Renaud Camus, une stance pour du vent (16/04/2010)

Crédits photographiques : Tim Sloan (AFP/Getty Images).

J'avais d'abord pensé donner ma propre version des événements minuscules faisant le maigre quotidien de Renaud Camus tel qu'il les rapporte (aux pages 104-108) dans son dernier volume de Journal intitulé Une chance pour le temps (Fayard, 2010), un livre que, dans ma grande générosité, je suggérai à André Bonet d'ajouter sur la liste des ouvrages retenus pour le Prix du Livre incorrect, ce qu'il fit.
Peine et temps, surtout temps, perdus, me suis-je dit. D'abord, le patron du forum de la Société des Lecteurs de Renaud Camus, Franck Chabot, met à la disposition des intéressés, sur simple demande qui lui est adressée, un fichier contenant l'ensemble de la mémorable dispute qui eut lieu au sujet des Infréquentables, en 2007.
Celle ou celui qui aura la patience surhumaine d'en lire toutes les interventions aura vite fait de se rendre compte d'un fait, troublant : sous des dehors mimant l'impartialité et un simple compte rendu des faits, les phrases où Renaud Camus expose cette dispute déforment la réalité des propos et surtout de l'intention qui furent les miens en allant demander des explications sur le comportement sournois, lâche, détestable, de telle écrivante qui avait participé aux Infréquentables en rédigeant un texte généraliste, sans beaucoup d'intérêt, sur notre diariste atrabilaire.
Ensuite, puisqu'il m'aurait fallu, retournant aux écuries d'Augias, précisément nommer cette personne, la véritable responsable de cette querelle (non point Didier Goux, malgré les apparences, lequel ne fut jamais qu'un lampiste) et que, chaque fois que je la nomme, son nom prestigieux, plus puissant semble-t-il qu'une invocation de Manfred aux démons, a la vertu propitiatoire de me faire coffrer pendant quelques heures dans une riante cellule de béton armé, je me suis dit que j'avais tout de même mieux à faire que de devoir songer, une nouvelle fois, à l'histoire d'Ugolin.
Drôle de complexion que la mienne n'est-ce pas ? Je dois avoir le guignon ma parole ! Lorsqu'il a été conduit en cellule, Frédéric Beigbeder a poétiquement songé au livre qu'il tirerait de son expérience. Il a vendu des milliers d'exemplaires d'Un roman français, preuve que la garde à vue à du bon, surtout pour celles et ceux qui, d'une crotte de chien, semblent pouvoir faire de l'argent. Moi, toutes les fois que pareille mésaventure m'est arrivée, je me suis nourri des textes des autres, en m'en récitant des passages entiers, appris par cœur depuis des années. Certains vers de Macbeth ont ainsi pris, dans ma minuscule cellule éclairée par une ampoule tremblotante à la lumière pisseuse et quelques pavés de verre, une résonance toute particulière. Il faut dire, mais tout le monde sait cela (mais pas d'un savoir imprimé dans sa propre chair) que l'emprisonnement, fût-il de quelques heures, n'est pas vraiment une chance pour le temps, Monsieur Renaud Camus...
Je tranche donc pour un compromis entre l'exigence de vérité (puisque, bien sûr, de cette petite affaire, Renaud Camus ne donne que sa version, éminemment partielle et partiale, plate comme toujours, sous la plume de cet absolutiste du rien) et le silence méprisant que certains de mes amis m'ont conseillé de jeter aux pieds de cette troupe de commentateurs perpétuellement agités de bavardages : le pastiche. Plutôt que de m'amuser avec les deux pages entières que Camus me consacre dans son Journal de l'année 2007, un meilleur cru paraît-il que la piquette de l'année 2006, j'ai cru bon de me borner à parodier les quelques passages où je suis mentionné, étant à ce moment-là en odeur de quasi-sainteté, du volume du Journal intitulé L'Isolation.
À l'époque, Renaud Camus louait mes textes consacrés à certains de ses ouvrages, qui n'ont jamais trouvé beaucoup d'échos dans la presse, ce qui est parfaitement injuste, surtout si l'on songe à la qualité de certains d'entre eux, comme celui-ci.
Pourtant, une année plus tard, alors que je lui avais servi, spontanément, d'utile (je crois) intermédiaire auprès de certains éditeurs comme Xénia et Le Rocher, comme d'ailleurs lui-même le rapporte dans les pages de son laborieux Isolation, je suis devenu le plus parfait infréquentable ayant écrit «des choses inimaginables de muflerie, de grossièreté et de bassesse [qui] relèvent d'un style – d'un style d'écriture mais aussi d'un style de vie, d'un style d'être, d'un type humain – dont on ne saurait trop se garder sa vie entière» (Une chance pour le temps, p. 108).
Mes lecteurs, mes proches, apprécieront sans doute ce jugement d'une finesse évidente, en fait : une véritable condamnation, des propos qui frisent, tout simplement, la diffamation tant ils sous-entendent de monstruosités s'échappant de l'abomination de la désolation que je semble être et finalement amalgament le style et l'homme. Notons, je suppose que notre journalier de l'insignifiant admettrait sans peine ce point s'il était de bonne foi, que pareil jugement est une des marques, justement, d'un type humain fort peu recommandable.
Après tout, je ne suis pas étonné des façons de faire et d'écrire qu'emploie Renaud Camus qui est certes beaucoup de choses, notamment un écrivain de talent lorsqu'il délaisse, l'espace de trente secondes (durée qui semble représenter un absolu au-delà duquel ce soi-mêmiste invétéré ne se contrôle plus et à nouveau se répand en litres de MOI), son nombril et la condamnable insignifiance de la vie cosmologique qui a pour moyeu, cœur et même, sans doute, créateur tout-puissant, ce dernier.
Je ne suis pas étonné parce que, ayant rencontré une seule fois Camus, lors d'une soirée parisienne organisée par son grand ami Flatters, j'ai compris ce qu'il était : un roitelet gauche et susceptible, abritant une véritable méchanceté, une réelle froideur derrière l'excuse si confortable d'une timidité qui ne m'a pas semblé démesurée, un baronnet qui, en guise de troupes voire de simples courtisans, ne possède que des bouffons prêts à s'étriper sur le sens d'une virgule des Églogues. Un Grand Forestier de carton-pâte, sans royaume si ce n'est quelques lieues entourant un château assiégé de toutes parts par les panneaux publicitaires de l'Universelle Vulgarité. Un monarque éternellement geignard recevant son solde de la part de ses généreux éditeurs, toutefois manants, alors que, choisissons l'hypothèse la plus optimiste (ou la moins aristocratique, ce qui devrait gravement déplaire à Camus), ses livres ne sont lus que par deux cent personnes en France, et peut-être même dans le monde. L'homme, lui, débarrassé de son armure de guimauve, est tout simplement un peureux.
La littérature, me diront les puristes, se fait ou plutôt se faisait grâce à de généreux mécènes. La littérature peut-être, même si elle a tendance à se réduire comme peau de chagrin pour être remplacée par un taylorisme de l'écrit, auquel les innombrables volumes de Renaud Camus, à leur façon, participent. La littérature peut-être. Certainement pas le verbiage si fantastiquement rivé, comme un implant en titane sur un os, sur son propre nombril, le bavardage prétentieux et intarissable d'un de ces harassants égoïstes qui, croyant retenir le temps par la magie de leur verbe, ne font qu'exacerber les Trônes et les Principautés de l'ennui que nous éprouvons à lire leur aigre prose sans grâce ni même musique.
Ma foi, regardant ce portrait inattendu, bien que très savamment révélé aux journalistes, de l'homme aux semelles de vent, je me prends à rêver d'une République des Lettres débarrassée de ces milliers de consignateurs monomaniaques de rinçures dont Rimbaud a déchargé ses épaules, une fois pour toutes, sans même jeter un seul regard en arrière. Et un Ernest Hello, dont j'opposais le silence à celui, pour le moins intensément commercial depuis que son propriétaire a rejoint le paradis encombré des poètes maudits, du Mage du Harare, et un Ernest Hello, qu'aurait-il dit devant le spectacle, aussi grotesque que pitoyable, de ce vieux faune, Gabriel Matzneff, se rêvant Pan lettré et n'étant point capable, si attaché qu'il est aux plaisirs de la chair qu'une lamproie jalouserait son art de la ventouse, de conclure son œuvre de la seule façon qui la couronnerait dignement, en se taisant ! Et que dirait-il encore, le doux et violent Hello, si quelque ange ironique lui avait offert la vision de notre hautain châtelain au regard si transparent qu'il semble vide, Renaud Camus dont l'œuvre, du moins celle que j'ai lue, paraît être le mélange improbable entre les textes d'un Borges qui n'aurait exploré que les plats territoires de la quotidienneté et le bavardage d'un concierge jamais lassé d'épousseter son petit bocal solipsiste, qu'il transporterait avec lui sur la surface de Mars si on lui proposait le changement, oui, que dirait-il devant cette chimère, le doux et violent Ernest Hello ? En aurait-il fait quelque portrait implacable sous les dehors de l'homme médiocre, écrivant ainsi : «L'homme vraiment médiocre admire un peu toutes choses; il n'admire rien avec chaleur. Si vous lui présentez ses propres pensées, ses propres sentiments rendus avec un certain enthousiasme, il sera mécontent. Il répétera que vous exagérez; il aimera mieux ses ennemis s'ils sont froids, que ses amis s'ils sont chauds. Ce qu'il déteste par-dessus tout, c'est la chaleur» (in L'homme La vie La science L'art, Librairie académique Didier, Perrin et Cie, Libraires-éditeurs, 1894, p. 59).
Finalement, le trait d'un Léautaud (dans ses Propos d'un jour) suffira, pour Camus comme pour Matzneff, ces écrivains qui copulent comme ils écrivent, de plus en plus mécaniquement, l'une et l'autre fonction paraissant d'ailleurs parfaitement interchangeables et même, à mesure que ces vieux maîtres perdent l'alacrité de leur corps, l'écriture tendant à remplacer tout bonnement le sexe, le temps qui passe étant un arbitre facétieux et implacable avec les prétentieux : «Que de choses on écrit sous l’influence du f… et qu’on prend en pitié quand on l’a lâché».

***


Texte original : L'Isolation. Journal 2006 (Fayard, 2009), pp. 295, 428, 438-439.

Mercredi 28 juin, dix heures du soir.
[...] et, toujours sur la sellette, je lis un texte passable du Grincheux, Renaud Camusse (sic), De l'influence des très laids panneaux publicitaires sur la croissance du poireau de race gersoise, un des pires qu'ait jamais écrit ce badaud.

Mercredi 11 octobre, dix heures du soir.
Il y a eu aussi plusieurs anges, aujourd'hui, avec Renaud Cammus, dit Le Grincheux, le polygraphe, qui me proposait de participer à un numéro de troupe dont il a la direction autour du thème des Indémontables : il doit y être onction de moi, infarcissable dilatoire, mais voulais-je danser pour un apôtre ? Non, pas vraiment, je n'ai pas le rang, et puis je ne frémis guère d'être pitre. Mais à présent Le Grincheux songe à un placébo de foutre plongé tout drapé dans mon petit tutu. Tout cela était fort tumescent mais a salopé une très grande part de ma fournée, qui fut très peu laudative.

Sans date
Là-dessus est interrompu Renaut Campus, Le Grincheux, qui, lui, a ses mijaurées au Boulier et qui a groint Pierre-Aldonce de Bout sur mon bidet (il semblerait que mon grand ami Rastier ne soit plus dans ce merdier-là). Mais il me fallait jouir de ces messieurs les enfonces languides car M. Raplapla (j'aime mieux l'appeler Raplapla que Calotte...) m'avait signifié une agitation ferme, et, comme c'est moi qui l'avais alpagué via la Grincheuse, je ne voulais pas l'envoyer se faire prendre.

Sans date
Avec le Boulier tout s'empine. Je croyais que Camuse avait sémaphoré les textes à de Bout mais lundi dernier, comme j'attendais une défonce, on a découvert que de Bout n'avait rien reçu, ou rien vu. Je lui ai lâché la cogne, je lui ai emblavé le portillon, je l'ai adjuré de troncher moultement Bénédicte – après tout ces sexes sont très gourds, il est possible d'en répandre entièrement flatulence en une heure.

Paris, front de Seine, vendredi 10 novembre, dix heures et quart.
Une grande partie de la bombance s'est larvée de Beaubourg jusqu'à l'appartement de Pierre-Louis, à quelques centaines de mètres. C'est seulement là-bas que j'ai pu renifler les personnes pressantes, imparfaitement d'ailleurs, et échanger quelques rots avec telle ou telle, mais pas avec telle ou telle autre, ce qui constitue une sorte de remords, après la boustifaille. Ainsi je m'en veux d'avoir insuffisamment esbaudi Renaud Cammus, Le Grincheux, qui était là mais auquel je n'ai fait que ronger le frein en louchant, ce qui peut-être n'est pas bien poli, même en la circonsistance.

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