Le Troisième Jour d'Antoine Giacometti (19/08/2026)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
3173648471.jpgLes oubliés.









HKR1H61XIAAdu2x.jpgIl est bien difficile de caractériser la nature exacte du Troisième Jour d'Antoine Giacometti, paru chez Desclée de Brouwer en 1936, longuement évoqué par Christy Magnin dans l'un des épisodes de sa belle série Oublieuse postérité, cette lyrique méditation empruntant certaines de ses caractéristiques formelles au roman sans toutefois s'y cantonner, comme c'est aussi le cas du Sceau indélébile d'Elisabeth Langgässer, le texte de Giacometti semblant systématiquement déconcerter, parfois étonner favorablement les quelques lecteurs qui le lurent à sa parution. En fait, l'intention de l'auteur, clairement affirmée (p. 274), consistant à vouloir «narrer l'entreprise d'un homme épris d'absolu, qui, s'étant mis en route au crépuscule, passa une longue nuit à s'enquérir ici-bas du Dieu que ses rêves lui avaient fait entrevoir», est aussi naïvement posée que difficilement réalisée et formalisée.
Ainsi Jacques Madaule, dans la rubrique intitulée Chronique de La Vie intellectuelle du 25 mai 1936 (pp. 340-8), évoquant Baudelaire mais aussi Wladimir Weidlé avec ses splendides Abeilles d'Aristée que nous avions évoquées dans la Zone, évoque un livre qui «veut être un roman (après tout, pourquoi pas ?)» alors qu'il en pointe «l'insuffisance tout de même excessive, puisqu'on prétendait écrire un roman, de l'action extérieure, et beaucoup d'autres choses encore» qu'il ne précisera pas, tout en évoquant «un voyage allégorique et mystique» qui lui fait penser à Dante : «Du reste, poursuit-il, il n'est pas possible de raconter un livre pareil, où nous descendons de cercle en cercle jusqu'au plus profond de l'abîme, jusqu'au point où, entre le voyageur et son désespoir définitif, il ne subsiste plus qu'une faible et tremblante lumière». Certes, la comparaison entre Giacometti et Dante a assez vite de quoi se révéler écrasante mais, bon prince, Jacques Madaule reconnaît qu'il y a «certainement plus de mérite à échouer de cette façon qu'à réussir de petits chefs-d’œuvre faciles, comme chaque saison littéraire nous en offre une ample moisson», puisque le texte de Giacometti comporte «des chapitres d'une prodigieuse densité», qui permettent de saluer en lui «l'un des écrivains les mieux doués de ce temps».
C'est dans une autre de ses chroniques que ce même Jacques Madaule (cf. La Vie intellectuelle du 10 octobre 1936, pp. 171-4) affirmera que le sujet essentiel du Troisième Jour, à l'instar de tel roman d'André Thérive qu'il évoque, est de s'agir «de savoir si la Rédemption n'aurait pas échoué, et, à cette question, il n'est pas fait ici de réponse». Enfin, une chronique non signée, cette fois-ci parue dans La Vie intellectuelle du 10 juillet 1936, évoque le texte d'Antoine Giacometti comme un «livre singulier, mi-épopée biblique, mi-rêve surréaliste, mi-roman, mi-poème», mais mentionne son échec car, pour dire de pareilles visions, il eût fallu «leur prêter un corps qui [eût pu prendre] une réalité vivante» : ainsi, «ce qu'Alain-Fournier n'avait pu avec les poèmes où il tentait d'exprimer ses songes mêmes, il l'a réussi le jour où il l'a suggéré par un roman, Le Grand Meaulnes».
IMG_1242.jpgJean Cabanel, qui rencontra Giacometti, parle d'un «ouvrage à la fois maladroit et magnifique», et «dont presque personne n'a parlé», qu'il tente de caractériser comme une «sorte de voyage au bout de la nuit métaphysique» et «une recherche désespérée de la présence divine, dans un monde aux destinées incertaines», et encore du texte d'un «jeune visionnaire catholique de la lignée de Barbey d'Aurevilly et de Léon Bloy» (in revue Triptyque, n°120, 1938).
Il est d'ailleurs intéressant de remarquer qu'un autre critique, Louis Salleron, dans le périodique orléaniste Courrier royal du 4 avril 1936, a pu explicitement évoquer le plus connu des romans de Céline, mais pour aussitôt affirmer que les ombres de ce fameux texte n'étaient que «la projection sur notre pauvre planète des nuées de l'Esprit où s'aventure Antoine Giacometti». C'est bien évidemment faire fi des particularités propres à ces deux textes, et d'abord d'une évidence, qui n'eut point je pense déclenché de contradiction chez ces émérites lecteurs : l’œuvre d'Antoine Giacometti, qu'on la prenne par quelque bout que ce soit, ne peut qu'au prix d'une métaphore plus fautive que rapide être considérée comme un roman.
C'est aussi très maigrement qualifier l'originalité du texte d'Antoine Giacometti que de le rapprocher du génie aurevillien qui se déploie principalement dans le roman ou l'ample nouvelle, comme le montrent Les Diaboliques ou Une histoire sans nom, ce qui n'est donc franchement pas le cas de cette longue vision hallucinée qu'est Le Troisième Jour qui, s'il a quelque modèle, doit à mon sens être bien davantage rapproché d'une épopée visionnaire comme La Vision d'Hébal de Ballanche, ce qui nous permettrait, en paraphrasant Sainte-Beuve, d'affirmer que Giacometti comme Ballanche ont écrit des œuvres «où le prisme poétique réfracte pourtant chaque idée», voire être rapproché des magnifiques méditations d'Ernest Hello, dont les réflexions sont tissées d'images puissantes, et dont l'intention première, sous des dehors apologétiques, essaie de rendre palpable ce qui n'a pas de consistance, de donner un corps, fût-il un peu trop éthéré dans bien des pages répétitives, à une série de doctrines de théologie, de questions mystiques disputées et, bien sûr, de coups de sonde, souvent admirables de profondeur, dans l'inconnu de l'âme ou les gouffres, d'en haut comme d'en bas.
Il semblerait donc, étant donné la nature trouble du texte d'Antoine Giacometti, que nous demeurions sur notre faim, et qu'il nous faille finalement déchanter, donc, faute de pouvoir exaucer le vœu d'Albert Béguin qui, dans un texte intitulé Monde moderne et sens de Dieu de la Semaine des Intellectuels catholiques, écrivait en 1953 qu'il attendait d'une Hello.JPGœuvre chrétienne «qu'elle fasse le Christ présent, qu'elle l'invoque et l'évoque parmi nous, hic et nunc, dans un face à face aussi impérieux, aussi contraignant, aussi bouleversant qu'il le fut pour les Apôtres sur les chemins de Galilée». Nous manquent en somme, dans ce puzzle, plusieurs éléments, comme il en manque dans les rapports ayant visiblement existé entre l'auteur et l'un des modèles incontestables de sa prose, le Bernanos du premier roman, paru en 1926, Sous le soleil de Satan, que l'auteur considère comme «le plus grand de ses ouvrages» alors qu'il affirme qu'il y a désormais «bien longtemps [qu'il l'a] vu pour la dernière fois» : «la vie sépare et disperse, les années passent, de longs silences s'établissent. On pense souvent à renouer, à reprendre la conversation interrompue», on a le temps, «on a toujours le temps... mais l'heure sonne» et «en voilà pour jamais, en voilà pour l'éternité.» Que savons-nous d'ailleurs de la rencontre, probable, d'Antoine Giacometti avec Georges Bernanos ? Visiblement rien, si ce ne sont ces quelques mots, qui du reste n'indiquent même pas que les deux écrivains ont pu échanger plus d'un regard : Antoine Giacometti, sans doute, s'est contenté d'assister à une conférence du Grand d'Espagne et n'aura peut-être même pas osé aller le saluer.
En revanche, qu'il nous soit permis, dans cette première approche du texte difficile à classer d'Antoine Giacometti, de considérer avec attention les affirmations de l'auteur lui-même à propos des grandes œuvres, car Le Troisième Jour est incontestablement un grand texte, en disant que l'on peut prendre avec lui «toutes les libertés qu'on veut, à condition de ne pas la traiter bassement». Nous ne traiterons évidemment pas le texte de l'auteur avec bassesse, car nous le voyons comme un signe impérieux adressé à chaque chrétien, peut-être même à tout homme de bonne foi, qui devra apporter sa pierre, aussi petite et ridicule soit-elle, à l'immense Croix qu'érige une rédemption non seulement de plus en plus incertaine dans ses manifestations mais assurément toujours en cours, et qui jamais peut-être ne trouvera sa fin, semble nous dire et craindre Giacometti. C'est dans cette attente, somme toute bloyenne et même bernanosienne, que l'auteur jette son Troisième Jour, accentuant encore la noirceur voire le pessimisme foncier des grands textes de ses deux noms prestigieux. Ainsi Giacometti peut-il, dans le paragraphe qui suit, invoquer l'aide auxiliatrice de tout croyant et évoquer moins le premier roman de Bernanos, ayant alors à l'esprit davantage, sans doute, Monsieur Ouine, dont hélas il ne pipe pratiquement mot, que son propre ouvrage donc, Le Troisième Homme; cette tâche, écrit-il, «est suffisamment imposée par la vue d'un monde dont l'agitation énorme a partie liée avec le néant, de plus en plus, comme si le Rachat n'eût servi de rien, et par le souvenir de la promesse que le Christ avait faite de revenir, promesse de restauration glorieuse et d'amour unanime, indéfiniment ajournée», comme si, à l'évidence, nous n'étions sauvés qu'en espérance, selon la parole admirable de saint Paul, ce qui «signifie qu'au fond de la souffrance du Christ il n'y a point un rachat accompli, mais seulement sa possibilité. Le Christ n'a pas effacé la faute, il n'a pas restitué au monde son innocence originelle, image de la splendeur du Père. Il s'est établi en lui comme l'unique possibilité de salut».
IMG_1221.jpgCe propos si incontestablement juste de Giacometti, nous le trouvons dans une ample et belle étude (1) sur Georges Bernanos qu'il qualifie d'auxiliateur (in Georges Bernanos, éditions du Seuil / La Baconnière, coll. des Cahiers du Rhône, essais et témoignages réunis par Albert Béguin, 1949, pp. 72-88), dont tel passage évoquant Sous le soleil de Satan semble être un calque assez transparent des descriptions de paysage telles que l'ouvrage que nous évoquons de Giacometti en comprend plusieurs : «Il me semble qu'une manière de rendre compte de ce livre est de jeter sur le papier, telle quelle, l'espèce d'image qu'il m'a laissée, avec quelques-unes des grandes paroles qui se sont inscrites au passage dans ma mémoire. C'est d'abord une étendue grise, cette même plaine du nord que Bernanos a décrite, les hameaux, les fermes éparses, de longues routes, tout cela macérant sous un ciel bas qui s'achève à l'horizon par une mince bande de jour».
De fait, comme l’œuvre de Georges Bernanos, nous pouvons qualifier d'auxiliatrice, «s'il est vrai que Dieu demande à l'homme de veiller avec lui, à l'heure toujours présente du Jardin des Oliviers et de la Sueur de Sang», celle d'Antoine Giacometti qu'il nous est donné de lire, Le Troisième Jour dont le titre est la reprise évidente du credo de Nicée-Constantinople (2), mais écrit sur un ton singulier, comme s'il s'agissait d'un appel, et même : d'un ordre adressé au Christ pour qu'il revienne ou, à tout le moins, afin de l'aider à faire pencher la balance vers la Rédemption, non en attente, comme vue au travers d'un miroir, en énigme, mais effective, réelle, seule capable d'infirmer «l'hypothèse, à peine concevable nous dit Giacometti dans son étude, où la somme des prévarications serait en définitive supérieure à celle des mérites, où le néant l'emporterait sur la vie dans l'universelle solidarité».
jkjkj.JPGLe combat est bien réel aux yeux d'Antoine Giacometti, et c'est toute la force des romans de Bernanos, singulièrement du premier d'entre eux, d'avoir permis de peindre «Lucifer tel qu'il est probablement, ou du moins sous une forme plausible», cette vision ne pouvant décemment pas être tenue «pour un simple travail littéraire», mais pour quelque chose de supérieur, que Giacometti ne définit pas et qui appartient, en propre, au génie de Bernanos, et que son admirateur, très visiblement, s'efforce de reproduire, voire d'imiter, qui est une espèce de praxis qui découlerait, pratiquement (aux sens multiples de cet adverbe), du texte vers l'action. C'est peut-être pour cette raison finalement que Le Troisième Jour échoue, fût-ce, simplement, en tant que roman du moins, car c'est beaucoup trop que Giacometti demande à un texte, et à un texte de surcroît sans genre bien défini qui propose, on le comprend assez vite, une espèce d'au-delà du texte; mais c'est là un pas que l'auteur nous laisse, seul, accomplir, sans nous promettre quelque succès que ce soit, ni même la banale assurance de savoir que, quelque part dans mon pays ou dans un autre, un lecteur dont je ne sais rien a lui aussi lu le livre que, songeur, je viens de refermer, tant il semble évident que le nombre de ces personnes a dû être confidentiel mais que, lui et moi, ce lecteur inconnu, d'autres peut-être qu'il conviendrait je le crains de ne compter que sur les doigts d'une seule main, avons en quelque sorte fait de ce texte un appui duquel nous tenir puis nous élancer, un bâton avec lequel il nous sera possible de mieux assurer notre déambulation ou plutôt, notre marche au but fixé, qui ne peut être que le Golgotha. Je dirais que le texte de Giacometti nous présente le cas de figure pour le moins paradoxal d'une œuvre appelant sa propre transsubstantiation et, par-delà, la transformation du lecteur en auxiliateur.
IMG_1327.jpgIl est à cet égard intéressant de remarquer qu'Antoine Giacometti plaque, sur Bernanos, le rôle et la mission que Léon Daudet affirma être celles de Léon Bloy, que dans une magnifique conférence (reprise en volume dans Flammes, Grasset, 1930, pp. 207-41) il qualifie plus d'une fois d'intercesseur et même de semeur, évoquant implicitement un au-delà des seules action et influences littéraires multiples si je puis dire, l'auteur devenant une figure bien plus mystérieuse que celle de l'écrivain et son œuvre acquérant un statut trouble, à la fois modèle difficile à atteindre et sorte de rampe de lancement pour bolide pressé de s'échapper de la bien trop humaine et quotidienne pesanteur dénuée de grâce, tâche et même mission qui l'éloigne grandement de la seule publication de textes : «Bloy est un semeur, parfois hargneux, injurieux, emporté, parfois amer, un semeur de sublime. Il le jette, d'une large et franche main, dans le silence de la réflexion. Où et quand seront ses moissons, on le verra. Quand un homme de cette envergure est né, sa descendance, surnaturelle et bouleversante, est certaine» (p. 218). Il est bien dommage que Giacometti, à ma connaissance du moins, n'ait pas placé Bloy à la même hauteur que Bernanos, dans ce domaine-là toutefois, le Mendiant Ingrat semblant bien davantage que le Grand d'Espagne s'accorder au tempérament fougueux de l'auteur du Troisième Jour, qui lui aussi, comme Bloy, mais incontestablement, du moins pour ce que nous en savons, dans une bien plus faible mesure, semble avoir passé, «dans un ouragan d'insultes et de fureurs, en faisant le bien moral et en exécrant» (p. 226).
Revenons au texte de Gicacometti, ce petit détour par Bloy évoqué par Daudet nous permettant d'illustrer mon propos, car c'est peut-être alors que Le Troisième Jour réussit, sur un autre plan que littéraire sans doute, à esquisser la réalité d'une absence totale de partage, de communion, les mots s'effilochant devant l'affreux doute que le Christ a échoué, l’œuvre étrange et aporétique, sans rien avoir d'auxiliatrice, sans constituer, sous nos pieds, quelque solide échelle qui nous permettrait de nous extraire de la boue pour rejoindre un sol ferme, peignant sous nos yeux, autour de nous, un Enfer plus hermétique encore, si cette proposition folle pouvait avoir quelque sens, que celui dans lequel glissent Mouchette, Donissan peut-être qui a offert son salut pour la sauver, l'Enfer que Bernanos représenta dans son dernier roman, Monsieur Ouine et qu'à son tour Antoine Giacometti évoque ainsi : «J'imagine un instant que tous les autels du monde soient taris, qu'il n'y ait plus un seul prêtre sur la terre. Il s'ensuivrait un évanouissement ontologique dont l'horreur secrète dépasserait celle de tout cataclysme possible, car ce ne serait plus alors une énergie capable de créer, agissant au-rebours d'elle-même, qui produirait l'universelle débâcle, mais le retrait définitif de la seule force qu'on ne puisse utiliser pour la mort, la seule qui vivifie et unisse. La trame de solidarité et d'échange où tous les hommes sont impliqués, même les non-catholiques, même les non-chrétiens et les incroyants, en raison de leur qualité d'hommes, serait au même instant rompue. Et chacun se retrouverait surnaturellement isolé, sans accès à Dieu, sans IMG_1168.jpgcommunication véritable avec les autres créatures, fixé en soi-même au sein d'un commun néant.»
Dans Le Troisième Jour, c'est plus d'une fois qu'Antoine Giacometti évoque le Mal de façon très classique finalement, comme une privation douée d'une volonté néfaste, par le biais d'une comparaison bernanosienne (l'un parle d'ulcère, l'autre de cancer) : «Ah ! ce n'est pas assez que le mal soit coulé en nous et pénètre en entier notre contexture, semblable à l'ulcère qui garde, dans le secret des corps, la forme de l'organe qu'il a rongé. Sur tout ce qui a place dans l'air il voltige et se dépose comme la poussière d'un vent d'été. Partout il rôde et s'infiltre : à travers même la matière inanimée ! Il enduit au dedans nos demeures et prend le contour des animaux et des choses domestiques. Qui pourrait en calculer l'expansion latente ou noter avec des mots et des chiffres l'étirement continu d'un sinistre amour ? Mais vienne l'ombre, émaillée de grandes lois tournantes, voici qu'il porte en plein ciel sa propre masse et divulgue sa règle au peuple attentif des Séraphins» (3).
L'univers d'Antoine Giacometti est absolument désespérant, vide ou plutôt vidé de toute réelle présence : «Le ciel ne rend plus qu'un bruit creux. Dieu s'est retiré aux îles désertes où nul n'aborde qu'en naufragé, après l'immersion de toute espérance et le délaissement des meilleurs compagnons» (p. 57), univers d'une dureté proprement minérale, le Mal lui-même paraissant avoir cessé d'agir (4), après avoir grouillé comme nous l'avons vu proliférer dans Monsieur Ouine (5), mais ce n'est là qu'une apparence, parce que son narrateur nous assure que le seul péché réel, celui qui ne sera pas pardonné, réside dans l'inaction, dans le refus de déplier les immenses potentialités de l'homme, dans le refus, en un mot, d'assurer l'aide auxiliatrice : «Le crime capital est d'omission. Un jour, les actes restés dans tes muscles et les mots que tu n'as point prononcés prendront une consistance assez étonnante. Ce sera, sur ta tête, pour l'accabler, quelque chose comme la pétrification du néant» (p. 35), l'aide pouvant être apportée étant, bien évidemment pour un écrivain, dans et par la langue : «Ah ! quand du geste et de la parole tu t'efforces de définir ton ivresse, prends garde qu'échappant aux conventions d'un dialecte apprêté ta langue heurte dans le délire quelque vocable fondamental, un de ceux que le Verbe, avant toute création, a formés pour asseoir son dessein» (p. 43).
Que signifie ce silence, demande, à chaque pas du Troisième Jour, Antoine Giacometti ? Il semble en effet que Dieu se soit retiré de nous et que, logiquement, «le mal perce dans cette absence infinie», même s'il est «sans esprit et sans gloire : un mufle aveugle, un sexe triste», et s'il parle, ajoute l'auteur, «c'est d'un propos bégayant, dans une maigre pluie de salive poltronne et parmi de muqueuses pudeurs, sans animer rien, sans entamer la taciturnité secrète du monde» (p. 73), le voyageur dont l'auteur nous narre les visions, se déplaçant «dans l'énorme vacuité de cette époque à travers le feu et la pierre», croyant «discerner l'attente d'une nouvelle parole, dont il ne savait si elle serait bonne ou funeste, encore en suspens» (p. 74), cette parole nouvelle, quelque hypothétique verbe supérieur voire rédimé auquel Giacometti n'aura bien évidemment pas été le seul à poursuivre la chimère (6), devant elle aussi se faire l'auxiliatrice de la rédemption en souffrance, en attente, perpétuelle puisqu'il est bien clair pour l'auteur qu'il n'y a point «un rachat accompli, mais seulement sa possibilité !» (p. 81) et qu'en somme, mal user du langage, c'est ralentir un peu plus la parousie : «Les choses qui étaient autour de l'homme ont oublié le nom qu'il leur avait donné et qui les distinguait l'une de l'autre» (p. 171). Ainsi répondons-nous à l'une de nos remarques : c'est dans et par ses textes qu'un écrivain désireux d'apporter son concours, aussi infinitésimal soit-il, afin de hâter la réussite de la Rédemption, agira. Mais, d'abord, c'est dans le gouffre qu'il ne faut pas craindre de plonger, tout en espérant, au troisième jour, pouvoir en remonter.
La dynamique interne du Troisième Jour contredit la stagnation à laquelle le Mal absolu, plus qu'à un acte de révolte qui serait encore par trop romantique et nous rappellerait quelque haute figure d'un Satan fin-de-siècle (7), souhaite parvenir, mais pour alors s'anéantir lui-même (8), pour laisser place au Vide final, d'où plus rien ne germera, sinon peut-être quelque nouvelle Création voulue par un Dieu décidément enclin au pardon, puisque Antoine Giacometti alterne les visions d'un univers devenu froid, radicalement muet et inerte, où l'appel de Dieu sera sans le plus petit effet sur les vivants tout autant que sur les morts appelés à la résurrection (cf. p. 189), avec celles d'une orientation beaucoup plus apocalyptique, prophétique même, décrivant le futur de l'humanité et la venue de l'Antichrist, censée annoncer le retour du Christ, l'unique môle de verticalité, en fin de compte, qui émerge encore du naufrage, à l'unique condition que l'homme ne l'oublie pas, et qu'il se souvienne qu'il lui reste à accomplir une mission, puisque «c'est notre destinée de charnels d'avoir à nous contenter d'une promesse, déposée au sein de la terre avec le corps du Christ, liée à la terre et non pas encore accomplie, mais notre seule chance d'accomplissement» (p. 217). Ainsi, étonnante convergence avec la planète Trantor telle que l'imagine Isaac Asimov dans Fondation, notre voyageur voit dans le futur qu'il sonde une réalité affligeante, «sous l'immense arc d'acier crépitant dont l'homme futur aura ceint le globe, l'apparition de Celui que personne ne saura plus reconnaître» (p. 93), dont la seconde venue, comme Yeats la nomme, ne pourra que suivre la survenue de son adversaire, non point tel fameux Grand Inquisiteur de la fable dostoïevskienne mais plutôt règne sans partage de la facticité, de la Machine : «Des temps viendront, disait le voyageur, où la Ville, l'énorme Ville de béton et d'acier s'assoira sur le globe, ayant rompu l'ouvrage divin. Ni végétation, ni bêtes. L'âne et le bœuf de Noël auront rejoint dans l'éocène les plus indéterminables fossiles. Aucun arbre ne se dressera sur le sol pour qu'on y taille amoureusement une croix qui saigne et fructifie. Aurons-nous enfin le bonheur ? Sous un plafond de fumées, sur une population de machines, l'homme sans animaux et sans fleurs est seul ici bas à perpétuer une sève épandue jadis dans chaque élément; et parmi les hommes, beaucoup n'ont gardé d'esprit que ce qu'en demande le fonctionnement d'un rouage de l'impassible organisme. Une domination qui n'offre aucune prise à la supplication ou à la vengeance, ni concours géographique, ni cœur de chair, s'est instaurée sur les vivants» (p. 104).
Le mouvement que Giacometti imprime à son texte est ainsi double, d'attente éperdue et d'accumulation des obstacles, à seule fin, dirait-on, de retarder la seconde venue, de repousser indéfiniment la parousie du Seigneur pour, sans relâche, accuser l'homme de trahison, d'oubli, de prévarication, tout en rendant le poids, si je puis dire, la présence en tout cas du Mal de plus en plus tangible dans un univers qui semble, comme celui du dernier roman de Georges Bernanos, avoir été peint par Georges Rouault, les «rares vivants qui s'obstinent à espérer» ne sachant pas, bizarre image point complètement satisfaisante, «lequel est le plus aveugle et le plus sourd, du bruit de la terre ou du silence d'en haut», alors même que le Christ «a manqué à sa parole», formidable sentence et accusation de l'auteur, toute proche du blasphème bloyen, puisqu'il avait «promis de revenir, avant qu'une génération eût passé, et les siècles l'on appelé inutilement» (p. 227).
Alors, quoi ? Quelle espérance nourrir inutilement ? Quel foyer de feu sacré entretenir dans le froid et les ténèbres, dans la désolation du monde tombé, avec l'homme expulsé du Paradis ? Malgré les toutes dernières pages du Troisième Jour, qui semble entrevoir et même : considérer la possibilité d'un réveil, en dépit même de l'existence d'une espèce de solidarité dans le Mal et «si tant est qu'une âme dans le péché puisse être, en quelque mesure, comparée au Sauveur du monde» (pp. 247-8), il est évident selon Giacometti que «le Père des hommes attend dans une sérénité terrible que sa parole ait levé en eux, ou se soit tout à fait desséchée» (p. 263), comme il semble désormais tout aussi évident que «nous n'avons devant nous que le vide, qu'il faut remplir de notre substance, et ces ténèbres sans appel ni répit où tu t'efforces en tâtonnant d'embrasser un mystérieux cadavre...» (p. 234).

Notes
(1) Remarquons qu'une autre version de cette étude, plus courte et dont le titre est différent puisqu'il évoque le premier roman de Georges Bernanos dans son lien avec le manichéisme, a été publiée dans La Nef, 6e année, n°50, 1949, pp. 49-57.
(2) «Et resurrexit tertia die secundum scripturas. Et ascendit in coelum : sedet ad dexteram Patris. Et iterum venturus est cum gloria, judicare vivos et mortuos...».
(3) Antoine Giacometti, Le Troisième Jour (Desclée de Brouwer et Cie, 1936), p. 29. Notons que la copie du texte a été visiblement très attentivement relue, étant donné que je n'y ai relevé que quelques menues fautes («gaîne» pour gaine, p. 217, une et non «un intelligence», p. 136) et une espace double (p. 220, devant les termes «le plus grand calme»).
(4) Voir ce passage superbe, pp. 59-60 : «L'espace n'est plus qu'une sorte de marécage obèse et de gangrène magnétique où la foudre en dessous pousse sans bruit comme un ver. Quelle image sous le rayons spirituel ce chaos va-t-il révéler ? Ce n'est point le mal, certes, le mal positif, où bougent des germes, d'où gicle l'idée, que traversent comme des couteaux ses propres regards, plein de fixités et de sursauts, perméable aux données supérieures qu'il altère en les déviant ainsi qu'un grand prisme louche. Ici rien ne luit, rien ne remue. Nous y reconnaîtrons le procédé de l'ennui, ce flasque envahissement, cette pigmentation saumâtre, la façon dont il gagne et s'intronise sous le couvert du labeur et du jeu, dans l'intelligence, dans le cœur, toutes fenêtres bouchées, toutes clartés dissoutes, rongeant les formes, les nombres, les symphonies, crachant sur nos nourritures et s'accroissant lui-même de tout ce dont il nous a détournés, jusqu'à ce qu'explose l'âme ou le ciel ! Pour l'instant, l'atmosphère, bloc d'argile, n'est que pesanteur et mutisme.»
(5) Je cite longuement le texte de Giacometti, aux accents nettement bernanosiens : «Il y a des paysages (comme d'autres réfléchissent la joie de Dieu) qu'un mauvais songe allume intérieurement. Ce ne sont pas ceux dont l'apparence arrache l'effroi : ni l'estaminet de barrière sur un fond d'agression sournoise et d'oubli, enseigne rongée, porte basse aux carreaux brumeux où de temps à autre une tête d'homme ou de femme remonte en riant d'un trou d'alcool, ni quelque demeure très ancienne dans de grands massifs d'arbres muets dont nous ne connaissons la légende enluminée de tortures méticuleuses comme l'amour et de voluptés plus atroces que le feu. Une impression trop attendue déçoit celui que les sens ne guident pas, mais l'esprit. L'horreur parfaite, c'est d'être seul à reconnaître inopinément l'enfer dans une âme que sa médiocrité semblait préserver, sur un visage modeste comme les sources, à travers une coutume resserrée et paisible, dans un lieu comprimé de sollicitude domestique et de bonne réputation»; alors, «à peine s'est-il engagé dans cette rue, le voyageur en a saisi le rayonnement secret. Ce qu'il éprouve d'abord, c'est l'indéfinissable fatalité qui émane de certaines photographies où il semble qu'une sensibilité supérieure à celle de l'homme ait perçu autour du site le plus banal, sans toutefois en révéler la forme, une présence funeste. Confondue avec celles que désigne à l'envie du passant leur tranquille ordonnance, une maison est là quelque part dont l'exhalaison se propage à l'insu de tous comme d'un fruit corrompu et communique au voisinage la teinte et l'odeur qui ne trompent pas» (pp. 63-4).
(6) Nous étonnerions sans doute beaucoup Philippe Bordas en lui apprenant qu'Antoine Giacometti, quelques décennies avant lui, évoquait déjà cette thématique que chacun de ses romans s'efforce d'illustrer, comme le montre par exemple Cavalier noir.
(7) Je crois qu'il n'est pas exagéré de parler, à propos du Troisième Jour, d'une véritable satanodicée, et c'est là une fois de plus un rapprochement possible avec les romans d'Ernesto Sabato. Voyez ce passage éloquent : «Le Tentateur ne ment jamais. Comme il a sa pureté, sa justice, son amour même, tous les pouvoirs, tous les attributs que Dieu lui avait délégués et qu'il a emportés dans sa chute, lui aussi possède sa vérité, une vérité totale, universelle, qui rayonne à l'autre pôle ainsi qu'une grande flamme renversée. Il n'a pas menti à Adam. L'homme en effet doit être semblable à Dieu, ou il ne sera que néant et poussière» (p. 209).
(8) Et alors, il nous semble qu'Antoine Giacometti est, comme tant d'autres penseurs et écrivains avant lui, confronté à la mystérieuse essence, s'il m'est permis d'employer ce terme, de Satan, assez bien définie à mon sens par Jean-Luc Marion (dans un de ses articles recueillis dans Prolégomènes à la charité après avoir été publié dans la revue Communio, intitulé Le mal en personne) où il faut admettre, conceptuellement, que le non-être est capable de pensée et d'action. Ainsi, et de nouveau, en creux, c'est le cas de le dire, nous distinguons la silhouette épaisse de Monsieur Ouine : «Le maître du néant ne souhaite que de tout défaire et tout dissiper en lui. Il se nourrit d'abord d'absence et de vide. Ce n'est pas un témoignage qu'il attend de nous, mais une neutralité totale, l'abstention de l'entendement et du cœur, qui mieux qu'une infraction délibérée, dont la grâce peut tirer parti, nous mette hors du dessein de Dieu» (p. 213).

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