Amère patrie de W. G. Sebald (02/03/2018)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
4157929960.jpgW. G. Sebald dans la Zone.





348294384.JPGFinis Austriae.





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Amère patrie (Unheimiche Heimat. Essays zur österreichischen Literatur, 1991 et, en français, en 2017) fait suite à La description du malheur (1985 et, en français, 2014) publié, comme tous les autres ouvrages de W. G. Sebald, par Actes Sud dont il faut louer la ténacité et le beau travail éditorial, ne serait-ce que les traductions impeccables de Patrick Charbonneau, et premières de couverture franchement laides mises à part.
Comme il en allait avec le premier recueil d'études littéraires de W. G. Sebald, les textes regroupés dans ce second volume présentent des intérêts divers, le premier d'entre eux, et même le deuxième à vrai dire, consacrés respectivement à Charles Sealsfield et à différentes figurations littéraires du ghetto, étant encore bien trop emprunts à mon goût de termes utilisés par une grille d'analyse marxiste. Pourtant, ces deux textes contiennent les thématiques qu'organisera en amples vagues concentriques l'auteur dans ses textes ultérieurs, notamment la description d'une réalité sur le point d'être inexorablement détruite et, plus largement, l'analyse des figurations esthétiques d'une nostalgie du «paradis perdu» (p. 30), du «monde perdu» qui ne peut elle-même qu'être le corollaire de «l'expérience de l'exil» (p. 37). Ainsi, «Sealsfiled a donné ses descriptions de la nature au moment charnière où la nature cessait définitivement d'être la patrie naturelle de l'homme» (p. 48), et c'est au moment où la vie dans les ghettos va être considérée par les Nazis comme la plus claire preuve de la prolifération de la vermine juive que Leopold Kombert va éprouver «le sentiment douloureux de rester attaché à ce dont on se sait déjà irrémédiablement coupé» (p. 55).
Nous constatons aussi, à propos du portrait nuancé de Karl Postl dit Charles Sealsfield, que W. G. Sebald, aux toutes dernières lignes de son premier texte, évoque une bifurcation que dans ses méthodiques et patientes recherches ultérieures, il n'hésitera plus à prendre, en affirmant de l'écrivain qu'il ne savait plus guère «qui il était vraiment ni quelle était sa véritable identité» (p. 50).
Ce n'est du reste pas seulement la patrie ou, pour le dire plus précisément, la Heimat, au sens géopolitique du terme, qui intéresse W. G. Sebald, mais la prise de conscience que c'est le monde tout entier, la nature, patrie première et universelle de l'homme, qui est la victime «d'une dissolution et d'une dislocation généralisées» (p. 19) que consacrera bien sûr la Seconde Guerre mondiale, et singulièrement la catastrophe que fut l'extermination des Juifs d'Europe, pressentie, selon Sebald, par des auteurs tels que Peter Altenberg (cf. p. 99) auquel il consacre un très beau portrait évoquant des thèmes qui lui sont chers comme la misère, la maladie mentale ou la quête d'une vérité constamment diffractée, et surtout, aussi, annoncée comme dans un miroir par Kafka.
Sebald évoque très bellement Le Château, en insistant sur sa dimension messianique qui constitue, selon ses dire, «un niveau de signification que Kafka lui-même a sciemment introduit» (p. 119). Il me semble évident que la dimension messianique des romans de Kafka représente une catégorie interprétative parfaitement opérante et même pertinente, tout comme elle l'est pour les plus grands textes de Sebald lui-même, puisque nous pourrions affirmer, à leur propos, qu'ils figurent «le code secret d'un avenir utopique qui devance perpétuellement le présent, le code secret de l'espoir, inscrit au cœur de la misère et jamais exaucé, d'une rédemption». Et, de la même façon que pour le fameux roman de Kafka, nous pouvons continuer à dire, à propos des textes de Sebald, que ce principe messianique, même s'il «devait aussitôt s'annuler du fait de son irréalité, il subsiste néanmoins sa dynamique morale, le pur désir de le voir se concrétiser» (p. 122). Plus loin, parlant de K, Sebald évoque le trait de caractère des personnes dont il évoquera les histoires secrètes et déroutantes dans ses autres textes : «En prenant conscience de sa propre genèse, cette figure commence à entrevoir la faiblesse constitutive qui la mènera finalement à sa perte. Le désespoir qui est à la source du messianisme est la raison profonde de son échec inéluctable, de son inadéquation foncière» (p. 126). Juste remarque, aussi, sebaldienne en diable, qui consiste à dire que c'est là où «l'exil ne s'avère plus supportable [que] le messianisme apparaît, censé permettre d'en briser le joug» (p. 130). Plus loin, à propos d'un texte de Peter Handke intitulé Le Recommencement, Sebald écrira que la «tradition narrative de l'exil connaît les rêves consolateurs qui voient surgir du monde prisonnier une longue cohorte de figures messianiques» (p. 221).
Fond messianique ou pas, chacun des auteurs qu'évoque Sebald semble ne pouvoir écrire qu'au moment même où il tente de figer, par son écriture, la réalité éphémère de la patrie aimée ou haïe, aimée autant qu'haïe à vrai dire, et qui est sur le point de disparaître ou plutôt, nous dit Sebald, qui a déjà disparue : «Bien des pages que Roth a écrites» sont ainsi «consacrées au sauvetage symbolique d'un monde dont il savait déjà qu'il était voué à la destruction» (p. 137), car, Juif itinérant comme il l'était, il avait sa tombe partout, alors que la Heimat, elle, «n'est nulle part» (p. 140), et devient ainsi «l'exemple même de la pure utopie» (p. 141), ou bien n'est que l'assemblage fallacieux que tente de construire, en désespoir de cause, tel grand romancier dont Le Tentateur, un roman touffu auquel on ne pourra toutefois jamais opposer le manque d'ambition, ne plaît absolument pas à Sebald (1).
Hermann Broch, dont la position idéologique complexe n'est pas sans présenter quelques défauts pour Sebald (2), finit tout de même par être racheté aux yeux du doux et intransigeant commentateur, mais uniquement au moment de sa mort, car l'exil, «selon un dicton du Talmud de Babylone, lave tout péché. Broch, qui songeait à un retour au judaïsme, aura peut-être fini par gravir les pentes du mont Nébo, tel Moïse dans le Deutéronome, pour voir d'en haut la terre promise de Canaan, où lui-même n'avait pas le droit de pénétrer» (pp. 166-7).
Perte et rêve de possession bien plus que possession réelle. Ce que Sebald décrit, dans ce recueil de textes comme dans ces textes plus amples, c'est un monde qui n'est pas en train de se fissurer mais qui, déjà fissuré, vacillant sur sa base, est tout près de sombrer, a déjà sombré en fait. Ainsi est-il, je crois, bien plus pessimiste qu'il ne l'affirme dans un texte consacré à un roman de Gerhard Roth qui n'a pas été traduit en français, en glosant sur la «tendance, devenue endémique dans notre civilisation, à s'acheminer vers sa perte» (p. 199). C'est au contraire au sein même de la perte que Sebald écrit, c'est de son trou noir que son écriture parvient, on ne sait trop comment, sans doute en raison de son extrême discrétion, de sa légèreté, à s'échapper, réussissant ainsi à sauver de l'oubli irrémédiable «les derniers restes, vestiges et tessons de quelque chose qui [est] perdu irrémédiablement et qu'aucun art ne [peut] reconstituer» (3).

Note
(1) «Ce que Broch réalise avec sa présentation itérative d'un bon univers matriarcal opposé aux méchants desseins de Ratti est tout au plus l'exemple d'un mythologisme de diversion, caractéristique de l'époque où il écrit, la tentative désespérée de créer du sens et des cohérences pour compenser un déficit de sens devenu désormais chronique» (pp. 163-4).
(2) «Il ne s'agit naturellement pas ici d'accuser Broch de cryptofascisme, mais de rendre compréhensible le malheur qui le frappait, dû, à l'époque, au fait qu'il essayait encore, alors qu'il était indéniablement révulsé par les menées antisémites et que l'heure était depuis longtemps venue de songer à l'exil, de sauvegarder sa patrie «naturelle» comme s'il s'agissait, en quelque sorte, d'un «bien» intangible» (pp. 156-7).
(3) Sebald cite le texte du Recommencement de Peter Handke, p. 227.

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