Les cigales de la canicule de Besnik Mustafaj (01/08/2019)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
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C'est bien évidemment en plein été, de préférence dans une atmosphère lourde et étouffante figée par la canicule, qu'il faut lire l'étrange deuxième roman de Besnik Mustafaj, Les cigales de la canicule (1) qu'il écrivit à 27 ans. Ce n'est pourtant qu'après un autre roman, Un été sans retour, mais aussi après un essai, L'Albanie entre crimes et mirages, qu'Hubert Nyssen publia ce texte, tout en sachant qu'il n'aurait probablement que peu de lecteurs, et que ceux-ci seraient de toute façon passablement déroutés par ce qu'ils auraient sous le regard, un livre narrant une histoire d'une simplicité déconcertante, interrompant une lecture (elle-même absolument aisée) par quelques gorgées rafraîchissante de boisson, à condition bien sûr qu'ils jouent le jeu de lire ce texte par une chaleur écrasante, même si elle ne devait pas être comme accentuée par le chant insupportable, perçant votre cerveau comme un foret, des cigales, ces insectes franchement communs et même ridiculement convenus que nul, dans le roman de Mustafaj, ne parviendra pourtant à voir, ni même à apercevoir, peut-être parce que le mal est moins affaire de vision objective, rationnelle, que de perspective, de point de vue aussi variable que peut l'être l'humeur d'un homme accablé par la chaleur dévorante.
Les cigales de la canicule est l'histoire d'une contamination, les caractères, tout comme leurs pensées, n'ayant finalement que fort peu d'importance pour Besnik Mustafaj. Ainsi, la nature «subissait le contrecoup de l'esprit maladif des hommes, de même que l'esprit des hommes subissait le contrecoup du jaunissement d'une nature enlaidie» (p. 10), et c'est dans ce jeu de miroirs entre nature et hommes que se joue le drame, que nous ne serions pas surpris de voir rattaché au riche répertoire de contes albanais, où la psychologie des personnages a infiniment moins de valeur que l'exemplarité de ce qui leur arrive. Autrement dit, ce que la littérature albanaise nous donne à voir, et sans doute n'est-elle pas la seule dotée de ce pouvoir, c'est un état passé, ô combien puissant et fascinant, de la nôtre, qui ne fut jamais mieux illustré que par les contes de Chrétien de Troyes, plus largement les grands cycles épiques du Moyen Âge.
Cette contamination est celle de la chaleur qui englue tout, mais celle aussi qui est provoquée par l'incessant chant des cigales; il n'y a donc pas de mot pour décrire un tel événement échappant aux normes et à la mémoire des plus anciens, raison pour laquelle celui de diable, lui, ne peut manquer assez vite de venir à la bouche des habitants de Katund, lesquels, assez vite aussi, ne se rendent même plus compte qu'ils sont des vecteurs de cette contamination, selon cette loi d'airain de la faiblesse humaine qui postule que l'on ne chute que volontairement : «on se rendait compte que l'on s'habitue au mal, que l'on finit par en avoir besoin» (p. 12) quitte, même, à le provoquer, du moins à nourrir des pensées pour le moins impures. Ailleurs, Besnik Mustafaj ayant fait, pour s'en moquer et peut-être, aussi, les plaindre sincèrement, revêtir ses personnages de plusieurs couches de vêtements, afin de tenter d'estomper la vrille permanente du chant des cigales, il est aussi dit qu'il «ne venait à l'idée de personne de rire du voisin, ni de soi, parce qu'ils s'étaient habitués à la monstruosité» (p. 48) consistant à se mettre en chasse d'une seule cigale vivante, en pleine canicule, en étant recouvert, donc, de vêtement des pieds à la tête ou bien, variante truculente de ce carnaval qui ne fait pourtant ni rire ni sourire, en se hurlant dessus pour couvrir l'inqualifiable mélopée des cigales, et cela pour évoquer tous les faits et menus gestes quotidiens, y compris les histoires d'adultère qui auraient dû on s'en doute rester secrètes. Mais, dans le village de Katund, il n'y a pas d'individualité possible et tous ceux sur lesquels l'attention du narrateur omniscient se fixe finissent mal, l'individualité, chèrement acquise d'un strict point de vue narratif bien sûr, se manifestant d'ailleurs par la possibilité, proprement inouïe, de ne pas être incommodé par le chant des cigales, privilège qui ne peut que faire peser les pires soupçons sur celle ou celui qui osera s'extraire de la masse informe, par exemple pour s'élancer sur une colline avant de mourir sans la moindre raison valable, comme si la pureté ne pouvait s'exprimer qu'une seule fois avant d'être rappelée dans le monde dont elle aura de la sorte, fugacement, incompréhensiblement, scandaleusement, signifié l'existence non seulement lointaine mais inatteignable.
Une lecture un peu trop simpliste, typique des quatrièmes de couverture rédigées par les attachées de presse, nous amènerait à penser que Besnik Mustafaj évoque, d'une façon certes symbolique bien que souvent hilarante (2), l'ambiance pesante, parfois très directement criminelle sous ses dehors en apparence anodins, propre à ce que fut d'ignoble la dictature albanaise, et, plus largement, à toute dictature d'inspiration communiste. Certes, telle notation concernant les registres du soupçon ou du secret (comme : «Les gens se trouveraient tous enserrés dans une chaîne de soupçons qui ne feraient qu'augmenter leur désir d'échapper par la seule issue possible : la mort», pp. 29-30), telle mention d'une méfiance instinctive envers les écrits, qui restent (cf. p. 49), conforteraient cette lecture, plus littérale qu'il n'y paraît, donc médiocre, des Cigales de la canicule. La biographie même de l'auteur, qui ne fut pas pour rien dans le processus de démocratisation d'une Albanie de fer, nous invite à de tels raccourcis, qui sont la marque significative des journalistes, mais ce serait oublier que ce texte est, en premier lieu, un exercice de langage, assez fidèlement rendu en français ou, pour le dire en d'autres termes, un envoûtement dans lequel l'histoire racontée n'a que peu ou pas d'intérêt, comme n'ont finalement que peu ou pas d'intérêt du tout, je l'ai dit, les faits et gestes, les paroles, de personnages qui se débattent sur un tréteau coincé entre les Enfers et le ciel, sauf à considérer que l'Enfer se trouve sur cette planète, dévastée par le chant permanent des cigales alors que le ciel, lui, ne daigne même pas faire tomber sur le sol craquelé une minuscule goutte d'eau. En somme, les cigales de Besnik Mustafaj ne sont pas celles de Platon, faisant office de lien entre notre réalité et le monde supra-sensible, elles qui se contentent d'enfermer les habitants de Katund dans leur folie.
L'envoûtement est l'un des premiers titres du Tentateur d'Hermann Broch et j'ai bien cru, plus d'une fois, que la belle Sosja, la fille de Zef Mici, allait tout bonnement être sacrifiée par les habitants de Katund pour faire cesser l'insupportable et permanent chant des cigales, mais Sosja, qui d'ailleurs ne souffre aucunement de cette gêne qu'éprouvent tous les autres en entendant constamment l'infernale stridulation, ne sera pas sacrifiée, même si elle finira bien par mourir, d'une étrange façon, comme si l'auteur, une fois qu'il l'avait utilisée, décidait sans trop de précautions de se débarrasser de sa pourtant harmonieuse créature, preuve supplémentaire que l'intérêt du roman ne se trouve absolument pas dans les caractéristiques des personnages ou même dans l'intrigue, puisqu'il s'agit d'une expérience directement menée sur la pâte du langage : mise au four, à une chaleur pour le moins conséquente, il s'agit de voir comment elle va lever, et les ingrédients utilisés pour permettre à la préparation de gonfler seront oubliés, si tant est que nous puissions considérer que le chef, Besnik Mustafaj, a une seule fois suivi une quelconque recette.
J'aurais aimé avoir quelques notions d'albanais et me pencher sur le texte original, pour voir par exemple si Besnik Mustafaj s'est contenté du simple mot diable auquel recourt systématiquement la traductrice pour évoquer les puissances du mal ou si, au contraire, l'effort de recherche a aussi porté sur les différents noms du Prince de ce Monde, car nous savons pour le moins riche la tradition démonologique albanaise. Parions sur la paresse, excusable cependant, de la traductrice, mais nous n'en serions pas moins surpris si l'on nous indiquait que l'auteur, lui aussi, n'a utilisé qu'un seul mot pour évoquer les serpentements du Malin rendant fous des villageois et, ce qui est sans doute moins tolérable, grotesques et ridicules. Peu importe en fin de compte que le diable, un temps évoqué par les habitants de Katund dans un passage haut en couleurs, soit au moins autant invoqué et maudit que le sont les puissances célestes, tout aussi invisibles et après tout bien capables elles aussi de jouer un mauvais tour aux pauvres habitants du village de Katund, torturés qu'ils sont par ces insectes qui resteront résolument invisibles. Il faut à ce titre noter que c'est le narrateur en personne qui, maître du langage, parvient à nous emprisonner dans la même tragicomédie que celle dans laquelle il se plaît à jeter ses personnages. Il y a donc bel et bien envoûtement, mais c'est Besnik Mustafaj lui-même qui est l'envoûteur, le charmeur qui nous pétrifie et s'amuse à nous faire sourire ou au contraire nous inquiète, fait résonner dans nos cervelles le chant monodiquement démoniaque des cigales. Si, donc, un petit malin de journaliste osait voir dans ce texte une parabole fort commode dénonçant le soupçon général formant l'atmosphère irrespirable de toute dictature, il faudrait qu'il aille jusqu'au bout de sa lecture infantilisante en affirmant que Besnik Mustafaj, pour notre plus grand plaisir, s'est fait le dictateur de son texte, le pliant à ses moindres désirs, même louches, s'amusant de la temporalité et, plus que cela, des possibles (d'où le recours caractéristique au conditionnel), imaginant des scénarios qui n'auront pas lieu et se débarrassant d'une chiquenaude de ses principaux personnages (comme il en va de la fille de Zef Mici, comme il en va d'Yll Përlala ou encore de Rrustë Zena (3)), sans même paraître leur accorder la moindre importance, comme s'ils n'avaient jamais existé qu'à la faveur du chant des cigales (c'est d'ailleurs dans ce dernier qu'Yll Përlala se dissout, cf. p. 88), comme s'il importait peu, encore, de savoir pour quelle raison Nife Karahoda, «la femme la plus âgée de Katund» (p. 59), «changée sans le vouloir en sainte» (p. 92) à moins que ce ne soit en sorcière lubrique, donc en «objet de honte» (p. 98) que les villageois ne manqueront pas de révérer, dit à Rrustë Zena qu'il est très dangereux pour un homme comme lui de se mêler de politique (cf. p. 118).
Affirmer cela, conclure ce petit texte par une de ces commodes pirouettes propres aux paresseux, ne serait donc qu'une facilité bien évidemment. Pourtant, face à un texte aussi déroutant, que nous pourrions qualifier de cauchemar éveillé ou de conte absurde, se nourrissant de sa propre logique interne qu'il est difficile d'apercevoir sans rien connaître des autres textes de l'auteur, encore moins de ses propres influences littéraires, j'avoue sans mal qu'il serait tentant de céder à ce vilain travers journalistique. Mais comment faire autrement, comment éviter de procéder de manière aussi cavalière, sans se plonger ipso facto dans une longue et minutieuse analyse des clés de ce roman de (relative) jeunesse de Besnik Mustafaj, sans explorer la riche mythologie albanaise, les légendes balkaniques mais aussi l'importante tradition orale de ce pays, à moins que, confronté à un texte qui ne se laisse décidément pas saisir, il me faille affirmer que ce sont Les cigales de la canicules elles-mêmes qui ont échappé au contrôle de l'auteur, envahissant absolument tout, y compris son propre esprit qui, comme celui de ses personnages, prendra ses désirs pour la réalité, et confondra le sang qu'il fait couler de sa propre tête cognée contre les murs avec une pluie qui ne viendra jamais, puis gagnant celui des lecteurs et les plongeant dans une muette stupéfaction ?

Notes
(1) Besnik Mustafaj, Les cigales de la canicule (traduction de l'albanais par Christiane Montécot, Actes Sud, 1993). Le terme original, vapa, signifie canicule en albanais.
(2) Le rire s'accompagne toutefois toujours d'un sentiment de profonde étrangeté, de cocasse jamais point très éloigné de la possibilité de la tragédie, comme dans Le Maître et Marguerite de Boulgakov.
(3) Dans un dialogue assez étrange, aux confins de l'absurde ou d'une parabole kafkaïenne, qui résume assez la structure circulaire du texte :
«- Qui était ce type ?
- Je ne sais pas.
- Il paraît qu'il s'appelait Rrustë Zena.
- Qui est-ce, ce Rrustë Zena ? D'où vient-il ?
- Si au moins nous l'avions empêché de creuser lui-même sa tombe... Ce qui peut germer par cette chaleur !
- Mais pourquoi, où est-il parti ? On ne l'a pas vu partir.
- Il est parti d'où il venait.
- Mais pour ce qui est de venir, d'où venait-il ?
- De là où il est parti» (p. 124).

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