J’étais la terreur de Benjamin Berton : l’autre djihad de Chérif Kouachi, par Gregory Mion (09/10/2015)

Crédits photographiques : Dominique Thomas.
3822542879.JPGGregory Mion dans la Zone.





«Son dédain de la vérité, l’orgueil ou plutôt la morgue de ce qu’elle appelait sa foi, son mépris des petites gens, tout se rencontrait dans sa réponse. Mais surtout elle aimait scandaliser, – c’était la façon qu’elle avait d’attirer l’attention sur son cas.»
Paul Gadenne, Les Hauts-Quartiers.

«L’esprit de l’homme est sujet à certaines terreurs et à certaines appréhensions inexplicables, qui procèdent d’une situation personnelle ou publique malheureuse, d’une mauvaise santé, d’un naturel sombre et mélancolique, ou du concours de toutes ces circonstances.»
David Hume, Histoire naturelle de la religion.

Quelques-uns des intérêts de ce roman


À une époque où la littérature française s’enferme de plus en plus dans le jeu des réseaux et des combines potentiellement graves d’un point de vue juridique (1), on ne peut que saluer l’audace littéraire de Benjamin Berton avec J’étais la terreur (2), un roman écrit en première personne où le «Je» donne la voix à un Chérif Kouachi socialement réhabilité, non pas revenu d’entre les morts dans la fiction, mais plutôt réapparaissant après quatre mois d’ensevelissement dans une fosse creusée de ses mains en pleine forêt, redevable des inspirations marginales d’un Jean-Pierre Treiber (cf. p. 11). Obligé de composer avec un événement qui n’a pas encore livré toute sa substance dans l’Histoire, l’auteur choisit d’emblée d’évacuer une laborieuse explication au profit d’une idée vraisemblable qui suffit à motiver notre lecture : contrairement au discours officiel, Chérif Kouachi n’a pas été tué avec son frère Saïd dans l’imprimerie de Dammartin-en-Goële (cf. p. 25). La version arrangée du pouvoir ne correspond pas à la version de ce «Je» littéraire de contre-vérité. Si l’on accepte de suspendre notre incrédulité comme on devrait en principe le faire pour toute œuvre de fiction, alors nous pouvons lire ce roman avec un certain amusement, de même que nous pouvons lui attribuer des qualités beaucoup plus profondes, tel que le fait d’interroger la mutation sociale d’un homme que tout semblait condamner à l’échafaud mémoriel et qui trouve pourtant les ressources pour se refaire, voire de se faire après avoir été longuement éparpillé par les forces disjonctives d’un système qui fixe des identités au lieu d’intégrer à sa machine la notion d’existence, avec toute la richesse subjective que cette notion implique.
D’aucuns verront dans ce livre le simple moyen de se saisir d’une opportunité en phase avec les tendances de lecture du moment, mais ce serait s’engager sur une fausse route. Combien d’écrivains se sont en effet emparés de l’Histoire récente pour en exploiter les non-dits et les possibilités d’enrichissement ? Ira-t-on reprocher à un K. Dick d’avoir écrit Le Maître du Haut Château et de l’avoir publié pendant le retentissant procès d’Eichmann ? Osera-t-on taxer Stephen King d’opportunisme lorsqu’il publie son impressionnant 22/11/1963 dans une période où les États-Unis sont en train de songer au cinquantième anniversaire de la mort du président Kennedy ? Toutes ces réticences réduisent la critique au degré zéro de sa fonction et perdent de vue le caractère sinon proprement hypothétique de la littérature, du moins sa charge d’investigation qui peut nous aider à approcher le réel derrière la litanie des vérités conventionnelles. En ce sens, on ne saurait attendre d’un livre qu’il se débarrasse du monde et qu’il ne fasse que nous proposer un arrière-monde dépourvu de coordonnées accessibles. Quiconque possède un peu d’ambition dans l’écriture sait que la tâche que le roman devrait endosser consiste d’abord à révéler une matrice que tout le reste ne peut découvrir. Peu importe la valeur objective de ce que dit le texte, la seule chose qui compte étant de bouleverser les ordres, les lignes et autres diagrammes accumulés dans nos raisons. Sur ce point, J’étais la terreur remplit parfaitement son contrat, et ne repérer dans ce texte aventureux qu’un instrument de petite pensée politique où l’auteur ne ferait que plaquer ses convictions sur son personnage, c’est soit restreindre la littérature à sa plus mince portion congrue, soit être un médiocre lecteur, synonyme tout indiqué du journalisme en général (3).

Le contenu philosophique

Chaque chapitre du roman s’ouvre par un extrait du Cantique des oiseaux composé par le poète persan Farid ud-Din’ Attar (4). Dans ce texte médiéval aux fortes consonances mystiques, Attar retrace la quête des oiseaux pour atteindre Simorgh, un oiseau mythique et royal dont la nature à la fois complexe et puissante rassemble tous les contraires, faisant de la sorte la synthèse des tensions multiples qui composent le monde. Avec l’intuition de ce corps majestueux où le conflit des contraires est permanent, les oiseaux comprennent progressivement que l’humanité ne peut tenir debout que si elle permet aux différences de subsister dans une infinité de chevauchements. L’interaction perpétuelle des contraires féconde la vie et laisse l’univers se maintenir dans toute son abondance. On peut y voir un écho assez explicite de la philosophie d’Héraclite. Dans ses Fragments, Héraclite soutient que le conflit (πόλεμος) nourrit l’univers tout entier et qu’il préserve une mobilité changeante dont le mouvement ne cesse d’engendrer une harmonie essentielle. Cette vision philosophique défend l’absence de permanence des éléments et affirme que toute chose est l’objet d’une constante métamorphose. Ainsi, dans Le cantique des oiseaux, Simorgh figure un point d’aboutissement mythique qui présuppose que chacun, une fois qu’il sera parvenu à s’arracher de ses dispositions égoïstes ou contre-productives, parviendra à une forme supérieure d’épanouissement, c’est-à-dire un genre de syncrétisme spirituel qui pourra accepter de vivre en intégrant ou en intériorisant tout ce qui n’est pas lui. Dans l’histoire que nous raconte le poète Attar, les oiseaux doivent affronter sept vallées symboliquement éprouvantes pour les repères spirituels, sept marches d’un escalier de sagesse qui conduit peu à peu à une lévitation bénéfique, autant d’efforts renouvelés qui sont censés nous rapprocher de Simorgh, l’être en qui se confondent les opposés, l’être où se joue l’idée d’une pure coexistence au sein même d’une polémologie harmonieuse. En outre, puisque les contraires ne sauraient exister autrement que les uns par rapport aux autres, il serait absurde de les dissoudre ou de les compenser par des effets d’atténuation.
Quant à l’histoire relatée par Benjamin Berton, elle nous montre les étapes qui ont amené Kouachi à ce qu’il nomme «l’Action», en l’occurrence les attentats au siège de Charlie Hebdo et au magasin d’alimentation casher. Ces différentes stations du Mal, plutôt que de s’envenimer dans une horreur toujours plus croissante, éclairent le frère qui a secrètement survécu et le dirigent vers une personnalisation de Simorgh (cf. pp. 212-4). Lors d’une scène spirituellement conséquente, nous voyons Kouachi avaler son Oiseau légendaire, le recevant en lui comme on recevrait l’immunité. En accueillant l’Oiseau comme une confidence longtemps retardée, le terroriste de naguère s’affranchit des contraintes du verbe être pour exprimer sa nature sur un mode moins décisif. Il n’est plus quelque chose de précis (un agent de la mort catégoriquement défini depuis sa naissance) parce qu’il devient continuellement (un agent où le passé cohabite avec la possibilité d’une rédemption). En tant que Simorgh supporte tous les contraires, l’homme, enfin, en écrivant «J’étais la terreur» (p. 203), se sépare d’une plénitude invalidante et entre dans un registre d’existence où le vide a toute sa place, où la marge de manœuvre du sujet, en somme, n’est pas un non-sens. Façon de dire qu’un homme n’est jamais plein de son être et qu’il est responsable autant de son passé que de ce qu’il pourrait accomplir de radicalement différent dans le futur. En d’autres termes, ce que finit par apprendre Kouachi, c’est que l’expérience de la liberté peut sauver n’importe qui de ses erreurs, à condition évidemment d’en prendre la responsabilité et de se reconnaître défaillant, ce qui suppose une capacité de se critiquer avec sévérité, à rebours évidemment de toute tentation d’invoquer des structures sociales qui nous auraient déterminé. L’expression de «J’étais la terreur» sonne donc comme la revendication d’un projet entièrement révisé. L’objectif n’est pas tant de renier le passé que de le saisir à l’encolure et de le tordre de toutes ses forces, afin de l’inscrire dans une destinée où Dieu lui-même n’aura pas son mot à dire, pas plus que ne participera à cette destinée la dogmatique d’un déterminisme social.
Par résonance avec ce qui précède, l’importance grandissante du thème de la responsabilité est concomitante avec la remise en question progressive de la volonté de Dieu. Au fur et à mesure de son périple délétère, Kouachi s’adosse certes à la présence de Dieu, mais lorsque l’Action est consommée, il ressent la disparition de ce Dieu (cf. p. 208), le lourd silence cosmique après des bruits et des fureurs qu’il avait trop commodément assimilés à des intentions qui l’excèdent de toutes parts. Ce mutisme divin est l’occasion d’une prise de conscience, et même d’une prise en charge. Dieu devra faire l’objet d’une reconquête (cf. p. 209), mais cette réappropriation religieuse ne pourra venir qu’après une réforme profonde de la raison. D’une manière rétrospective, Kouachi reconnaît sa responsabilité passée et présente. Il se définit non plus comme une créature ayant pour mission de nettoyer la divinité des souillures perpétrées par l’Occident, mais comme une somme d’actions qui le constituent en tant que sujet concret et qui le renvoient moins aux calculs occultes d’un dieu qu’aux devoirs qui sont les siens dans ce monde-là (cf. pp. 48, 134 et 195). De loin en loin, Kouachi se responsabilise, conquérant d’une autonomie plutôt que s’ajustant à la transcendance de quelques lois contraignantes et en définitive confortables pour une cervelle moyenne – la loi d’un Dieu soi-disant vengeur et/ou la loi d’une société réputée oppressante.
Se faisant le porteur exclusif de ses croix et de ses bannières, n’accusant plus personne d’être à l’origine de ses méfaits, Kouachi illustre l’homme sartrien par excellence, vecteur d’un existentialisme athée où toute action devient la marque propre de celui qui la commet, où tout nous met en position de devoir répondre de nos actes, les pires comme les meilleurs. Or dans cette confession en première personne, on écoute la voix d’un homme qui finalement s’assume, ne se cherchant aucune excuse ou aucun prétexte. Si Kouachi était jadis un oiseau de malheur, les ailes plombées par des balles qui l’ont effleuré et par une réputation horrible, il est désormais libéré de cette pesanteur, Simorgh l’ayant fait sortir de son être accablant, le transférant dans une existence au sens fort du terme. Par conséquent, dans son nouvel état d’existence, Kouachi n’oublie rien de ses anciennes métamorphoses. Avant de vivre sous les auspices de l’Oiseau-syncrétiste, il a connu les échelons de l’anguille et du renard (cf. pp. 170-1), mélange de fuite et de roublardise pour tromper la société et s’engouffrer à l’Action, puis il a connu l’ensauvagement du cobra et du tigre (cf. p. 182), à savoir les convergences de l’agressivité, et tout ceci, toute cette hybridation émotionnelle, a contribué à façonner l’Oiseau fabuleux dans lequel peuvent coexister la colombe et le vautour, l’aigle et le moineau, et ainsi de suite dans l’association des incompatibles.
Par sa repentance et par son assainissement de lui-même, Kouachi revisite la rigueur engrangée dans les plans du terrorisme et de l’Islam radical. Sa lucidité chèrement acquise le pousse dans les rangs d’un véritable djihad, car, à l’origine, ce terme n’a rien de commun avec le désir de combattre et de tuer. Dans sa plus pure définition, le djihad se réfère à un effort, et il faut interpréter cet effort comme la volonté de s’améliorer dans le but de s’accorder à la vision bienfaitrice de Dieu. Tel est le chemin parabolique que l’on perçoit entre les lignes du Cantique des oiseaux d’Attar; tel est la route difficile que nous rapporte Chérif Kouachi tout au long de ses aveux aussi bien terribles que réconfortants.

Le contenu théologico-politique

En tout et pour tout, seuls les chapitres 1, 9 et 11 nous parlent d’un Chérif Kouachi post-attentats, situé dans un avenir fictionnel pleinement tranquillisé. Les autres chapitres sont donc très instructifs en ce qui concerne les jugements radicaux de Kouachi, motivés par une compréhension spécieuse de la France et de la religion. En outre et comme nous l’avons d’ores et déjà précisé, Kouachi, en dépit de ses autocorrections, ne refuse pas d’afficher le fonds de ses convictions antérieures, car c’est justement à partir d’elles que l’affrontement des contraires gagne son épaisseur significatrice une fois le roman achevé.
N’hésitant pas à se décrire à l’instar de quelqu’un de médiocre, Kouachi avoue que c’est le contact avec l’école qui l’a poussé à la révolte et à la certitude de sa situation a priori défavorable. Il perçoit ainsi l’éducation comme une «menace» (p. 59), et cela a eu un résultat pour le moins paradoxal : «L’éducation m’a rendu plus intelligent que je ne pouvais le supporter» (p. 61). Indépendamment des commentaires à la Bourdieu et des remarques un peu surannées qui pourraient découler de ce passage, contentons-nous de souligner que Kouachi n’était pas tant influencé par les effets implicites de l’Éducation Nationale, mais qu’il était en réalité davantage séduit par la modélisation caricaturale du monde offerte par les superproductions américaines : «Mes connaissances philosophiques se résumaient aux rudiments d’individualisme que j’avais glanés dans les films américains. La merde était totale. Les ennemis étaient partout. Il fallait s’arracher, se dépasser et abattre ses ennemis un par un sans être trop regardant sur les moyens employés. Faire preuve d’une résistance exceptionnelle et d’un héroïsme surnaturel étaient deux conditions sans lesquelles on ne pouvait pas espérer s’en sortir, en l’absence de superpouvoirs. J’avais une morale de blockbusters et de séries télé» (p. 57-8). Autant dire que la dialectique de l’inégalité à l’œuvre dans ces références est plus facile à concevoir pour un faible d’esprit que celle étudiée par Marx lorsqu’il distingue les capitalistes des prolétaires, ou lorsqu’il met en perspective l’aliénation de l’ouvrier dans les Manuscrits de 1844. L’abus de modèles simplificateurs n’a eu pour conséquence que de fomenter dans le cerveau de Kouachi des appréciations binaires et pathétiquement manichéennes. L’héroïsme primitif auquel il s’attache n’a de ce fait aucune commune mesure avec les notions de persévérance et d’imagination qu’il convoque au moment de s’extraire de sa fosse, quatre mois après les assassinats commis dans les locaux de Charlie Hebdo (cf. p. 7). À cet instant précis, Kouachi est déjà totalement investi par un djihad plus authentique.
Tel qu’il se décrit sans complaisance, Kouachi s’apparente à une vulgaire petite frappe malléable de tous les côtés. Perméable à toutes les rengaines putassières, le jeune homme franchit un «cap spirituel» (p. 28) en prison, à Fleury-Mérogis, au contact d’Amedy Coulibaly, futur bras armé de l’Action. Ô combien par ailleurs ce franchissement est éloigné des conversions et des évolutions à venir ! Reclus dans son tombeau sylvestre alors que son frère Saïd n’a pu tenir qu’une journée dans la planque, Chérif Kouachi remonte à la surface en véritable prophète émérite, délesté de quinze kilos, comparable à un athlète de l’ascétisme qui a pris le temps de réfléchir à l’effort en tant que tel, au djihad non apocryphe des hommes qui pratiquent une foi saine (cf. p. 33).
Néanmoins, avant de s’émanciper par la tête, Kouachi a subi et volontairement entendu les préceptes les plus contradictoires avec le Coran. La pratique d’un islamisme radical est conforme à la pauvreté intellectuelle, tout comme elle s’accorde avec le sentiment exacerbé du rejet (suivez cette voie puisque l’autre ne vous a mené à rien). Pour croire aux boniments des exégèses fantaisistes, les deux meilleures conditions dépendent du manque d’éducation et de la plasticité plus ou moins développée de la crédulité à tel ou tel moment de la vie. Dans sa période de radicalisation, Kouachi était non seulement peu éduqué, mais il était aussi très disponible, du fait de sa jeunesse, aux discours qui pouvaient lui montrer l’évidence de son exclusion sociale. Du reste, le problème central des textes religieux, c’est qu’ils sont déjà doctrinalement voués à l’enquête et au temps long de la concentration, si bien qu’un individu malintentionné et doté d’un tant soit peu de perspicacité pourra toujours insidieusement guider un individu naïf et impressionnable sur les chemins allégoriques de ces écrits. Ceux qui s’adonnent à ces mauvaises interprétations détruisent l’essence même d’une herméneutique car ce que le religieux explore en principe dans les Écritures, ce ne sont ni les vérités ni les idées toutes faites, mais bel et bien les conditions de possibilité de poser une signification sur un extrait difficile. À cet égard, quels que soient leurs sources et leurs angles d’attaque, les fondamentalismes religieux sont égaux dans la mécréance : ils prétendent délivrer des vérités alors même que les textes exigent uniquement des recherches de sens. C’est que le littéralisme est chaque fois plus abordable et attirant qu’une réelle expertise symbolique. Et malheureusement, le littéralisme dans l’exercice de la lecture convient aussi bien aux mécréants qui le diffusent qu’à ceux qui les écoutent.
Sur la contamination spirituelle de Kouachi, qui coïncide naturellement avec ses diagnostics politiques ubuesques, on relève trois paliers dont les influences se complètent avec une désarmante efficacité : 1/ la fréquentation de Coulibaly, qui passera ultérieurement pour un exemple d’intégration camouflée; 2/ la découverte de la mosquée, où Kouachi fera la connaissance d’un prédicateur érudit qui n’est pas sans évoquer le terroriste philosophe du film Hadewijch de Bruno Dumont (cf. pp. 73-81) (5); 3/ l’enseignement du Maître à Fleury-Mérogis, dépeint sous les traits d’une personnalité charismatique qui aurait participé aux actions de 1995. Ce Maître apprend à canaliser les haines imbéciles et ses discours ne sont pas tant prééminents dans ce qu’ils disent que dans leurs silences choisis (cf. pp. 96-7). Ce n’est là qu’une technique oratoire largement utilisée chez ceux qui sont habitués à s’exprimer devant les foules mentalement ductiles.
Ces leçons de religion difforme accentuent les indignations de Kouachi vis-à-vis de l’Occident. Il concède toutefois l’aspect hautement versatile de ces indignations, qui peuvent être causées par les maigres contenus de la presse gratuite, par le fantasme de l’omnipotence des juifs, ou encore par les vedettes minables de la télévision (cf. p. 83). On sent donc le décalage entre d’une part une véritable science religieuse qui pratique le doute pour avancer dans ses interprétations, et d’autre part le charlatanisme doctrinal de ceux qui font des textes sacrés des prétextes pour réorganiser l’Histoire afin d’y consigner les vérités qui les arrangent.
Les radicaux, par ailleurs, donnent l’impression de se contredire, et n’oublions pas que ces observations sont formulées par un Kouachi qui est revenu des précipices de toutes sortes. Deux contradictions apparaissent surtout : d’abord la promesse inappropriée des vierges au cœur d’une spiritualité qui défend la modération des plaisirs (cf. p. 10), puis, avec davantage de subtilité, l’ambition de combattre l’Occident tout en se laissant endormir par ses modalités (cf. pp. 109-126). Ces antinomies culminent avec la codification des projets terroristes dans le langage et les images de la pornographie (cf. pp. 128-132). Partant de là, ce qui pourrait être des arguments valides pour s’en prendre à une civilisation s’effondre. À vrai dire, l’attaque sanglante et aveugle constitue une stratégie inadéquate pour faire valoir une pensée ou des convictions. Autrement dit, certains reproches adressés à l’Occident sont intelligents mais ils s’anéantissent d’eux-mêmes dans la forme qu’ils souhaitent adopter. Parmi ces reproches qui nous paraissent sensés, on retiendra l’idée que la France serait plus forte si elle renouait avec Dieu (cf. p. 43), de même qu’on acceptera l’idée que l’Occident est à bout de souffle à cause de sa vénalité (cf. p. 158).

Notes
(1) Nous renvoyons le lecteur curieux aux troublantes coïncidences que Juan Asensio a relevées entre les romans de Michel Houellebecq (Soumission) et de Patrice Trigano (L’oreille de Lacan).
(2) Christophe Lucquin Éditeur, 2015.
(3) On s’en assurera par exemple en lisant la piteuse chronique de Thomas Rabino dans Marianne à propos de J’étais la terreur. Une telle lecture pourrait aisément se confondre avec le travail inconséquent d’un cancre du collège, auquel le professeur de français aurait demandé de faire le compte-rendu d’une lecture actuelle pendant les vacances d’été. La méthode du cancre apparaît alors dans toute sa splendeur : ne relever que des généralités et les rehausser de formules creuses pour essayer de faire illusion.
(4) Le texte utilisé par B. Berton est issu de la traduction de Leili Anvar aux Éditions Diane de Selliers (2014).
(5) L’évocation d’Hadewijch est d’autant plus justifiée que le roman mentionne une possibilité d’attentat qui se concrétise dans le film (cf. p. 166).

Lien permanent | Tags : littérature, critique littéraire, benjamin berton, j'étais la terrer, gregory mion, éditions christophe lucquin | | |  Imprimer |