Le Tentateur d'Hermann Broch (20/11/2005)

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«La littérature est toujours au début et à l’extrémité de la foi, elle est son aurore et son crépuscule, mais toujours aurore et crépuscule mythiques. Ulysse et l’Ulysse de Joyce».
Hermann Broch, lettre du 25 octobre 1934, à Mme. D. Brody.


«Commettre le meurtre à l’appel du paganisme du sang, le commettre à l’appel du paganisme technique, c’est une seule et même chose, car le paganisme a besoin de meurtre pour pouvoir subsister».
Hermann Broch, Le Tentateur.


Le Tentateur d'Hermann BrochQui est ce Tentateur auquel Hermann Broch accorde une majuscule et que la première de couverture de la réédition Gallimard (dans la collection L'Imaginaire) omet, fautivement ? Il n'est rien ou plutôt personne, une coquille vide, rien qu'un errant, un va-nu-pieds, Marius Ratti qui, ayant décidé d'interrompre son errance pour venir se fixer dans un petit village autrichien de montagne, exercera auprès des habitants son influence maléfique. L'envoûtement (Die Verzauberung fut d'ailleurs le premier titre du roman) ira jusqu'à son acmé parodique : le sacrifice d'une jeune femme.
Je garde de la lecture de ce roman monumental et visionnaire, qu'Hermann Broch ne put achever puisque la mort l'emporta en 1951 alors que plusieurs versions existaient encore du Tentateur (le remarquable traducteur français de Broch, Albert Kohn, s'explique sur cette difficulté de recomposition), un souvenir ébloui qui, mieux que les plus savantes études (par exemple celles d'un Ian Kershaw), m'ont permis de comprendre la sombre fascination qu'Hitler, modèle absolu de ce que le romancier nomme le petit-bourgeois démonique, exerça sur les foules. Autre chose aussi : selon Broch, le nazisme est surrection d'un tellurisme que l'on croyait aboli et qui en fait attend patiemment, pour resurgir, son heure infernale. Dans le roman de Broch, Marius Ratti n'a de cesse d'ailleurs de persuader les habitants du village d'exploiter de nouveau une mine depuis longtemps condamnée. D'où la troublante difficulté inhérente à bien des thèses selon lesquelles le nazisme serait non seulement christianisme dévoyé (ce qui, certes, comme j'ai tenté de le démontrer dans mon essai sur Steiner, peut s'entendre...) mais surtout christianisme accomplissant, en toute connaissance, les anathèmes lancés sur les Juifs par l'apôtre Paul, qu'il s'agisse des rinçures de Michel Onfray ou de certaines des intuitions les plus troubles (et, donc, les moins étayées) de George Steiner. D'où, aussi, la possibilité d'une analyse qui affirmerait que Marius Ratti, s'il n'est pas l'Antéchrist (ce que ne dément pourtant pas Broch lui-même, écrivant : «peut-être le vrai rédempteur commence-t-il toujours par envoyer devant lui le faux, comme balai…») dont les plus anciennes traditions chrétiennes (mais aussi d'autres plus récentes, comme on le lit par exemple dans le Court récit sur l'Antéchrist), annoncent la venue précédant celle du Christ, est toutefois l'un de ses émissaires, comme Napoléon l'était aux yeux de Léon Bloy.
Vladimir Soloviev, Trois entretiens sur la guerre, la morale et la religion (Ad Solem)Enfin, je crois qu'une étude intéressante pourrait être menée entre ce roman de Broch et Monsieur Ouine de Bernanos, les deux livres pouvant être étudiés, par exemple, sous l'éclairage d'une sortie, pour l'Europe tout du moins, hors du christianisme qui serait retour aux monstres que l'on croyait oubliés, voire vaincus. Broch écrit d'ailleurs dans une lettre datée du 24 juillet 1943 adressée à Hans Sahl (in Lettres, 1929-1951, Gallimard, coll. Du monde entier, 1961, p. 217) : «[le] terrain du mythe, car c’est là seulement que réside la préparation d’une religiosité nouvelle». Et encore, cette fois dans une lettre du 27 décembre 1945 : «je suis convaincu que la forme de pensée mythique représente une partie intégrante du Logos». Toutefois, dans l'esprit de Broch, comme le laisse entendre l'une de ses lettres à son ami D. Brody (du 16 janvier 1936) au sujet du Tentateur, cette exploration d'une sphère qui n'est plus celle du christianisme n'est point retour au paganisme mais découverte de ce mystérieux au-delà de l'expérience à laquelle Virgile a été convié : «j’ai l’impression que ce sera réellement le premier roman religieux, c’est-à-dire un roman où l’élément religieux ne réside pas dans le fait de militer pour la cause de Dieu mais dans celui de revivre une expérience vécue», expérience qui, selon le romancier, est celle de la mort, comme il l'écrivait à propos de son précédent chef-d'œuvre, La mort de Virgile.
Oui, il me faudrait, de nouveau, relire ces deux romans avant d'écrire quoi que ce soit sur ce sujet plus que complexe mais le temps me manque ou plutôt, les événements dramatiques qui depuis quelques jours ont secoué la France ont exigé, justement, que je me détourne de mes placides lectures. Je fais remarquer que l'image, aujourd'hui ridicule et irresponsable, de l'amateur de livres oubliant l'horreur de la vie tenue à saine distance par une paisible et studieuse retraite, cette image est fausse car tout roman, écrit devant le bourreau, arraisonne la réalité et, à vrai dire, l'annonce de longue date.
Avec Broch, nous sommes ainsi à des milliers de lieues d'une littérature qui ne serait conçue que comme simple divertissement et à des années-lumière d'une critique dont l'unique intérêt serait d'instrumentaliser la jouissance du lecteur. Si l'art véritable est descente dans les profondeurs démoniaques, on se doute quelle place est réservée à la perpétuelle démangeaison d'un plaisir cultivé pour lui-même : le cabinet, non point tant celui des lettrés que celui où se confondent dans une même mixtion sperme et excréments. Selon l'auteur des Irresponsables, l'art, singulièrement le roman, se doit d'être, alors que le monde qu'il décrit n'est rien moins qu'en ruines, expérience totale, oraculaire, annonçant ce qui doit advenir, sous peine de dissolution finale, pitoyable, du dernier homme, comme il l'écrit (le 10 avril 1943 à Friedrich Torberg; je souligne) : «Préparer à ce qui viendra, tel a été le seul réconfort de Virgile – le Virgile de mon livre – le seul réconfort qu’il ait été capable de trouver pour compenser l’insuffisance et le manque de dignité humaine de sa profession de poète. Car la lumière s’est faite en lui : l’art seul est gratifié du don de prédire ce qui est encore inexprimable, et qui pourtant est déjà à portée de la main».

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