Je ne pense plus voyager de François Sureau (16/05/2016)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
CifGYyQWUAERoM2.jpgÀ propos de François Sureau, Je ne pense plus voyager. La mort de Charles de Foucauld (éditions Gallimard, 2016).
LRSP (livre reçu en service de presse).

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Au-delà de la très belle évocation, juste, mesurée, sensible, de Charles de Foucauld, il importe de considérer Je ne pense plus voyager comme le livre où François Sureau, s'il ne dit sans doute pas encore adieu à la littérature, nous invite à nous déprendre radicalement de ses charmes. Ce n'est ainsi pas sans raison qu'Arthur Rimbaud pourrait être considéré comme l'un des fils rouges de ce livre, sa figure tutélaire seconde mais essentielle, poète sur lequel nous aimerions que François Sureau écrivît un beau livre comme celui qu'il a consacré à Charles de Foucauld, dont le destin ressemble par bien des points à celui de l'auteur d'Une saison en enfer, qui est d'ailleurs, nous rappelle François Sureau, son contemporain. Occasion d'égratigner Paul Claudel qu'il n'aime visiblement guère, François Sureau affirme de Charles de Foucauld qu'il «s'est porté à l'opposé» du poète, auquel l'unit pourtant à ses yeux «une fraternité dont le secret gît hors d'atteinte des filets claudéliens» (p. 54). Nous ne savons pas bien pourquoi l'auteur prétend que Charles de Foucauld s'est porté à l'opposé de Rimbaud, si ce n'est, peut-être, parce qu'il n'a pas manqué sa destinée, contrairement au poète négociant d'armes selon Claudel. Claudel avait toutefois, à la décharge de François Sureau, le jugement facile, expéditif, bien davantage qu'infaillible, et nous savons depuis Le Chemin des morts (un des rares ouvrages ayant justifié deux lectures, l'une d’Élisabeth Bart, l'autre sous ma plume) que François Sureau se méfie des juges, lui qui les a si bien connus.
22609604256_1a5937670c_o.jpgPourtant, François Sureau ne paraît en fin de compte pas si certain que Charles de Foucauld lui-même n'ait pas manqué sa destinée, car sa moisson, du moins aux yeux du siècle, est extraordinairement maigre : qui a-t-il converti ? Est-il mort en martyr ? Quel ordre a-t-il réussi à fonder ? Nous n'en avons pas fini avec Rimbaud qui, le 20 octobre 1878, une fois revenu à Roche, le jour même où Charles de Foucauld, lui, «à vingt ans» entre à Saumur, «après six mois de pérégrinations en Europe du Nord, reprend la route pour Alexandrie. Il part à pied, passe les Vosges, franchit le Saint-Gothard sous la neige et traverse l'Italie jusqu'à Gênes. Delahaye, son ancien professeur, rapporte une conversation tenue la veille de son départ dans cette petite maison de Roche que les Allemands ont détruite en 1940 : «Le soir après dîner, je me risquai à lui demander s'il pensait toujours... à la littérature. Il eut alors, en secouant la tête, un petit rire mi-amusé, mi-agacé, comme si je lui eusse dit : «Est-ce que tu joues encore au cerceau ?» et répondit simplement : «Je ne m'occupe plus de ça».» (p. 95). De quoi Charles de Foucauld s'est-il d'abord occupé, et qu'a-t-il donc rejeté loin de lui, comme s'il s'agissait des rinçures exécrables aux yeux du poète ? Sa vie peut-être, du moins son ancienne vie, toute pleine de bruit et de fureur, des amours proscrites par la bonne société avec Marie Cardinal ou Marie-Marguerite Titre, ainsi que tel de ses amis (comme un certain Duveyrier) les plus chers, avec une dureté qui étonne François Sureau (cf. p. 102).
C'est à la même page que l'auteur évoque Robert Louis Stevenson qui, le même mois, «se présente, accompagné de son âne, à la porte de la Trappe de Notre-Dame des-Neiges dans l'Ardèche, là où Foucauld dix ans plus tard, recevra la tonsure sous le nom de frère Marie Albéric». Peut-être faut-il en effet ces deux grands voyageurs flanquant le voyage de Charles de Foucauld pour nous faire comprendre que le seul but de ce dernier aura été, finalement, l'élan, car l'appel de Dieu «l'a trouvé déjà libre et prêt au mouvement» et, à «ce mouvement le passé n'a eu guère de part, pas même sous l'aspect d'un remords» (pp. 99-100), autre point commun avec Rimbaud, que François Sureau rapprochera une fois encore de Charles de Foucauld en notant la similarité de deux plaques commémoratives rappelant aux badauds que l'un et l'autre de ces deux hommes qui furent de leur vivant en fin de compte assez peu connus se trouvèrent dans tel et tel lieu qui charrieront leur cargaison plus ou moins précieuse d'annotations chez les exégètes érudits (cf. p. 109). Enfin, Foucauld comme Rimbaud selon l'auteur, ont souffert «de ce qui est le plus déroutant en matière de religion, la prétention de détenir la vérité, ajoutée à la répugnance à l'égard des désirs de ceux qui voudraient en vivre» et, ajoute superbement François Sureau, s'il «reste de la religion dans Une saison en enfer, et il en reste, c'est sous la forme d'un regret, d'une nostalgie, venant de cette découverte-là» (p. 126). Il nous semble évident que l'auteur est aimanté par les destins de ce qu'un autre écrivain a qualifié de vies minuscules, dont le grand W. G. Sebald, dont nous avons tant parlé dans la Zone, n'a jamais cessé d'explorer le chiffre mystérieux, nous montrant non seulement que les personnages les plus humbles de l'Histoire peuvent nous aider à en comprendre les plus secrets linéaments, mais que les personnages célèbres eux-mêmes ont pu être animés par des intentions secrètes, peu avouables, qui les ont poussés à longer les frontières de l'Histoire, derrière lesquelles ils cesseraient tout simplement d'exister, s'enfonçant dans une dimension que seuls des chercheurs, du moins d'horribles travailleurs à la sensibilité extrême pouvaient tenter d'explorer sans craindre qu'elle ne se ferme devant eux, comme un royaume interdit aux prétentieux.
Nous croyons les mystiques immobiles, mais ce n'est qu'une lourde illusion de l'esprit de l'homme moderne trop pressé de tomber dans le divertissement que d'oser supposer que ces femmes et ces hommes à semelles de prières sinon de vent ne sont pas plus rapides que ces myriades d'anges entourant Dieu, prévenant le moindre de ses désirs. Du moins l'exemple de Charles de Foucauld, lui, ne peut prêter le flanc à cette sotte illusion. Le mouvement anime la destinée jamais immobile de celui qui tant de fois changea de nom pour finir par devenir celui qui fut surnommé par les Touaregs le Marabout des chrétiens ou, plus précisément, puisqu'il s'agit de donner un visage d'homme à ce but qui, sans lui, sombrerait dans la folie triviale d'un Jacques Lebaudy, ridicule empereur du Sahara ou dans celle, fascinante et meurtrière, d'un Morès (cf. pp. 96-7), dans l'allez le voir, mouvement résumant la «vie même de Foucauld» (p. 140) selon l'auteur qui prend le soin de présenter son personnage comme tout autre chose qu'un aventurier, désirant, «au-delà de cet Empire français qui était comme les autres voués à disparaître et de toutes les institutions de la terre qui sont autant de prisons : une sorte d’État universel, mais sans État, où chaque homme serait un frère pour l'autre homme, réalisant enfin cette promesse qu'il avait entendue en méditant sur la vie cachée de Nazareth», au point de vouloir devenir le «frère de Jésus» (pp. 147-8). Rêve risible, insupportable et chimérique lorsqu'une poignée d'exaltés prétendent l'imposer à des centaines ou des millions d'autres hommes, par la force s'il le faut, mais rêve supérieur, admirable, eschatologique mais qui n'en oublie point la souffrance hic et nunc lorsqu'il est incarné, par l'exemple d'un dépouillement de plus en plus intransigeant, par un seul homme qui, ainsi, nous permet de comprendre que de «toutes les décisions que Rimbaud a prises, celle de cesser d'écrire [est] de loin la moins étrange» (p. 152).
Pourtant, il nous serait facile de rappeler que la mission spirituelle de Charles de Foucauld aura rapporté peu de proies dans ses filets, mais ce n'est là qu'une nouvelle tromperie et, pour tout dire, la vision orgueilleuse d'une conscience se permettant de juger des victoires et des prises invisibles à l'aune de petites considérations mercantiles car, comme je l'ai dit, c'est l'élan qui intéresse François Sureau, la destinée de Charles de Foucauld, comme d'autres «dont l'embrasement soudain a sidéré notre jeunesse», pouvant nous laisser croire qu'elle ne l'a mené nulle part, et qu'elle ne pourra, fatalement, nous mener très loin : «Lawrence à Bovington, Breton en collectionneur de masques, Rimbaud en liseur infatigable des manuels Roret» (p. 154), autant de vies alourdies par les mots que les hagiographes «versent à poignées comme les dénonciateurs» sur les aventuriers de l'âme, tout autant que sur les saints qui pourtant «s'effacent devant la main qui les façonne», puisqu'il «ne reste de leur passage que des copeaux» et qu'il n'est surtout «demandé à personne de les imiter», bien qu'ils nous fassent entrevoir «ce qui nous sépare de ce que nous sommes» (p. 152), étonnante proposition qui nous rappelle ce que nous sommes : des marionnettes, la caboche pleine d'un peu de bourre, sensibles au moindre changement de direction du vent.
Et cette vue même est fausse, car Charles de Foucauld, dont le «goût du progrès, technique, scientifique autant que moral, est d'autant plus frappant qu'il tranche sur les options généralement «antimodernes» de l’Église de son temps» (p. 137) (1), n'est «pas seulement un saint de la prière nocturne, de la rencontre individuelle ou de la communion dans l'invisible» (pp. 136-7), François Sureau nous rappelant que Charles de Foucauld, sans jamais prétendre au rôle peu enviable et de toute façon ridicule de «saint de la République», n'en a pas moins développé un «sens aigu de ce qu'on appelle aujourd'hui «les droits de l'homme»» et qu'il a, «avec une grande justesse, été porté à les défendre là où ils doivent être défendus d'abord lorsqu'on se soucie d'efficacité, dans la personne des «derniers des hommes», les esclaves, les méprisés, les prolétaires, ceux dont les voix ne parviennent jamais jusqu'aux prétoires où officient des juges dont tout, jusqu'à la langue, leur est étranger» (p. 137).
Ce souci indéniable et surtout constant de fraternisation, au sens le plus noble et extrême de ce terme aujourd'hui, comme tant d'autres, galvaudé, a entraîné Charles de Foucauld vers l'inconnu, autre nom de moins en moins poétique à mesure que le ciel se remplit de satellites et d'ondes en tout genre de ce que François Sureau appelle le «consentement, «au rebours des habitudes de son milieu, de celles de la vie militaire où, malgré le danger affronté en commun, les différences de condition restent accusées [...] ou même des règles de la vie monastique» (p. 135), l'homme, malgré la conversion, étant resté le même, comme l'affirme François Sureau dans cette image qui pourrait sembler triviale, mais qui est en fait surtout originalement surprenante : «À considérer Foucauld dans ses années médiocres, on voit affluer une veine cachée, comme un nerf précisément dans le foie gras» (p. 98). C'est parier, certes, sur une continuité, une continuité invisible ou, pour mieux le dire, une continuité de l'invisible, alors qu'il n'est pas certain que Charles de Foucauld n'ait pas perdu la foi même si, trente années après sa première communion, alors qu'il n'est qu'un homme «peinant décharné sur une terre étrangère», il n'aura de cesse de tenter de retrouver, «non pas l'innocence, mais la simple intelligence de [sa] destinée (p. 89). «Cette grâce lui fut retirée assez vite», poursuit François Sureau, qui pose ce qui me semble être l'une des questions les plus douloureusement complexes à laquelle une vie d'homme puisse être soumise : «Comment cesse-t-on d'aimer ce que l'on aime ? Il n'y a pas d'autre mystère» (p. 90). Oui, comment ?
S'il faut imaginer Charles de Foucauld «seul entre ces quatre murs de pierres sèches (2), au milieu de ce chaos minéral, et parvenu aux extrémités de tout, du monde et de lui-même» (p. 79), cette ultime station que nous ne pouvons imaginer ne pas aboutir à la Croix n'est pas fuite en avant ou, pour le dire avec Max Picard, fuite devant Dieu, car c'est bien au milieu des hommes, du moins au sens spirituel d'un royaume invisible d'ores et déjà parmi nous mais que nous ne voulons pas voir, qu'il faut le chercher, puisque tout hagiographe, même s'il est conscient des mots inutiles qu'il a écrits sur la vie de l'homme qu'il a choisi d'évoquer, traque, non pas une figure ni même une destinée, mais s'efforce de déceler la présence, ne serait-ce que par un seul indice, de cette chaîne secrète, bloyenne, apotropéenne eût dit Louis Massignon, qui unit les hommes au travers des espaces et même des siècles : «Je me suis souvent imaginé les destinées, dans leur mystère, comme portées sur une carte invisible où mille chemins mènent à un point central qui nous sera révélé au dernier jour» (p. 20), ou encore : «Le jour du Jugement, ces destinées oubliées paraîtront essentielles, j'imagine, quand rien ne permettra plus de distinguer entre elles, dans la tourbe grise où elles se trouveront prises, les figures illustres dont nous nous serons occupés ici-bas» (p. 23).
Seul au beau milieu du désert, c'est-à-dire de nulle part au sens premier du terme, ou alors au centre de l'inconcevable orbe qui sépare notre conscience de notre âme, depuis laquelle nous pouvons, enfin, dans le silence dont Ernest Hello (ici rapproché de Rimbaud !) fit l'attribut essentiel du désert, tenter de comprendre cette dernière et d'en explorer à loisir les gouffres, afin de démêler, tel un juge, les «motifs plus profonds» (p. 26) guidant nos actions, seul au milieu du silence inimaginable pour un homme vivant dans une ville moderne, Charles de Foucauld ne pouvait, en tentant de fraterniser avec les femmes et les hommes qui l'entouraient, que s'enfoncer plus profondément en lui-même. Ce mouvement de dépouillement, François Sureau, je l'ai dit, le figure dans ce qu'il affirme de la vanité de toute écriture, et d'abord, c'est normal du moins logique, de la sienne, mais aussi dans la figure, tel qu'il en déchiffre la geste, de Charles de Foucauld pouvant à bon droit, comme Stirner, affirmer qu'il a «fondé sa cause sur rien». Du coup, Charles de Foucauld émeut l'auteur car, moins que tout autre semble nous confier ce dernier, il n'a été sensible aux prestiges, aux illusions que l'esprit le plus conséquent, Bernanos en l'occurrence, ne parviendra même pas à chasser comme un mauvais rêve, ou l'une de ces images faciles mais tellement précises et tentatrices hantant les esprits des adolescents : «Que Charles de Foucauld n'ait pas été idolâtre, on le voit à ceci qu'il n'a jamais, comme Bernanos par exemple, confondu le héros et le saint. Les hommes qui ne croient pas en Dieu s'éprennent de mille billevesées, Tertullien déjà l'avait dit, et l'on peut facilement adorer son pays, l’État, l'armée, le corps des ingénieurs des ponts, l'entreprise, le marché, ou même le droit». Dès lors, si le rien évoqué par Stirner «finit toujours par se déployer en banderoles chatoyantes», il est tout de même «plus étonnant de voir les héritiers d'une promesse qui suppose le déracinement pour s'accomplir céder à de semblables tentations» (p. 50). De là à affirmer que Bernanos ne croyait guère en Dieu, il n'y a qu'un pas que François Sureau se garde bien de franchir, alors qu'il semble ne pas hésiter à le faire lorsqu'il évoque Claudel, lequel «préférait les saints de papier» aux saints réels, comme l'Antoine Saint-Marin de Sous le soleil de Satan, «et n'a jamais pensé qu'être ambassadeur ou administrateur de Gnome et Rhône fût nuisible au salut» (p. 61).
Charles de Foucauld, lui, croyait incontestablement en Dieu, semble nous dire François Sureau, puisqu'il ne L'enrobait d'aucune onctuosité, ne Le confondait avec aucun mirage, et que son seul désir était de conformer sa vie à celle du plus humble des hommes, parce qu'il était Dieu fait homme, Christ, humble et inconnu, avant que celui-ci ne se mette à prêcher. «Voyageur sur la terre», Charles de Foucauld «se satisfait d'un regard ou d'une parole pour peu qu'elle touche à l'essentiel», les reste lui étant indifférent puisque le «terme de son voyage approche» (p. 65).
Recherchant la vie de Nazareth, «cette petite bourgade de la Palestine romaine où un Dieu caché avait vécu entre ses parents» (p. 69), François Sureau fait de Charles de Foucauld une espèce de héraut de ce christianisme sans religiosité qu'évoqua et illustra par l'exemple un Dietrich Bonhoeffer, comme nous le voyons dans ces lignes frappantes à cet égard : «Les quelques pages du carnet noir où il commente l’Évangile de Luc témoignent d'un état d'esprit où tout s'efface de ce qui l'avait occupé auparavant, les règles et les rites, l'idée même d'une religion particulière, différente des autres. Ou plutôt la perspective de la mort remet-elle à leur place les règles et les rites, et lui fait apparaître la suite du Christ, sequela christi, comme une partie d'un ensemble plus vaste, caché, dont il n'a a perçu que les frontières, au sein duquel tout prend sa place y compris les aspirations religieuses si différentes des hommes. Il n'y a plus de religion. Dieu ne commande rien s'il demande tout. Il le demande sans rien dire, de telle sorte que personne ne peut prétendre parler à sa place, ce que Foucauld n'a d'ailleurs jamais voulu faire. Le silence dans lequel il entre à compter de la Pentecôte est un silence habité, c'est le langage même de Dieu. Parler la langue de Dieu, c'est devenir ce frère universel, et des plus pauvres d'abord, ces bergers dispersés par la sécheresse et qu'il ne veut pas abandonner. C'est être compté comme l'un d'eux, à cette dernière place dont rien, pas même les signes tangibles de l'amitié divine, qu'on nomme les grâces mystiques, ne peut venir le priver» (pp. 68-9).
Mais, à cette aune que nous ne pouvons croire qu'aussi sincère qu'exigeante et profonde, comment François Sureau parviendra-t-il encore à écrire, à se livrer à la comédie d'une écriture, y compris même admise dans son seul rôle le plus grave et noble, rimbaldien en quelque sorte, comment parviendra-t-il à ne pas rire franchement devant l'inanité d'un verbe qui, aussi puissant soit-il, ne sera jamais que l'ombre de l'ombre d'un Verbe lui commandant de toute éternité de se taire, pour L'écouter ? Nous laissons à François Sureau la responsabilité d'apporter sa propre réponse, qui ne pourra que nous intriguer, et saluons l'exigence paradoxale, folle, scandaleuse au sens évangélique du terme, de sa quête littéraire, qui jamais ne pourra se contenter de n'être que littéraire.

Notes
(1) Antimodernisme qui semble tout de même être excusé par François Sureau qui écrit ainsi, dans une très belle page que je cite intégralement : «C'est à Saint-Augustin qu'il s'était découvert brûlant d'une flamme secrète qu'assez vite l'abbé Huvelin avait voulu passer à l'éteignoir en lui proposant le mariage avec une demoiselle de Richemont. Claudel, parlant de sa propre conversion, a décrit cette époque en stigmatisant son matérialisme sans recours. Elle avait aussi une autre face, où se mêlaient étrangement les songes de Stanislas de Guaita, ceux du Sâr Peladan, l'occultisme hugolien, et les folies de Mme Blavatsky. D'un côté, les processions spirites d'Allan Kardec, de l'autre l'emprunt à lots du Panama; et les lumières électriques du progrès pour remplacer ces étoiles qu'un président du Conseil déclarait à la Chambre, avant de finir au cabanon, vouloir éteindre dans le ciel, «d'un geste magnifique». Mais surtout, derrière les fastes de la Belle Époque, «les eaux glacées du calcul égoïste» et le culte rendu aux dieux de l'argent gangrenant jusqu'à la religion même, au point que Bloy pouvait voir, dans les mots de «bazar de la charité» donné à l'édifice qui devait brûler rue Jean-Goujon à la suite d'une étincelle de cinéma, un résumé de ce temps. Joseph Conrad, lui, jugeait que les baignoires installées à bord du Titanic lui vaudraient de couler, entraînant dans ce naufrage une société prête à une guerre dont le souffle brûlant devait, quelques années plus tard, rejoindre Foucauld l'exilé» (pp. 117-8).
(2) «Charles de Foucauld est mort le 1er décembre 1916 dans le fortin qu'il avait construit près de son ermitage de Tamanrasset», comme l'indique la première ligne du livre de François Sureau (p. 15).

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