière, écrivain sans livre ou presque, veilleur sans buccin pour annoncer la catastrophe, homme ayant survécu «malgré les massacres et les ruines» qui «attend le glaive en travers de la bouche et la longue trompette d'or sans en connaître encore la stridence» (p. 10, l'auteur souligne), un signe qu'il nous faut déchiffrer puis interpréter (4). Un signe, encore, que cette attente merveilleuse de l'écrivain qui demande que lui soit enfin livré le mot, le seul mot qu'il importe de connaître et qui le façonnera dans le monde et hors du monde, puisque nous «n'avons qu'une patrie, surnaturelle» (p. 14) : «Père, père, avant de mourir, dis-moi le mot que j'attends depuis ma naissance» (p. 24, l'auteur souligne), l'incomplétude, «l'admirable et brisante incomplétude» (p. 39, l'auteur souligne) étant la condition, mais intenable, du poète contemporain, seul, qui ne peut se donner, qui ne peut recevoir, qui n'a plus de nom : «Deux attentes crucifiantes : je n'ai pas encore été nommé; je n'ai pas encore prononcé une parole – ma parole. J'inexiste» (p. 45).
Vincent La Soudière, il ne cesse de le répéter, ne peut parler, être au monde, parce qu'il n'a pas été nommé : c'est son père qui ne l'a pas encore engendré, dit-il (cf. p. 57), car c'est le nom qui ne lui a pas été donné, comme il l'explique dans cette belle méditation aux accents kabbalistiques : «Je possède trois noms : celui que mes parents m'ont donné. Celui – secret – que les dieux m'ont donné. Nul ne doit le connaître. Enfin, mon nom encore inconnu et imprononçable, pareil à une note de musique parcourant l'univers, que seul me confère le Mystère et qui ne me sera révélé qu'après ma mort. Mais ce nom-là est le fondement des deux autres. Ils ne tirent leur pouvoir que de celui-ci – invisible et inconnu» (p. 65).
Homme sans nom, homme innommé, que «rien ni personne» n'aura délivré de sa solitude» (p. 12), homme qui aura tout perdu, Vincent La Soudière se tient dans notre âge comme une sentinelle souffrante, impuissante et pourtant bien réelle, douée d'une force paradoxale que d'avoir été brisée mille fois. Souhaitons que cet homme ait eu enfin «accès aux patries savoureuses» (p. 48) et qu'il ait pu rejoindre ce «point fuyant» à l'horizon, son père, son nom, la vie, le don, et qu'il puisse, enfin, baisser les bras qu'il tendait vers un ciel muet.

Notes
(1) Vincent La Soudière, Brisants (texte établi et présenté par Sylvia Massias, éditions Arfuyen, 2003), pp. 114-115.
(2) Voir cette superbe déclaration de guerre : «Si ma pensée avait des mains, elle étranglerait la réalité» (p. 85).
(3) Sylvia Massias mentionne brièvement le grand poète et traducteur aux pages 112 et 113 de son ouvrage. Gageons que dans sa biographie de Vincent La Soudière qui doit paraître d'ici peu au Cerf, cette amitié, brève mais intense puisque Guerne mourut en 1980, soit évoquée plus longuement.
(4) «La souffrance est un miroir tendu par un ange – savoir lire, alors» (p. 19).

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