André Lavacourt : de nouvelles pistes de recherche du côté de l'Allemagne ? (31/07/2026)
Photographie (détail) de Juan Asensio.
Il serait après tout logique que l'on puisse rapprocher, à quelque moment d'hypothétiques recherches gonzo-universitaires comme je les affectionne et les ai illustrées dans cette enquête que j'espère avoir été passionnante, les noms d'André Lavacourt et de Jean Cau, qui tous deux semblent avoir écrit sous le soleil chassieux de la décadence, l'un avec une opiniâtreté qui ne lui fut pas pardonnée par les imbéciles de gauche, de droite aussi sans doute où son alacrité réjouissante dut faire quelques victimes et bien des envieux, l'autre dans l'exercice d'un seul tir à bout portant sur la gueule déjà passablement enflée de la littérature française.Ce rapprochement, à ma connaissance, n'existe pas dans le domaine français, à l'exception miraculeuse, ou alors franchement suspecte, du voisinage éclairant entre deux textes parus dans le même numéro de la belle revue Krisis, consacré au thème de la décadence, le premier sur le roman de Lavacourt et mon second texte sur quelques œuvres de Jean Cau, et c'est de manière assez fortuite que j'ai pu dénicher une référence au roman de Lavacourt en langue allemande, et, voilà pour le rapprochement, dans un article évoquant Jean Cau.
Ne nous étonnons pas que les intellectuels allemands, apparemment, connaissent mieux que nous nos propres écrivains, puisque l'érudit Armin Mohler évoqua le roman de Lavacourt dans un essai intitulé Die Fünfte Republik. Was steht hinter de Gaulle ? publié en 1963 (chez Piper), même si ladite mention est purement anecdotique et ne fait rien d'autre que conclure un
paragraphe évoquant plusieurs textes d'auteurs, dont Jacques Laurent signant sous son pseudonyme le plus glorieux, Cécile Saint-Laurent. Voici une traduction partielle du passage en question, qui se trouve à la page 286 de l'ouvrage indiqué : «Pour clore ce tour d'horizon de l'extrême droite, il convient également d'évoquer la littérature de tendance «ultra». Il s'agit de romans qui — ayant souvent atteint des tirages considérables — ont probablement le plus contribué à la diffusion littéraire des idées «ultra». Jacques Laurent — figure de proue de la Jeune Droite littéraire après 1945 — a écrit des récits à forte charge érotique, mêlant habilement des commentaires politiques, sous le pseudonyme de Cécile Saint-Laurent, nom qu'il avait adopté pour ses romans à sensation. Ces ouvrages se déroulent en France, durant l'Occupation et la Libération», qu'il s'agisse de Les Passagers pour Alger ou des Agités d'Alger, Armin Mohler évoquant ensuite Antoine Dominique et certains de ses romans comme Trois gorilles sur un bateau et enfin Jean Lartéguy, qui, selon Mohler, «a souvent nié être un «ultra» [alors qu'il] a pourtant dépeint avec tant d'empathie les incarnations de l'esprit «ultra» au sein de l'armée que celles-ci ont marqué l'imaginaire de milliers de lecteurs.» Vient enfin la mention qui nous intéresse spécifiquement même si elle est bien maigre : «Une variante pessimiste de ce genre — située dans le futur et constituant le seul titre parmi ceux cités à ne pas avoir connu un tirage massif — est Les Français de la décadence d'André Lavacourt». Nous ne pouvions que soupçonner qu'Armin Mohler, si à l'aise dans les rayons des bibliothèques et les notes de bas de page labyrinthiques, quelle que soit, semble-t-il, la langue dans laquelle un livre a été écrit, mentionne le roman de Lavacourt, ne serait-ce que parce que, et ce fait est finalement assez troublant, jamais il n'évoque De Gaulle.
Avant d'aller plus loin, je me dois de mentionner que, comme toujours pour ce qui aura touché mes méthodiques recherches sur ce fantôme infernal de la littérature française, j'ai pu être utilement secondé par un de mes lecteurs, Raphaël Baeriswyl cette fois-ci qui, au moyen d'une référence que je lui ai donnée, assez vague au demeurant, a pu mettre un prénom et un nom derrière l'article en question.Cet auteur, c'est un certain Peter Stingelin et c'est dans un journal suisse, intitulé Schweizer Rundschau : Monatsschrift für Geistesleben und Kultur, qu'il aurait fait paraître son article en 1977, au mois d'avril exactement, sous le titre suivant : Jean Cau — ein Rechtsradikaler unter Frankreichs Literaten, qui ne laisse guère de place à l'imagination quant à la façon pour le moins tranchée sous laquelle ce commentateur nous dépeint l'auteur de L'Agonie de la vieille et de tant d'autres textes où il a magistralement analysé la déroute et même la décadence de l'Occident.
La copie de l'article, au format PDF, me fut communiquée grâce à l'obligeance de mon ami, qui me fit remarquer qu'une seconde occurrence évoquait ce même Peter Stingelin, mais aussi, une fois encore, notre Jean Cau national et pourtant si peu honoré par la nation française, en déroute ou en décadence c'est selon, ainsi que notre évanescent André Lavacourt.
Cette fois-ci, le titre de l'article variait quelque peu du premier (Die Agonie eines faschistischen Literaten), comme en fait foi le moteur de recherches de la Deutsches Literatur Archiv de Marbach, et c'est dans le Frankfurter Helfte, toujours en 1977 mais au mois de mai que cette seconde mouture parut. Il faut noter que dans celle-ci, Peter Stingelin se contente de donner quelques noms, Jacques Laurent, Antoine Dominique et donc André Lavacourt, sans mentionner les romans qui ont retenu son attention pour l'année 1960, comme il a paru dans la version originale de son article où, à côté des Français de la décadence, il cite les Agités d'Alger écrit par Laurent sous son pseudonyme le plus connu, Cécile Saint-Laurent je l'ai dit et, issu de la série nous présentant les interminables aventures de Geo Paquet, dit «le Gorille», Trois Gorilles sur un bateau de Dominique Ponchardier signant donc A. L. Dominique puis Antoine Dominique, je l'ai dit aussi.Quelle ne fut pas ma surprise quand, par une banale routine de chercheur consciencieux en somme, je tapai le nom du mystérieux André Lavacourt dans le moteur de recherches que j'ai mentionné, ce qui me fit découvrir l'existence d'un nouveau commentateur et d'un nouveau texte, mentionnant, apparemment, cette fois-ci comme sujet principal, Les Français de la décadence ! : Janès, Jean de son prénom, auteur d'un texte intitulé >Gutachten zu Lavacourt, André: Les Français de la Décadence, soit un intitulé pour le moins alléchant ! Mes patientes recherches sur cet auteur, qui se sont étendues durant des mois
Quelques recherches me permirent de découvrir que ce Jean Janès, fin connaisseur de la littérature française, avait pu recueillir des textes sur les prêtres ouvriers, préfacer un roman de Gaiser Gerd intitulé, curieusement, Le bateau dans la montagne, publié chez Stock en 1959 et qu'il était l'auteur d'un texte mentionné dans la rubrique Periodical at large de Books Abroad, en 1959, dont le titre, Literatur und Leser von Paris aus gesehen, peut assez aisément, même pour un ignorant comme je le suis en matière de langue allemande, se traduire par La littérature et les lecteurs vus de Paris, apparemment publié dans une revue, Akzente, en 1958.Après bien des requêtes, point toutes fructueuses, dont le compliqué plus que complexe exposé ferait perdre son fil à la plus opiniâtre Ariane, je finis par me procurer un exemplaire physique de la revue en question, m'étonnant au passage de l'efficacité et de la diligence, voire de la singulière gentillesse témoignée à l'égard d'un lecteur étranger posant beaucoup de questions, de tous mes interlocuteurs allemands en
cette affaire, qu'ils travaillent dans des bibliothèques, dans des centres de recherche ou bien en tant que simples vendeurs, auxquels je m'étais adressé pour leur demander de précis renseignements sur les exemplaires d'ouvrages ou de revues que je m'étais mis à rechercher tout à coup frénétiquement, la légère fièvre de la recherche consistant à frayer dans des coins et des recoins franchement peu arpentés, me reprenant.Ma plus belle découverte allait être de pouvoir consulter le texte de Jean Janès à l'état de tapuscrit, portant des corrections à la main de l'auteur qu'après de menues difficultés, toutes techniques, je parvins à faire traduire dans un excellent français ma foi par l'ogre ChatGPT, auquel aucune bribe d'information n'échappe et c'est avec un plaisir certain que j'ai alors constaté que les analyses de l'auteur étaient assez originales, étant donné qu'il semble avoir lu, en français, le roman d'André Lavacourt dès sa parution, alors que les autres auteurs mentionnés dans cette note paraissent avoir eu, des Français de la décadence, une connaissance assez courte, purement anecdotique, journalistique en somme.
Ma seconde découverte fut de constater qu'était jointe, après les pages scannées de l'article de Jean Janès, dont je n'ai jamais pu retrouver la moindre trace dans une publication imprimée, une copie de l'article précédemment indiquée, sur Jean Cau, rédigé par Peter Stingelin, intitulé Die Agonie Die Agonie eines faschistischen Literaten, preuve donc que ce dernier s'est inspiré de la recension de Janès pour écrire son article, et mentionner en quelques mots le roman de Lavacourt ! Je laisse à de plus savants que moi, en ces matières, la volonté de démêler cette affaire, et de trouver les réponses aux questions, sans doute futiles, que je me pose comme :
Je dois remercier François Renault (et aussi Jean-Yves Masson, qui lui aussi s'est proposé) de m'avoir traduit, qui plus est très rapidement, les quelques pages intéressantes de l'article de Jean Janès, apparemment, comme Masson me l'apprit, pseudonyme du peintre expressionniste Walter Jonas (1910-1979) et qui, d'origine allemande, a très vite trouvé refuge en Suisse avec sa famille. Il était très lié à Dürrenmatt et à Max Frisch, et en France était l'ami de Saint-Exupéry.
Attardons-nous sur le texte de Jean Janès, le seul commentateur qui ne se contente pas de reprendre, sans beaucoup de modifications, les affirmations d'Armin Mohler, pertinent dans certains de ses rapprochements et analyses des intentions esthétiques d'André Lavacourt, auquel il prédit, pour se tromper hélas, l'obtention du prix Goncourt («Ce livre a de très fortes chances d'obtenir le prix Goncourt. Queneau, qui siège au jury, lui est favorable et, de toute façon, il s'agit du candidat de Gallimard.») (1). Bien évidemment, il était logique que, comme d'autres, Janès évoque, d'emblée, Céline mais pour, aussitôt, établir une différence, que je juge essentielle : «La critique a naturellement comparé Lavacourt à Céline. Il est vrai que, comme Céline, Lavacourt collectionne toutes les bassesses humaines de son époque avec la minutie d'un entomologiste, les épingle et les expose au regard du lecteur. On retrouve là quelque chose du Voyage au bout de la nuit. Mais Céline est un cas pathologique, consumé par la haine. Chez Lavacourt, au contraire, la colère naît d'un amour déçu.» Et Jean Janès de poursuivre de la sorte : «L'amertume de l'un comme de l'autre – tout comme celle de Nietzsche – se retourne contre la morale judéo-chrétienne. Mais tandis qu'elle conduit Céline jusqu'aux pires formes de l'antisémitisme vulgaire, Lavacourt fait du jeune médecin juif Breuil, qui vient d'achever ses études, le personnage le plus attachant de tout le roman.» Plus loin, Janès ré-évoquera Céline : «Contrairement à l'agressivité schizophrénique de Céline, son agressivité n'est jamais gratuite : elle est portée par un profond sérieux.»
Ce n'est pas le seul rapprochement intéressant qu'opère cet auteur puisque d'autres grands noms sont évoqués comme ceux de Balzac, sur lequel il insiste beaucoup (2), ou de Guilloux; ainsi, le roman de Lavacourt «est composé d'une centaine de courts chapitres de six ou sept pages. Il met en scène une multitude de personnages appartenant à toutes les couches de la société. Leurs destins s'entrecroisent : non pas chacun avec tous les autres, mais chacun avec un autre personnage, celui-ci avec un troisième, le troisième avec un quatrième, jusqu'à former une vaste chaîne d'interdépendances. Cette construction rappelle Balzac, Dostoïevski et, de nos jours – sans prétendre les mettre sur le même plan – Doderer ou encore Guilloux.» Là encore, le rapprochement ne vaut pas règle d'or et Jean Janès nuance son jugement de façon aussi juste qu'intéressante : «L'époque de Balzac n'était pas la nôtre. Elle n'avait pas encore épuisé ses réserves de vitalité ni son capital d'illusions. C'est ce qui confère à sa critique sociale un caractère très différent de celle de Lavacourt. Quant à Guilloux, dans son très beau Les Batailles perdues, il regarde avec mélancolie une époque où les illusions étaient encore possibles. Lavacourt, lui, écrit avec une colère froide, comparable seulement à celle de Nietzsche, contre le monde qui est le sien. Même Le Sang noir, le livre le plus amer de Guilloux, n'est pas animé d'une haine aussi farouche. Il est vrai qu'entre-temps un nouvel épuisement des illusions humaines s'est produit. Une amertume comparable ne s'exprime plus guère que dans les portraits impitoyables de Goya.»Le rapprochement le plus intéressant est sans doute celui que Jean Janès opère avec Balzac; je me permets de citer longuement l'auteur, qui affirme : «J'aurais tout aussi bien pu dire qu'il s'agit d'un roman de critique de son époque; mais La Comédie humaine l'est également. L'ensemble de cette œuvre monumentale, composée de plusieurs dizaines de volumes, avait précisément pour ambition de représenter son époque, ses réalités sociales et politiques, d'être à la fois chronique et critique de la société. Dans certaines parties de cette œuvre, cela apparaît avec une particulière évidence, par exemple dans Illusions perdues ou Splendeurs et misères des courtisanes, tandis que d'autres, comme Eugénie Grandet ou Le Père Goriot, demeurent plus intimistes. Balzac emprunte consciemment des personnages à l'histoire contemporaine : ainsi, le modèle de Vautrin, ancien forçat devenu tout-puissant chef de la police, fut le célèbre et redouté Vidocq. De même, les modèles du banquier, le baron de Nucingen, ainsi que de nombreux autres personnages de ses romans, ont réellement existé, sans que les livres de Balzac puissent pour autant être réduits à de simples romans à clef. Tout cela vaut également pour le grand roman de Lavacourt, admirable, provocateur et tout sauf édifiant. Il raconte la fin de la VIIe République – fictivement située en 1972-1973 – et s'achève sur l'occupation presque sans combat de toute l'Europe occidentale par les Russes. En réalité, pourtant, il parle de notre propre époque.»
Oui, c'est bien, en effet, de notre époque qu'André Lavacourt parle dans son roman qui, s'il eût reçu le Goncourt, eût finalement pu être traduit en allemand, susciter, qui sait, de plus âpres débats qu'en France, où ils furent à peu près inexistants puis, par effet de bord ou de miroir, être de nouveau évoqué en France, et ne point complètement tomber dans l'oubli qui est désormais le sien.
Note
(1) Le passage entier montre que Jean Janès était un fin connaisseur de la vie éditoriale française, mais peut-être ne savait-il pas, comme je l'ai indiqué dans une de mes notes, que Raymond Quenau fut celui qui lut, sans doute le premier, le manuscrit du roman chez Gallimard : «À moins, poursuit Janès que, comme il y a trente ans avec le Voyage au bout de la nuit de Céline, la majorité des jurés ne prenne peur devant l'intransigeance et l'agressivité du livre et ne préfère couronner un écrivain déjà consacré, tel Guilloux, bien qu'il ait déjà obtenu le prix Renaudot onze ans plus tôt.»
Ah, si seulement
(2) Voir ainsi ce que notre excellent commentateur affirme du «roman monumental de Lavacourt, à la fois grandiose, provocateur et tout sauf édifiant, qui raconte la fin de la septième République – elle aussi fictive –, transposée dans les années 1972-1973, et qui se termine par l'occupation, presque sans combat, de toute l'Europe occidentale par les Russes ; mais en réalité, il évoque l’époque que nous vivons. Mis à part la conviction (que je partage) selon laquelle la chute de la nouvelle Byzance, c’est-à-dire de notre monde, est désormais inéluctable, même si elle doit encore se faire attendre douze à treize ans (mais, d’un point de vue virtuel, ce qui s’est produit en 1452 était déjà décidé en 1439), Lavacourt ne s’intéresse pas aux prévisions politiques (concrètement, tout se déroulera très différemment de ce qui est décrit dans son roman – malgré sa connaissance très approfondie du monde des intrigues politiques et des services secrets, il ne faut pas le prendre trop au pied de la lettre. Ce qu’il ne souhaite d’ailleurs pas du tout. Il répondrait : «C'est justement de la fiction»), mais il s'agit plutôt des attitudes humaines fondamentales qui ont conduit à la situation actuelle, et de donner un aperçu de la société française d'aujourd'hui dans son aveuglement et sa décomposition, afin de mettre en évidence l'incapacité de nos contemporains à distinguer l'essentiel du non-essentiel. Une centaine de petits chapitres de 6 à 7 pages, une multitude de personnages issus de toutes les couches sociales, dont les destins s’entremêlent, pas tous entre eux, mais bien l’un avec un autre, celui-ci avec un troisième, le troisième avec un quatrième, et ainsi de suite, de sorte qu’il en résulte finalement un enchaînement – comme chez Balzac, comme chez Dostoïevski, comme de nos jours (cette énumération ne vise pas à établir un classement par ordre d’importance, mais simplement à donner une idée) chez Doderer et chez Guilloux.»
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