L’Amérique en guerre (5) : Compagnie K de William March, par Gregory Mion (14/04/2016)

Crédits photographiques : Maja Hitij (Getty Images).
Rappel.
2578865313.jpgL’Amérique en guerre, 1 : À propos de courage, le Vietnam de Tim O’Brien.




313700294.jpgL'Amérique en guerre, 2 : l'Irak de Phil Klay dans Fin de mission.





2251913716.jpgL’Amérique en guerre, 3 : Chronique des jours de cendre de Louise Caron.




2399795417.jpgL'Amérique en guerre, 4 : La peau de Curzio Malaparte, che vergogna !




3822542879.JPGGregory Mion dans la Zone.





«- Les faits sont les mêmes pour tout le monde, ce me semble.
- Sant doute, mais pas leur interprétation.
- Que voulez-vous dire au juste, monsieur Poirot ? jeta-t-il sèchement.
- Mon cher lord, il y a bien des façons de considérer, disons, un fait historique. Prenons un exemple : beaucoup de livres ont été écrits sur Marie Stuart. On la présente, selon les cas comme une martyre, une catin sans foi ni loi, une sainte un peu naïve, une intrigante meurtrière, ou une victime du sort et des circonstances ! Faites vos jeux !»
Agatha Christie, Cinq petits cochons.


Les Américains et la Première Guerre mondiale : de la temporisation à la résolution définitive (William March emporté par la vague de l’Histoire)

Au début de la Première Guerre mondiale, le président américain Woodrow Wilson affirme sans aucune ambiguïté la neutralité de son pays à l’égard de ce conflit. Cette neutralité est largement inspirée par la doctrine isolationniste de James Monroe, élaborée en 1823, qui stipule que les Européens doivent se garder d’intervenir dans les affaires américaines, au même titre que les États-Unis ont à se préserver de toute ingérence dans la politique de l’Europe. Parallèlement à cette position d’impassibilité, l’extension du conflit dans le temps, que l’on n’avait pas anticipée, a pour effet pervers de renverser le rapport de force entre les deux territoires dans la mesure où les États-Unis deviennent les créanciers du Vieux Continent après en avoir été les débiteurs. La raison en est simple : enlisés dans une violence accrue due à l’essor de la technologie, les pays de l’Entente, pour résister aux Puissances centrales, ne peuvent pas faire autrement que d’acheter des matières premières et d’emprunter aux Américains. L’orientation diplomatique de Wilson ne peut donc que maintenir son cap initial devant l’aubaine de ce bénéfice économique, et c’est d’ailleurs en argumentant sans relâche en faveur de la paix que Wilson favorise sa réélection à la tête du pays en 1916.
Pourtant la Grande Guerre finira par perturber l’opinion publique américaine d’une façon décisive, emmenant son gouvernement à réagir en proportion de la menace, et lui donnant aussi du même coup l’occasion de prouver aux yeux du monde entier la puissance de frappe unique des États-Unis. Au nombre des causes qui ont pu déterminer l’entrée en guerre des États-Unis en 1917, on cite souvent à juste droit la détérioration de la situation maritime, qui prend une tournure dramatique le 7 mai 1915 lorsque le paquebot transatlantique Lusitania est torpillé et coulé par un sous-marin allemand, entraînant la mort de cent-vingt-huit passagers américains (1), dont celle du milliardaire Alfred G. Vanderbilt, représentant d’une famille emblématique de bâtisseurs et de mécènes. Le traumatisme est si fort que deux ans plus tard, au moment d’entrer concrètement dans le conflit, le gouvernement américain ne pourra s’empêcher de rappeler cette tragédie en invoquant une formule de propagande maladroite : «Remember the Lusitania». Cette douloureuse réminiscence a pour ambition d’uniformiser l’opinion des Américains au profit d’un engagement militaire. Elle est de surcroît accentuée par la reprise des hostilités maritimes puisque les Allemands, lors des premières semaines de 1917, choisissent de s’attaquer aux navires neutres qui importent des produits à destination des pays de l’Entente. Ne pouvant de la sorte plus soutenir le moindre espoir d’une pacification sans victoire et conscient par ailleurs des répercussions de l’agressivité allemande sur l’esprit de ses concitoyens, le président Wilson inscrit son pays dans la guerre au printemps 1917. Sa résolution a été mûrement soupesée car il faut encore signaler qu’en février 1917, Wilson avait reçu la visite du philosophe Henri Bergson, qu’on avait envoyé aux États-Unis en mission diplomatique spéciale afin de convaincre les Américains de combattre auprès de l’Europe des Alliés. Le choix de Bergson s’était imposé dans les coulisses de la diplomatie puisque le philosophe était d’une part un anglophone accompli, et d’autre part il jouissait déjà d’un magistère considérable outre-Atlantique. Avec Bergson, c’est finalement l’Europe dans ce qu’elle avait de plus approfondi qui se déplaçait aux États-Unis. Ne pas prendre fait et cause pour cette Europe-là, c’était risquer la sanction de l’opinion parce qu’on aurait pu percevoir la non-intervention comme une manière de cautionner une Europe belliqueuse.
Par la suite, en janvier 1918, une fois que le rôle des Américains est bien avéré dans les tranchées, Wilson propose un traité de paix où il fait mention de quatorze points programmatiques voués à la postérité, autant de propositions qui corroborent le nouveau statut hégémonique des États-Unis. Quoique les principes défendus par Wilson soient respectables et tactiquement brillants, ils seront peu à peu affaiblis par l’objectivité du réel à l’échelle internationale et par une tendance politique différente aux États-Unis, ce que confirme rapidement l’élection du républicain Warren G. Harding aux présidentielles de novembre 1920. Avec la gouvernance de Harding, les États-Unis retombent dans leur isolationnisme caractéristique et ils n’en sortiront comme chacun sait qu’en 1941, lorsque les Japonais attaqueront Pearl Harbor avec une férocité aussi inattendue qu’efficace.
Il ne fait aucun doute que ces grandes manœuvres amplifiées par la fanfare des grands discours ont probablement fait émerger dans la cervelle du jeune William Campbell un vigoureux désir d’engagement lors des beaux jours de 1917. L’auteur de Compagnie K a vingt-trois ans lorsqu’il prend la tenue de combat et qu’il traverse l’océan pour rejoindre l’Europe des champs de bataille. Tel que le précise Philippe Beyvin dans une postface instructive (2), William Campbell, qui s’identifiera à plusieurs pseudonymes avant de choisir le nom de plume de William March, est l’auteur américain qui a connu le plus longtemps le front de guerre entre 1917 et 1918. Il est aussi celui qui en ressortira avec le plus de décorations, mais il ne les exhibera jamais en public, trop lucide a posteriori vis-à-vis des enjeux moralement confus d’une guerre mondiale.
Dix ans lui sont en outre nécessaires pour réfléchir à son expérience problématique de soldat, une décennie durant laquelle il compile des fragments auxquels il associe le thème suivant : «le triomphe de la stupidité sur tout autre chose» (3). Ainsi le jeune homme naguère convaincu de son enrôlement se montre désabusé, pour ne pas dire acrimonieux. Au reste, bien que March ait publié quelques nouvelles dans des journaux en 1928, il travaille encore cinq ans à la réécriture de ses échantillons littéraires (4), et c’est seulement en 1933 que paraît une version achevée de Compagnie K, composée de cent treize petits chapitres qui donnent chaque fois la parole à un militaire, qu’il soit soldat, sergent, caporal, lieutenant, adjudant-chef ou capitaine. Parmi ces hommes clairement immatriculés se trouve un «soldat inconnu» (cf. pp. 174-8), un homme piégé dans les barbelés germaniques, les entrailles ruisselantes, son ventre déchiré pissant les tripes. Sachant sa mort inévitable, il détruit à la hâte tous les documents qui attestent de son identité. Ce n’est pas un acte de désespoir, mais plutôt une preuve tardive de perspicacité. Avec sa bidoche en vrac et son dernier souffle qui n’est pas loin de venir, ce crucifié magnifique se rend compte du plein-mensonge de la guerre. Tandis qu’il se vide de sa substance adulte, il est hanté par le souvenir de son enfance, revoyant le petit garçon qu’il était, le marmot en train de boire les paroles du maire au cimetière militaire de sa ville, le maire débitant son discours annuel à la mémoire des héros tombés au champ d’honneur. Il se souvient de sa gorge oppressée de gamin impressionnable, de l’émotion qui lui grimpait en cataractes salées jusqu’aux yeux. Il entrevoit alors le retour de sa dépouille au cimetière local, il entend par anticipation les tambours et les trompettes, les cuivres et toute la pompe byzantine des cérémonies qui le prendront pour un symbole glorieux, qui feront l’éloge de sa vie fauchée en plein vol et qui susciteront des torrents de pleurnicheries bavardes, avec peut-être en prime quelques larmes de crocodiles politiques. Est-il bon d’être connu et reconnu pour une mort pathétique que l’on transformera sûrement en grandiose trépas ? Ce combattant écorché veut au moins s’offrir un repos tranquille, une vérité de son cru, aussi s’efforce-t-il dans un geste radicalement sublime de devenir un «soldat inconnu». Son anonymat volontaire est un crachat contre l’armée et plus exactement contre un gouvernement omnipotent qui mystifie sa jeunesse crédule.
Tout le roman de William March pourrait d’ailleurs être comparé à un réquisitoire contre le pouvoir, contre l’Amérique va-t-en-guerre qui produit une rhétorique nationaliste pour embrigader les oreilles fragiles et influençables. Les discours cocardiers pensent à la place des futurs soldats qui ressentent dans leur cœur une fibre patriotique généralement primitive, artificielle, d’ordinaire issue d’une tradition familiale qui ne prend même plus la peine de s’interroger sur cette manière d’aimer le pays. De nombreux passages du livre ne font pas mystère du faible niveau intellectuel des engagés, instituant de ce fait une nette dichotomie entre ceux qui ne pensent pas (les hommes que l’on envoie vers l’impensable) et ceux qui ont la faculté de penser (les hommes du logos qui s’évertuent à recouvrir l’horreur d’un raisonnement valide). Cette mise en exergue d’une certaine crétinerie militaire entretenue par des savants manipulateurs n’a pas été du goût de tout le monde lorsque Compagnie K s’est taillé une réputation auprès des lecteurs. Les scènes rapportées par W. March sont brutes de décoffrage, immunisées contre tout abus de langage : elles vont à l’essentiel d’une sémantique de l’avilissement humain, décrivant des individus pour la plupart irréfléchis, spirituellement effondrés, réduits aux ordres d’un maître du jeu dont ils ne peuvent avoir immédiatement conscience. On reprocha par conséquent à l’auteur de ne pas participer correctement à la mémoire des anciens combattants, c’est-à-dire qu’on lui en voulut de ne pas fortifier la mythologie des héros sacrifiés pour une guerre juste, d’autant plus qu’il s’agissait bien entendu de héros irréprochables auxquels il était inconvenant de prêter de mauvaises actions. Il en fut à peu près de même chez nous, en France, lorsque le mythe de la résistance prit une ampleur considérable après la Seconde Guerre mondiale, prétextant que chaque Français avait spontanément résisté à l’ennemi malgré ce que plusieurs réfractaires osaient avancer, ceci jusqu’à ce que la légende «résistancialiste» décline incontestablement au cours des années 1970, affaiblie par l’objectivité de l’enquête historique.
Ainsi W. March contribue décisivement à l’histoire du front américain durant la Première Guerre mondiale, nous livrant un portrait assez authentique de ces bidasses. La forme tout à fait littéraire du document exclut en effet que nous nous exprimions en termes d’authenticité pure. Mais quoi qu’il en soit, le fait même que W. March ne cherche ni à se dédouaner de sa crédulité originelle, ni de son coefficient manifeste de crétinerie qui le fit obéir à des ordres insensés, cela suffit à faire de son livre un rapport très vraisemblable du vécu de ces Américains au cours des dernières années de la Grande Guerre. La prolifération des personnages n’en est que plus efficace pour restituer la diversité des horreurs et pour créer au final une impression d’homogénéité du ressenti en face de l’abjection. En faisant comparaître un maximum de voix, W. March nous transmet une idée fidèle du collectif de la compagnie où il fut engagé, avec ses alliances, ses dissensions, ses heures confiance et ses phases d’anxiété. Il en résulte une narration habilement menée, subtilement chorale à vrai dire, parce que tout se répond plus ou moins, et ce qui s’exclut en apparence (la relation tendue des gradés et des sous-fifres par exemple) se trouve indéfectiblement lié au fait que tout homme qui est entré dans le rang de la guerre en ressortira gravement décimé, au propre comme au figuré.

La guerre : une passion déterminante qui pousse l’humanité dans le vide

La construction de Compagnie K suit un ordre chronologique en trois temps qui se diffractent les uns dans les autres : l’avant-guerre avec ses préparatifs et les soldats qui appréhendent la possibilité de mourir, la guerre et sa matière visqueuse, puis le retour de la guerre avec ses traumatismes si pesants qu’ils sont irréductibles à tout processus de refoulement. Qu’on se le dise et qu’on le fasse dire, le traumatisme de la guerre n’est pas soluble dans l’appareil psychique cartographié par les psychanalystes. Soit l’on vit avec, soit l’on se suicide. Peut-être alors qu’on ne peut en réchapper qu’en s’y replongeant, qu’en épiloguant là-dessus jusqu’à l’éreintement, tel le soldat Joseph Delaney qui amorce le roman et qui pourrait bien être William March en personne puisque l’homme médite sur le livre qu’il vient de terminer (cf. pp. 15-8) (5). Le soldat Delaney voit la guerre comme le cycle de la douleur interminable. Il imagine des petits récits de guerre épinglés sur une roue qui tourne, un genre d’engrenage démentiel qui ne s’arrête jamais et qui symbolise le tournis fatal qui s’est emparé des vétérans qui doivent vivre avec cette incoercible tourmente. L’ambiance d’une dangereuse roulette n’est pas loin; on entendrait presque le croupier partir d’un retentissant «Rien ne va plus, les jeux sont faits !»
Du reste, pour beaucoup d’Américains, la guerre s’est installée dans leur vie avec la détermination d’une bille de roulette qui s’encastre dans une case. Que faire contre le cours du jeu dont on a dûment accepté les règles ? Se retirer de la partie, c’est abandonner les camarades de jeu et passer pour un mauvais perdant. Il y a pire cependant. Fuir la rigidité du règlement intérieur de la guerre, c’est déserter, et par conséquent c’est daigner se conformer aux pages annexes de ce règlement, à l’endroit où il est mentionné que tout déserteur peut encourir vingt ans de trou dans un pénitencier après avoir été jugé par un tribunal idoine (cf. p. 127). Dans le fond la guerre n’est pas une chose complexe : ou bien l’on est en règle, loyal envers les consignes et les institutions, ou bien il ne faut vraiment s’attendre à rien (cf. p. 32).
Le problème, néanmoins, c’est que la guerre implique fréquemment une pensée en retard, une pensée qui se suspend à son insu et qui se retrouvera ultérieurement, voire une pensée qui se retire d’elle-même afin de laisser toute marge de manœuvre à la tyrannie des directives carillonnées ex cathedra. Thoreau le suggère dans son texte La Désobéissance civile, lorsqu’il fait la description des hommes qui s’en vont à la guerre le cœur palpitant, la conscience troublée par le fait d’obéir physiquement à des ordres psychiquement indignes. Ces hommes ne sont plus des hommes selon Thoreau, ce sont des outils de la guerre, des objets pratiques, des choses que l’on déplace au gré des délibérations de «quelque puissant sans scrupule» (6). Thoreau insiste sur le fait que les citoyens, quels qu’ils soient, ne doivent pas complètement abandonner leur jugement à un quelconque législateur ou décideur. Nous ne sommes en effet jamais sûrs que les lois soient justes, ou du moins il n’est pas garanti qu’elles le soient du fait même qu’elles aient été votées à l’unanimité par des représentants notoires de la loi. Examiner la loi de fond en comble constitue la sauvegarde de notre dignité humaine. Être homme, donc, c’est privilégier ce qui fait de nous des hommes, à savoir la pensée, et non ce qui nous limite à la condition d’un sujet purement docile. En d’autres termes, ce n’est pas que le sujet humain soit totalement nié, mais il doit impérativement être homme avant de se saisir comme un sujet qui sait pourquoi il obéit à telle ou telle loi. Pour Thoreau, le sujet qui respecte la loi sans avoir procédé à son examen n’est que l’agent d’une injustice potentielle. Par analogie, le soldat qui respecte un ordre sans l’interroger outre mesure se transforme virtuellement en sujet délétère de l’injustice et de la barbarie légales. Se référant dans son texte publié en 1849 à la guerre de conquête que mènent les États-Unis contre le Mexique entre 1846 et 1848, Thoreau critique ces légions humaines qui déraisonnent, qui ne font nullement usage de leur réflexion et qui par la suite en éprouvent des malaises psychologiques insupportables. Le plus frappant du texte, par ailleurs, se situe au moment où Thoreau écrit que la loi n’a jamais rendu un homme intrinsèquement plus juste. Que faut-il en déduire ? Que les lois ne sont que des artifices qui ne sont pas la hauteur de notre conscience morale ? Ce serait un élément de réponse recevable, mais ce qu’il importe surtout d’entendre dans cet argument, c’est que les lois ne recouvrent pas l’ensemble de l’agir humain et qu’il est urgent de se demander en certaines circonstances si être à côté de la loi ou hors-la-loi, ce n’est justement pas être en avance sur la loi, c’est-à-dire être dans la sphère du légitime qui pose une question cruciale à la sphère du légal. Il s’ensuit que je pourrais devenir juste en désobéissant à une loi dont je suis convaincu qu’elle met quelque chose en péril dans la vie morale des hommes, tout comme je pourrais devenir injuste en obéissant à la loi qui m’envoie irrationnellement à la guerre.
Ce raisonnement ne nous vient malheureusement qu’à contretemps lorsque nous sommes soldats (et il a indiscutablement traversé l’esprit affligé de William March), ou alors il ne nous vient pas du tout, faute de posséder un pouvoir de réflexion qui nous permettrait de le tenir et de le défendre. Le conditionnement du soldat est si prononcé qu’il n’est plus vraiment possible d’agir judicieusement. C’est pourquoi le livre est saturé d’expériences détraquées, de faits et gestes qui n’ont plus d’humanité parce que les cerveaux ont été sévèrement commotionnés. Le désordre mental est d’autant plus soutenu que la guerre ne propose que des situations qui diminuent les moyens d’être un homme. Ainsi l’avant-guerre nous expose déjà la méfiance d’un homme qui redoute de se perdre, qui a peur de décroître en vigueur, d’où son choix de s’humilier devant une femme qu’il supplie de bien vouloir être affective à son égard car il se pourrait qu’il ne revienne pas vivant de l’Europe (cf. pp. 21-2). Ce mendiant de la caresse pressent les détresses à venir, les probables et multiples fringales, mais peut-il réellement envisager l’extrême indigence du front de guerre ? Est-il en capacité de s’aviser du manque de nourriture et des tambouilles répugnantes qui l’attendent (cf. pp. 39-40) ? A-t-il une vague idée de la faim qui peut conduire un homme à se comporter comme une bête mal dégrossie ? Est-il en mesure de savoir que des compagnons d’infortune sont prêts à dérober le pain d’un Allemand mort et à le dévorer malgré le fait qu’il soit imbibé du sang teutonique (cf. p. 58) ? L’absence d’hygiène est-elle en outre ce qui peut nous faire basculer dans la crasse intégrale du corps et de l’esprit (cf. p. 55) ? La vie du soldat est fondamentalement inesthétique, étrangère à la Beauté. Les troupes participent à une sorte de trilogie des bas instincts : on bouffe, on se repose et on va au bordel (cf. p. 116).
Cette réalité objective de la guerre détruit l’homme dans ce qu’il a de plus solidement constitué à l’intérieur de ses fondations culturelles. Elle le ramène à un état de nature sommaire, sans aucune trace de bonté ancestrale à l’horizon. La guerre inverse de surcroît l’ordre préconisé par Thoreau étant donné qu’elle fait des hommes des personnes assujetties qui oublient ce que c’est que de penser. À la guerre, on construit des sujets apprivoisés qui deviendront au mieux des hommes mutilés, revanchards, prodigieusement inadaptés aux principes de la liberté conventionnelle que nous partageons tous. Les vétérans de la guerre sont des gens qui sont cruellement exclus de nos contrats sociaux. En amont des bombes et des baïonnettes, lorsque les soldats sont convoqués à l’appel de la guerre, ils sont déjà partiellement évincés de l’idée d’un contrat social. Puis dès qu’ils sont sur le retour, du moins pour ceux qui ont la chance de revenir, ils perçoivent l’évidence de la marginalisation, le cynisme de leur mise en quarantaine, en l’occurrence le fait que la guerre ait mis sur eux des membranes ultra-connotées, des quantités de signes distinctifs qui ne peuvent pas concorder avec nos manières de déchiffrer l’espace public. Le vétéran est celui qui est à jamais déterritorialisé, reclus dans les symboles surchargés; il est celui qu’on ne fait presque plus exister hormis à travers l’architecture priapique d’un monument aux morts ou lors des cérémonies commémoratives où il sert principalement de caution. Le reste du temps, le vétéran affronte ses cauchemars tout seul, ou alors il dispense ici ou là quelques conférences, se faisant saluer par un public content de ses sauveurs ou par des enfants qui voudront peut-être à leur tour enfiler brodequins et capotes en drap de laine en cas de futures tensions internationales. Il y a d’ailleurs ceci de trompeur avec le vétéran qui accomplit son devoir de témoignage public : on ne voit que l’homme vivant qui s’apparente à un héros et l’on ne voit pas la désolation de sa vie intérieure. On ne peut entendre de ces vieux briscards que ce que l’on veut bien entendre, on ne peut tolérer que les expressions les plus assorties au paysage mental dessiné par la politique. Si nos soldats ont libéré l’Europe du démon boche, il est inconcevable qu’ils aient pu fauter quelque part ou qu’ils se sentent honteux des stratégies employées. Et puis la guerre ne se gagne pas sans son lot de compromissions et de secrets. On devrait comprendre que certaines choses qui se passent à la guerre n’ont pas à sortir de la guerre. Dans cette perspective, l’audace de Compagnie K, mais en même temps son caractère offensant, c’est d’avoir exhumé des archives militaires une foule d’épisodes ignobles qu’on aurait aimé ne pas connaître.
Parmi les séquences d’abomination, on recense la schizophrénie du soldat Manuel Burt, qui revoit pendant la nuit l’Allemand qu’il a liquidé, d’abord d’une balle entre les omoplates qui coupe l’homme dans son élan, puis d’un coup de baïonnette qui va jusqu’à lui transpercer le cerveau (cf. pp. 239-246). D’après ce que Philippe Beyvin rapporte dans sa postface (cf. p. 256), il ne fait guère de doute que le soldat Burt n’est autre que William March, qui demeurera longtemps perturbé par la sauvagerie de son acte assassin envers un jeune Allemand dont il croisa le chemin solitaire, loin des hotspots habituels. Est-ce là un accès de panique qui commanda le meurtre du junger Mann ? Ce n’est pas de la légitime défense en tout cas puisque le jeune Allemand que rencontra March était surtout terrifié. Une hypothèse crédible nous est fournie par la confession fictive du soldat Burt : s’il s’est montré intraitable et horriblement cruel vis-à-vis de l’Allemand, c’est moins parce que celui-ci a essayé de le tuer que par rapport à tout ce qui pouvait se dire sur les Allemands en général, dans les discours d’endoctrinement qui ont toujours classé l’ennemi sous la rubrique du monstrueux. Ainsi faut-il supposément voir dans cette séquence l’aveu déplaisant de March, dégoûté de lui-même, déçu d’avoir été si perméable aux harangues fanatiques de ses supérieurs. Quel genre de vie peut-on mener après cela ? Comment ne pas saisir l’énormité de son propre abrutissement après avoir éventuellement tué un homme parce qu’on nous a martelé que cet homme n’en était pas un ?
On ne cessera de le rabâcher, mais la guerre est un phénoménal terrain de désapprentissage et d’acculturation malsaine. On y apprend par exemple à éliminer nos dispositions à la sympathie (au sens fort d’une affinité élective ressentie avec tout autre que moi), allant jusqu’à considérer qu’un homme qui apparaît en petit format dans le viseur d’un fusil ne peut au bout du compte que susciter une douleur réduite (cf. pp. 47-8). Si l’homme que j’abats en le regardant dans mon viseur est aussi petit qu’un insecte, alors la peine que j’éprouve en retour doit être proportionnelle à cette existence insignifiante. Écraser un moustique n’a jamais été la même chose que rouler sur un chien, comme ce n’est pas tout à fait la même chose de tuer un homme à plusieurs centaines de mètres de distance ou de l’achever à bout portant. Ces arguments sont bien évidemment fallacieux, ils font rupture avec tout sens moral, découvrant à quel point un être humain en guerre est susceptible de ravaler ses impératifs catégoriques et de s’étouffer dans la bile de l’indifférence.
Au milieu de ces hommes vidés d’eux-mêmes, les animaux apparaissent souvent comme les derniers remparts de l’humanité. Puisque les hommes ne sont plus capables d’agir en tant que tels, ce sont les animaux qui agissent à leur place, qui réagissent humainement à la folie environnante. Ce sont les bêtes qui deviennent littéralement folles parce qu’elles ne parviennent plus à contenir ou à contourner les horreurs ambiantes. À ce propos, la crise de Mamie la mule est éloquente (cf. p. 75), ainsi que celle du chien dont le corps vrille de terreur pendant les frappes insupportables d’un bombardement (cf. pp. 51-2). On pourrait également citer l’innocence de ce faon qui s’attache au soldat Hymie White (cf. pp. 181-9). Le faon est originalement propriété d’une petite fille, mais lorsqu’elle constate que son animal se prend d’une affection superbe pour l’Américain, elle consent à lui en faire cadeau. C’était du reste sans compter sur les intentions profondes de Hymie White, qui a joué le jeu du soldat courtois alors qu’il fomentait un projet vulgaire, à savoir récupérer le faon dans le but d’en faire du gibier. Et qui pourrait le lui reprocher après les ragoûts infects ingurgités par la compagnie K entre le 12 décembre 1917 et le 11 novembre 1918 ? La guerre n’a rien de noble; elle est infecte et mesquine (cf. pp. 198-9). La guerre a par ailleurs fait naître des gueules cassées qui ont mis fin à de nombreuses promesses de mariage (cf. pp. 220-1). Des filles jadis aimantes n’ont pas pu cacher leur écœurement au retour des hommes, voyant bien que les figures déchiquetées dissimulaient d’autres dévastations. Le soldat Walter Webster paye l’addition lorsqu’il entend son ancienne promise lui asséner : «Si tu me touches, je vomis» (p. 221).
Il y a donc quelque chose de fondamentalement émétique dans la guerre. Quel drame d’être vomi par des filles qui autrefois nous adoraient ! Quelle sensation terrible, aussi, de se vomir soi-même en prenant rétrospectivement conscience de ce qu’on a pu faire pendant les journées de combat. On se rappelle les mauvaises décisions qui ont envoyé nos hommes au casse-pipe (cf. pp. 62-5); on se croyait libre, on avait l’illusion d’être maître de tout alors qu’on était pleinement déterminé par la passion artificiellement sécrétée par la guerre, aussi dépendant que ces êtres qui croient agir librement et qui ne voient pas ce qui les conditionne. Spinoza les dénonce admirablement dans sa Lettre à Schuller lorsqu’il essaye de nous apprendre qu’être libre, c’est avant tout prendre acte de ce qui nous détermine (7). Or on ne le voit que trop tard, toujours trop tard… On ne repère l’injustice et l’absurdité d’un ordre qu’après coup, après les conséquences désastreuses de nos actions, comme lorsqu’on exige de nous que l’on réunisse des prisonniers dans un ravin et qu’on les abatte méthodiquement (cf. p. 134). Des années après, la fêlure mentale n’a pas disparu. Le soldat Everett Qualls en fait la pénible expérience (cf. pp. 215-7). Tandis que les malheurs se succèdent dans sa vie civile, il ne peut s’empêcher d’y détecter la main de Dieu, le châtiment du Très-Haut (8). Il est puni de ne pas avoir su désobéir aux ordres infâmes. Il est sanctionné de ne pas avoir su se mettre dans la peau d’un Ulysse plein de roublardise et qui a réussi à se défiler au contact de la perversion humaine (cf. le cas du très rusé soldat Howard Bartow, pp. 200-2). Peut-être aussi qu’il est puni d’être arrivé en Europe avec un entrain inapproprié, typique de l’Amérique parfois odieusement optimiste, pour qui le deuil de l’Europe en guerre était à première vue incompréhensible (cf. p. 28).

Notes
(1) Le naufrage fera un total de 1198 victimes.
(2) Notre édition du livre est la suivante : William March, Compagnie K (Éditions Gallmeister, coll. Totem, 2015), traduction de Stéphanie Levet. Pour la postface de Ph. Beyvin, cf. pp. 255-9.
(3) Cf. Ph. Beyvin, p. 257.
(4) Ibid., pp. 257-8.
(5) Primo Levi répétait souvent qu’il ne pouvait faire autrement que de ressasser son expérience dans les mots, que c’était la seule solution pour survivre. Selon lui il n’existe pas de demi-mesure chez les hommes qui ont traversé l’épreuve terrible des camps : soit ils ne font qu’en parler, soit ils se plongent dans un mutisme maladif. Lui avait choisi l’effusion du langage, du moins jusqu’à ce qu’il se donne la mort, comme pour mettre fin à cette machine linguistique infernale.
(6) Cf. Henry David Thoreau, La Désobéissance civile (Éditions Mille et une nuits), traduction de Guillaume Villeneuve.
(7) «Telle est cette liberté humaine que tous les hommes se vantent de posséder et qui consiste en cela seul que les hommes ont conscience de leurs appétits et ignorent les causes qui les déterminent. Un enfant croit librement appéter le lait, un jeune garçon irrité vouloir se venger s’il est irrité, et, s’il est poltron, vouloir fuir. Un ivrogne croit dire par un libre décret de son âme ce qu’ensuite, revenu à la sobriété, il aurait voulu taire. De même un délirant, un bavard et bien d’autres de même farine, croient agir par un libre décret de l’âme et non se laisser contraindre. Ce préjugé étant naturel, parmi les hommes, ils ne s’en libèrent pas aisément» (Spinoza, Lettre à Schuller, 1674, traduction de Charles Appuhn).
(8) L’action de Dieu est également mentionnée dès les premières pages du roman. On fait remarquer que les champs de bataille, au printemps qui suit les hostilités, deviennent luxuriants, probablement parce que les morts ont fertilisé la terre. Mais on pose aussi l’hypothèse que ce ne sont pas les morts qui sont responsables de la luxuriance végétale, mais Dieu, plutôt, qui réorganise promptement la terre afin de cacher les forfaits dégueulasses de ses créatures (cf. p. 18).

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