La Vie innommable de Michel Bounan (19/05/2020)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
1933797059.jpgÉtudes sur le langage vicié.








Bounan.JPGRécemment, sans même prendre la peine de me saluer, un mystérieux correspondant, m'apprenant la mort de Michel Bounan, m'écrivit péremptoirement qu'il était plus grand que Jaime Semprun. Je n'en suis pour l'heure pas convaincu, mais il est vrai que je n'ai lu qu'un livre de Bounan qui, s'il est supérieur au fils de Jorge Semprun, ne l'est assurément pas par son style.
Qu'est-ce que la vie innommable ? Quelque affreuse réalité pseudo conceptuelle ayant germé dans le cervelet d'un journaliste que nous pourrions rapprocher de la vie nue évoquée par Giorgio Agamben sur les brisées de Foucault ? La vie innommable selon Michel Bounan est notre vie à tous, à moi qui peux vous donner l'impression de manier le paradoxe en faisant cette déclaration ex abrupto, à vous qui me lisez en vous disant que, décidément, je ne suis plus vraiment à une exagération près.
Cette exagération n'est pas la mienne, ni celle de Michel Bounan, de Guy Debord ou, nous l'avons dit, des penseurs du biopolitique, mais celle de notre époque tout entière et même, de notre civilisation techno-marchande, d'abord marchande puisque la technique elle-même peut être vendue au plus offrant et que deux primates un peu plus malins que leurs congénères peuvent tout à coup trouver utile de s'échanger un os ayant la forme d'un marteau, d'abord technique puisque la marchandise se doit d'être façonnée avant que d'être mise en circulation ou échangée.
Michel Bounan lui-même, en reproduisant une lettre censée présenter son travail à tel lecteur fameux qui «fut justement estimé pour avoir été naguère un des critiques les plus résolus de la servitude moderne sous ses nombreuses formes politiques, culturelles et idéologiques, avant de devenir le sujet favori des éditorialistes et des biographes, des trafiquants de culture et des éditeurs de missiles [Fayard]» (1), expose très succinctement l'intérêt de son livre et, plus largement, de sa réflexion telle qu'il l'a illustrée depuis Le temps du sida, en affirmant que «la médecine moderne est un produit de l'idéologie marchande» (p. 165, l'auteur souligne). Ne nous attardons pas sur cette thèse, Michel Bounan n'ayant jamais de mots assez durs pour fustiger «les silences de cette science prostituée» (p. 39) qui ne fait qu'anticiper, en somme, l'apparition d'épidémies qui elles-mêmes sont provoquées par notre société de la marchandise universelle, cet Ouroboros destructeur se recyclant à l'infini en sapant «la cohérence du vivant et ses réactions» : «tous les dommages provoqués par le fonctionnement des sociétés modernes soutiennent leur développement accéléré et celui de leur nocivité» (p. 69), notre époque, en créant ses fléaux, n'ayant du coup de cesse de se légitimer par un sacre prophylactique. Quelques semaines ou mois de distanciation sociale, quelques yeux électroniques de plus sur des citoyens réduits à des marionnettes applaudissantes devant présenter leur sauf-conduit toutes les fois qu'elles osent aller chercher leur baguette de pain, voici qui n'est plus une une vue de l'esprit mais une réalité toute proche, dont nous avons vu la bienveillante nocivité et qui, sans aucun doute, n'a pas fini de produire ses propres effets : encore et encore de l'infantilisation, encore et encore une vie maigre, orientée uniquement vers le soleil chassieux de la surconsommation, encore et encore une vie complètement vide s'avachissant chaque jour davantage sous une chape de paroles démonétisées, apprenantes comme disent les idiots managériaux, en passant par notre ministre de la Culture et même ce qui est, je crois, le Président de la République française, Emmanuel Macron.
On peut donc se demander s'il se passe «encore quelque chose sur cette planète si bien disciplinée et jonchée de mirages à quatre sous» (p. 96) qui nous sont vendus comme de fascinantes nouveautés constituant, pour reprendre les termes de Guy Debord, une «immense accumulation de spectacles» témoignant superlativement, écrit Michel Bounan, de «la vie ruinée» (p. 98), qui est une vie frauduleuse, fallacieuse, dévaluée, le mauvais rêve de Georges Bernanos duquel il semble impossible de s'échapper, en raison de cette inébranlable logique circulaire qui nourrit notre société de ses propres déchets, la pseudo-liberté qu'elle nous offre se gavant d'actes de contestation tout aussi vains que recyclables, illusoires dans leur réelle capacité d'ébranlement : «nul ne peut critiquer, blâmer, ni même considérer l'organisation du mensonge sans se dépouiller soi-même, sans perdre les dernières illusions qui lui permettent de survivre, de sursis en sursis» (p. 101).
Car il faut bien continuer sous le fardeau invisible même si, plus d'une fois, perce dans le livre de Michel Bounan une perspective apocalyptique bien réelle (cf. p. 140 où l'auteur parle de «l'holocauste prochain», ou p. 146, avec «l'imminent désastre écologique et épidémique»), au sens où elle brisera le dernier sceau, continuer et «tout accepter, car l'organisation du mensonge est cohérente dans ses offres et ses demandes : accepter de se détruire soi-même dans sa vie mensongère et compenser ce renoncement au moyen de leurres marchands; se dépouiller de sa liberté au travail et choisir «librement» entre deux marchandises identiques; oublier sa propre authenticité et acheter l'authenticité d'un bibelot ancien; renoncer à la vie et acheter une «voiture à vivre»» (p. 102), autant d'actes d'achat censés nous prémunir de la séduction dangereusement anarchiste des lendemains qui chantent.
Il n'y a pas que le prolétariat qui n'est bien évidemment pas une classe sociale mais «le sujet de l'Histoire qui dissout toute classe sociale existante et toute civilisation finissante», prolétariat qui est encore défini par l'auteur comme «le résonateur des désordres du monde, celui par qui revient régulièrement le scandale de la vie et qui sauve le monde en se sauvant soi-même» (pp. 112-3), il n'y a donc pas que le prolétariat qui serait capable de nous offrir la toute dernière bouffée d'oxygène dans un monde où l'air est devenu irrespirable. Bon an mal an si je puis dire, la maladie, aussi, représente une de ces ombres «qui nous hantent plus tard dans nos rêves et dans nos fantasmes, nos lapsus et nos actes manqués», la maladie affectant bien sûr le corps, surgissant de manière plus ou moins spontanée pour nous rappeler à la vie, mais à une vie déchue puisqu'elle est innommable; la maladie n'est qu'une réaction, saine oserions-nous dire dans ce monde retourné depuis la Chute (Bloy et non Bounan, bien sûr), au monde déchu qui l'a créée de toutes pièces ou plutôt, germes. En effet, si «toutes les activités permises aujourd'hui, individuelles, sociales ou politiques, travaillent contre la vie», il y a fort à craindre que parfois, néanmoins, «un surcroît de douleur» n'entraîne et ne provoque «une explosion accidentelle et amène, à la surface du monde, la vérité sanglante. Les médias nous montrent alors, barricadé derrière ses volets clos, ce qu'ils appellent un «forcené»; et la police doit promptement l'abattre» (p. 107). En plein psychodrame de confinement, on a pu voir quelques inconscients, des fauteurs de troubles selon les médias, une minorité bruyante et même tumultueuse, refuser le diktat sanitaire et se promener tranquillement sans masque, d'autres encore défier ouvertement nos valeureuses forces de l'ordre. Dans tous ces cas, bien d'autres encore, nous voyons le résultat du déconfinement d'une colère, moins que cela, d'un sentiment d'imposture, d'une gêne, d'un ennui sans cause directe, qui explose directement sous le nez des gardiens d'un ordre auquel tout le monde semble s'être soumis, faute de parvenir à imaginer comment il pourrait être durablement battu en brèche. Les imbéciles droitistes, eux, ne voient bien sûr, dans ces soudaines explosions de violence, rien d'autre que l'ensauvagement de plus en plus manifeste d'une partie toujours plus grande de la population française : je leur suggère, avant de s'estomaquer d'indignation, de réfléchir au fait qu'ils sont, eux aussi, les dociles moutons non point d'un État répressif, mais d'un État qui n'a même plus besoin de répression directe pour les remettre dans le droit chemin de l'épanouissement démocratique.
Si la vie contemporaine est devenue innommable selon Michel Bounan, comment la dire au travers d'un langage qui lui-même ne cesse de s'amenuiser, de servir les seuls intérêts de l'universelle circulation de la marchandise et, même, d'être considéré comme le volapük décérébré de la Machine ? Le chapitre intitulé L'indicible m'a paru riche d'aperçus autres que métaphoriques, puisqu'ils s'appuient sur les connaissances médicales de l'auteur, spécialiste de l'alexithymie. Il part du principe que ce sont de «profondes transformations linguistiques [qui] accompagnent toujours la chute et la naissance des civilisations» (p. 124), allant ainsi, hypothèse intéressante à mes yeux, jusqu'à supposer que, là où «la prééminence marchande a précédé l’État moderne, les flexions nominatives et le cas sujet ont disparu» puisque le vivant, réduit au rang d'objet interchangeable, est «toujours identique à lui-même dans sa relation dialectique avec son environnement» alors qu'à l'inverse, le «cas sujet a survécu» partout où «le pouvoir d’État a précédé la domination marchande», comme s'il fallait encore, en somme, supposer l'existence d'êtres libres capables, avant de définitivement se coucher et répéter les mots idiots de la tribu, d'imposer leur insolente liberté dans une société où le pouvoir en place fixait l'orthographe, la syntaxe et même la «définition des mots», allant y compris jusqu'à créer «une espèce de secrétariat d’État au langage» (p. 125). Il est ici fort dommage que Michel Bounan ne nous donne pas le plus petit exemple censé confirmer ses dires, mais il faudrait sans doute que quelque noir travailleur, conscient de devoir se libérer de ce que l'auteur appelle «l'absolutisme marchand» (p. 126) ou encore «la forteresse marchande» (p. 127), à condition, certes, qu'il réussie d'abord à s'extraire des mailles de la novlangue managériale, se lève une dernière fois et, avant de tomber et de crever, non de balles mais du silence pas même méprisant mais mécanique imposé par la Presse (2) que Bounan conspue à si juste titre, décide d'entreprendre la rédaction d'un monstrueux dictionnaire du langage déchu : «Le vocabulaire marchand et policier a envahi sans vergogne ces régions autrefois protégées : s'investir dans ses goûts, négocier son angoisse, être interpellé par sa souffrance, être pénalisé dans sa vie amoureuse», et la liste de ces horreurs verbales, d'autant plus dangereuses qu'elles avancent sans bruit, est évidemment bien plus longue que ces quelques occurrences. Que peut donc vouloir dire, dans ces conditions, «la liberté de parler ou d'écrire, quand l'ordonnance du monde modèle de telles consciences, un tel langage ?» (p. 129). Rien, et c'est sans doute pour cela que tout le monde parle pour ne rien dire et que les rares qui, eux, ont quelque chose à dire, sont moqués, tus ou prudemment tenus à distance, casés dans les petits bocaux si pratiques de l'originalité.
Autre passage, intéressant, éloquent pourrions-nous affirmer en ces parages langagiers, que celui où Michel Bounan évoque une maladie du langage, sous la forme de l'alexithymie considérée comme l'effet «des conditions marchandes à leur stade avancé» (p. 143), et dans laquelle le patient «ne présente pas sa souffrance comme une souffrance vécue, mais énumère froidement des signes, de façon impersonnelle, objective, comme s'il n'était pas concerné (p. 121, l'auteur souligne en reprenant un extrait du Quotidien du médecin), la Presse pouvant du coup être elle-même considérée comme une «alexithymie épidémique» (p. 136), l'incessant discours journalistique être après tout vu comme «le bavardage de l'alexithymique, d'autant plus prolixe qu'il est destiné à voiler la terrible réalité» (p. 135), cette terrible réalité qui est notre lot commun, la vie innommable.

Notes
(1) Michel Bounan, La Vie innommable (Allia, 2000, p. 164). Notons que cette édition, pourtant revue et augmentée, n'en contient pas moins quelques fautes : il manque un «se» dans la phrase «Personne ne souciait alors» (p. 18); il manque un trait d'union («Et ne serait ce pas») p. 77; ces et non «ses entreprises» (p. 79); espace manquante («réduitet»), p. 84; réplication et non «replication» p. 104; le bilan des victimes pourrait et non «pourraient» (p. 148).
(2) La Presse n'est désormais rien de plus que «la chronique du nouveau monde visualisé par la récente conscience dominante, objective, liée au monde marchand» (p. 131), et elle ne fait rien d'autre que décrire objectivement «l'imposture universelle qui se présente maintenant comme la seule vérité : elle est trompeuse dans la mesure suffisante où son objet est entièrement mensonger» (p. 133). Le rôle de la Presse, comme verrou panoptique en somme de la société du spectacle, est de nous donner l'illusion d'une liberté qui n'est que vie dégradée, vie, déchue, vie innommable, claquemurée dans l'illusion de «divergences intermédiatiques ou même intramédiatiques entre des mensonges variés» (p. 134).

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