Entretien avec Éric Bénier-Bürckel, deuxième partie (30/03/2007)

Crédits photographiques : Maxim Shipenkov (Associated Press).
Suite de l'entretien qu'Olivier Noël et moi-même avons mené avec l'étrange romancier qu'est Éric Bénier-Bürckel. La première partie de ce véritable dialogue a paru sur le blog d'Olivier qui est, sans nul doute, je me répète, l'un des tout meilleurs sites littéraires qu'il m'a été donné, pour l'instant, de lire, alors même que je suis bien souvent en profond désaccord avec les conclusions auxquelles parvient Olivier sur les livres qu'il critique.
Je me demande même, parfois, si c'est bien le même livre que nous avons lu...

Rappel :
L'article d'Olivier Noël consacré à Un prof bien sous tout rapport.
Du même, sur Pogrom.
Mon article sur Pogrom.

Olivier Noël
Je vois ce que vous voulez dire. Dans l’article que j’ai consacré à Pogrom, j’écrivais que ce n’est qu’après avoir touché le fond, après ces quatre pages de cauchemar antijuif tant commentées – que j’ai qualifiées d’«acmé excrémentiel» –, que le récit quittait enfin la pure trivialité, d’ailleurs déjà affrontée dans vos romans précédents, pour enfin reprendre vie sous forme d’une violente imprécation crachée à la face de la littérature mondaine – il y a du Nabe, celui d’Au régal des vermines, dans cette guerre déclarée à la médiocrité, jusqu’en ses excès. En d’autres termes, ce n’est qu’en prenant acte de son échec romanesque que le livre reprenait enfin quelque altitude. Cependant je ne vois pas dans Pogrom la trace de ce retour au Christ que vous évoquez ici, et les chrétiens ne sont pas les seuls, loin s’en faut, à se savoir « séquestrés », pour reprendre votre formule, dans un bruyant parc d’attraction…
Ainsi Baptiste Bucadal, le psychopathe d’Un prof bien sous tout rapport, n’était pas tant, ce me semble, cet homme errant, dépossédé de la Parole et de l’infini que vous évoquez ici, qu’un être dont la parole même, dont les connaissances livresques, philosophiques – théologiques ? –, ne lui étaient plus d’aucun secours – un être possédé, un démon sans foi ni loi que la détresse a changé en monstre, comme en atteste l’incipit de Dostoïevski. Bucadal est moins le rejeton du désenchantement selon Marcel Gauchet que celui du nihilisme. On peut même avancer que c’est ce substrat culturel – représenté dans le texte par la litanie des lectures de Bucadal –, très caractéristique de l’hypersubjectivisme postmoderne, qui est visé dans le roman. Un argument serait, par exemple, que si des protagonistes de vos trois romans, Bucadal – qui est professeur de philosophie, ce qui n’est pas anodin – est le plus violent, il est aussi, et de loin, le plus lettré... Un prof bien sous tout rapport, avait donc parfaitement rempli la mission que vous assignez au roman dans Pogrom – pénétrer dans la nuit des morts, briser les tabous et les conventions, bref, se coltiner au Mal. Et d’une certaine manière, Maniac et Pogrom paient le prix de cette expérience irréversible, faustienne en diable
Permettez-moi alors de reprendre la question de Juan Asensio à mon compte, et d’insister : comment élargir la plaie, réveiller ce qui veut mourir, sans ajouter votre propre pierre, que d’aucuns jugeront cynique – à l’image du héros de La Possibilité d’une île –, à cet empire relativiste, même à votre corps défendant ?...

ÉBB
Bucadal, la bouche d’ombre, mon pire cauchemar, mon double, bourreau, tapi au fond de l’enfer, les pieds et la langue empêtrés dans la putréfaction de Dieu.
Lettré, il l’est certainement, mais il ne l’est plus que dans le sang, le sang pourrissant du Monde, celui qui s’étale dans ces lettres tracées sur un mur d’ennui radical à la fin du livre : Sans suite. Il y a plusieurs aspects concernant ce personnage, très importants à mon avis pour comprendre mon premier roman et l’ensemble de ma démarche : Bucadal est juif (cf. Un prof…, p. 60), il est hanté par le Livre de Job «je suis en proie à la dissolution, la vie m’échappe, mes jours ne sont qu’un souffle» (Job, 7, 16 cité dans Un prof…, p. 147), mais aussi par le Silence «Nous ne laissons pas de faire parler le silence, nous l’encadrons, nous le faisons entrer de force dans des systèmes de coordonnées qui sont censés l’expliquer, le rendre compréhensible, intelligible. Mais l’écoutons-nous ? L’entendons-nous pour autant ? Ne serait-il pas préférable de se taire, afin de se rendre sensible à ce qu’il y a d’insensible en lui, d’ineffable, d’inouï ?» (Un prof..., p.82). La trame de mon premier roman s’articule autour de cette empoignade du bourreau avec le Livre (et donc tous les livres), avec l’Origine, comme avec la civilisation judéo-chrétienne qu’il a engendré et dont le nihilisme est l’avatar le plus inattendu : le judéo-christianisme aboutit-il inéluctablement au nihilisme ou bien le nihilisme en est-il l’éternel Adversaire ? Peut-être le narrateur de Pogrom est-il en train d’écrire L’air de Rien/Un Prof… Peut-être n’écrit-il que le dernier chapitre de Pogrom, le plus important à mes yeux, le seul qui de mon livre eût mérité d’être publié, puisqu’il s’achève sur la «révélation de l’art»… Si dans Un prof, le père du bourreau est l’Absent, dans Maniac, le père du narrateur anonyme se prend pour le Christ, il est d’ailleurs exécuté par le narrateur à la fin du roman, bourreau lui aussi. Dans Pogrom, le père est de nouveau absent, le Grand-Père le remplace, on assiste à son agonie puis à sa Mort. C’est un motif récurrent, dans mon travail, la mort de Dieu. C’est dans cette plaie que nous écrivons tous aujourd’hui, dans ce manque monstrueux, dans ce désastre prodigieux. Je crois que nous n’avons pas le droit de nous y soustraire. Nous sommes condamnés à gratter dedans, croyants ou non, c’est le seul moyen de faire vivre ce vide, de le rappeler à la vie. Approcher la lumière qui se tient au cœur de la nuit, quitte à se brûler les yeux, même si elle n’a rien à dire, rien à éclairer, aucune direction à indiquer, aucun narcissisme à combler, mais l’approcher, s’en asperger, s’y rincer les sens, s’y convertir la langue, s’y purifier l’âme, voilà où devrait, en littérature, nous mener un vrai voyage au bout de la nuit, à la délivrance du jour terrible qu’elle garde jalousement pour elle comme un impartageable secret, à la Beauté, à l’Amour.

Juan Asensio
Donc, si je vous lis bien, le prochain roman que vous publierez tentera de s’approcher un peu plus de cette délivrance ou allez-vous nous répondre que vous devez longer, coûte que coûte, cette faille, quitte à hurler, une nouvelle fois, devant la grâce enfuie, que c’est là et nulle part ailleurs que doit se tenir l’écrivain réel, sous le soleil noir d’Auschwitz ? Nous pourrions une nouvelle fois citer, effectivement, Dantec s’inspirant lui-même de Celan, d’Anders ou de Steiner.
C’est le premier point, ensuite… Éric Bénier-Bürckel, laissez-moi vous dire, en toute franchise, que j’éprouve quelque difficulté à vous suivre : vos réponses certes sont parfaitement claires mais vous me semblez… ruser. Je veux dire que vous plaquez des explications, des interprétations si vous le voulez, ma foi fort valables mais qui me paraissent être des lectures secondes, a posteriori, de vos romans. Je n’ai lu, vous le savez, que le dernier et ne dirai donc mot des deux premiers mais cette impression de ruse est très forte lorsque je relis vos réponses sur Pogrom et les articles qu’Olivier et moi-même avons écrit sur ce même livre. Bien sûr, vous me direz qu’une grande œuvre, ce que Pogrom n’est pas selon vos propres dires, se nourrit de ses contradictions et qu’elle s’enrichit de lectures nouvelles, qui peuvent en outre être parfaitement opposées les unes aux autres dans leur(s) intention(s). Vous nous dites : Pogrom n’est pas un roman antisémite puisque, voyez, je dénonce au contraire l’antisémitisme prôné par l’Islam et, sans doute, celui, vieille lamproie suçant l’Église, qui infecte secrètement, depuis toujours, les chrétiens. Je vous réponds : oui, peut-être mais je n’ai guère vu les intentions souterraines que vous semblez à présent mettre au grand jour un peu trop facilement, comme si vous étiez désireux de rattraper votre coup. Détrompez-moi, cher Éric.

ÉBB
Mes trois premiers romans réunis forment un triptyque sur le Mal. Avec Pogrom, où c’est la haine que je fais «chanter», je crois avoir bouclé la boucle de cette descente aux enfers commencée avec Un Prof bien sous tout rapport. Le travail que j’opère sur la langue, dans Pogrom, était déjà pour moi une façon d’indiquer cette délivrance, de permettre – maladroitement peut-être, compte tenu de ce qu’on en a dit –, à cette beauté enfouie dans les ténèbres d’affleurer dans l’immonde, d’amorcer ipso facto mon travail à venir. Les vies déréglées, dévastatrices, autodestructrices sont bien plus fascinantes, à mes yeux, que les vies avachies dans la lettre morte de l’habitude. Peindre le mal ou la haine, peindre le tragique si l’on veut, c’est d’abord peindre la vie qui se débat avec elle-même, la vie qui se contredit, la vie qui se calomnie, la vie qui ne se satisfait jamais tout à fait du repos qu’elle s’est trouvée dans son existence sociale et qu’elle fuit de toutes ses forces, soit dans un crime dirigé contre elle-même ou plutôt contre ce qui en elle ne veut plus se battre ou se dépasser, soit dans la conquête d’un souffle grâce auquel elle saura se recommencer indéfiniment jusqu’à l’épuisement de ses forces. Les personnages principaux de mes trois romans sont des êtres déréglés, insatisfaits d’eux-mêmes, destructeurs, autodestructeurs, mus par une haine profonde de la médiocrité et par un amour féroce du sublime. S’ils blasphèment, c’est avant tout contre les vérités établies, les certitudes mécaniques, les évidences assoupies dans leur suffisance. Dans Pogrom, il faut distinguer l’inqualifiable, nihiliste accompli, vie dégoûtée d’elle-même, mais à la recherche de son dépassement et de son ennoblissement, voire de sa rédemption, dans l’écriture, de Mourad, vie médiocre qui compense sa médiocrité dans la haine du juif, sans rien créer en retour. L’inqualifiable s’en prend à tout le monde, mais au nom de l’idée qu’il se fait du grand homme, tandis que Mourad, pour les raisons que j’ai indiquées précédemment, s’en prend à une autre communauté sans faire sa propre autocritique. Dans la logique de mon roman, qui voulait brosser le portrait d’«hommes infâmes», pour reprendre cette expression à Michel Foucault, de tous genres et de tous bords (l’antisémite n’en est-il pas un ?), il était cohérent que je présente la figure de la haine raciale. L’antisémite est intéressant comme personnage romanesque : comment un homme peut-il à ce point haïr un autre homme, comment rationalise-t-il sa haine, comment la justifie-t-il ? Le cliché utilisé dans Pogrom pour expliquer l’antisémitisme de Mourad, je ne l’ai pas inventé moi-même. Des Français, des artistes, des intellectuels, (Céline, Brasillach, Rebatet) y ont eu recours bien avant moi, à cette différence près qu’ils y croyaient. L’exposer de cette façon dans Pogrom, c’était évidemment prendre le risque d’être pris pour un antisémite, ce que j’ai hélas le tord de ne pas être pour ceux, critiques et belles âmes, qui veulent à tout prix que je le sois ou qui, comme vous le suggérez vous-même, restent persuadés que, perfide et diabolique jusqu’au bout des ongles, «malin» comme je le disais plus haut à propos de l’écrivain qui joue avec le Mal, je ruse pour rattraper mon coup. Mourad est si grossier, si stupide, si «con», comme le dit l’inqualifiable, que le cliché est du même coup implicitement mis à distance et neutralisé : c’est trop gros et trop bête, comme l’est Mourad, pour être pris au sérieux. L’inqualifiable lui-même se tient en dehors de ce problème de race. Il s’en contrefiche. Il ne défend ni sa race, au sens biologique du terme, ni celle d’un peuple en particulier. Un raciste est toujours fier de sa race. L’inqualifiable a honte de la sienne, et, plus encore, il a honte d’être un homme. Il n’a pas honte d’être Blanc, Français ou Européen, il a honte d’appartenir à cette humanité qui tue et qui se tue sans jamais chercher à s’élever jusqu’à la grandeur d’un idéal partagé qui, par-delà les narcissismes de chacun, saurait la rendre plus belle, plus généreuse et plus créatrice. L’idée de Pogrom, une vieille idée, voire un poncif, c’est que seul l’artiste donne un peu de grandeur à l’idée d’humanité. Si l’humanité ne mérite pas la destruction, et c’est en cela aussi que je me distingue de l’inqualifiable jamais aussi proche du Dieu du Déluge lorsqu’il proclame, à la fin du roman, las de la corruption généralisée du monde, tel un prophète de malheur, son funeste désir d’exterminer les hommes de la face de la terre, c’est précisément parce qu’il existe en elle un élan créateur, un appel, une Arche de Noé qui la pousse à se dépasser dans la beauté et la grandeur. Dédier le roman aux Noirs et aux Arabes, ce n’est pas seulement taper gentiment le dos des «victimes» ou de celles et ceux qui veulent se faire passer pour telles, c’est aussi leur dire : «je vous aime bien, mais ce n’est pas parce que vous souffrez que vous êtes plus respectables que nous autres, judéo-chrétiens, que vous n’avez de cesse de fustiger alors que, sans conteste, nous vous offrons l’hospitalité.» Dans Pogrom, je montre, c’est tout, et pour que ce que je montre soit bien vu, j’exagère. Je suis un Labruyère de l’extrême, un satiriste, voilà tout.

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