Éric Bonnargent, François Monti, Juan Asensio, entretien, 2 (23/05/2011)

Crédits photographiques : Antony Dickson (AFP/Getty Images).
Rappel

Entretien, 1.

Bonnargent
Je ne peux pas, cher Juan, laisser passer votre remarque à propos de l’homosexualité. Je ne connais certes pas l’histoire de toutes les civilisations, mais l’homosexualité n’a, à ma connaissance, pas toujours été condamnée; pensons aux Grecs. Le rejet de l’homosexualité est une conséquence du monothéisme et ce n’est pas l’homosexualité en tant que telle qui est condamnée, mais le fait qu’elle interdit la reproduction lorsqu’elle est exclusive. Savez-vous que certains États extrêmement conservateurs des États-Unis ont une législation interdisant la sodomie, celle-ci étant définie comme l’introduction du pénis ailleurs que dans le vagin, ce qui inclut, par exemple, la fellation comme pratique sodomite ? Mais passons.
Je profite de votre dernière remarque pour vous répondre rapidement, Monti. J’ai utilisé l’opposition caricaturale Musso/McCarthy justement pour en arriver à celle McCann/Evenson. Parce que si l’on sent comme une évidence que Musso n’est pas McCarthy, cela devient plus difficile en ce qui concerne McCann et Evenson. Le hasard vous a fait citer le nom d’Evenson avec bonheur puisque Juan estime qu’il appartient à la même catégorie que le nouveau lauréat du National Book Award. Et c’est là que vous avez raison François : les critères que nous pouvons tenter de déterminer resteront d’ordre général et, sauf en ce qui concerne les extrêmes, ils ne permettront pas de discriminer le bon écrivain du médiocre. Il n’empêche qu’il y a, comme vous le dites, une tentative de rendre compte du monde. Peut-être pas de «percer les secrets du monde», Juan, mais au moins d’en rendre compte. Cela me rappelle ce que disait Vargas Llosa dans son essai La Vérité par le mensonge : «Tout bon roman dit la vérité». À l’inverse, les mauvais romans ne racontent que des histoires et des roman ratés, insuffisants, comme ceux de McCann sont des tentatives ayant échoué à dire quelque chose sur le monde. C’est pour cela que je considère qu’il existe trois catégories de livres, chacune de ces catégories contenant des degrés : les ersatz de livre qui n’ont de livres que le nom, les livres qui ont échoué à dire quelque chose et enfin ceux qui disent quelque chose. Je crois que ces distinctions sont nécessaires à poser car elles sous-tendent notre travail critique.

Asensio
Je m’y attendais, une seule et minuscule incise et me voici cloué au poteau criard, avec les Indiens qui commencent leur danse guerrière autour de moi ! Allons allons, mon cher Éric, gardez votre calme et rangez votre tomahawk, je m’étonne d’ailleurs que vous n’ayez point été… étonné voire scandalisé par mes propos, autrement intolérables, sur les nains, fussent-ils ceux de Lagerkvist… Redevenons sérieux. Il y aurait bien quelques petites choses tout de même à répondre à cette franche contre-vérité, même avancée avec prudence, qui lie, selon vous, rejet de l’homosexualité (qui est sans doute aussi ancien que l’homosexualité elle-même, et pas seulement produit par le phénomène religieux) et monothéisme mais je crois que nous nous éloignerions par trop de notre sujet. Je veux juste dire ceci, qui a été dit, publiquement, par un homosexuel et qui résume ma vue sur ce sujet que l’on sait être immanquablement épineux : «Je n’avoue pas que je suis homosexuel, parce que je n’en ai pas honte. Je ne proclame pas que je suis homosexuel, parce que je n’en suis pas fier. Je dis que je suis homosexuel, parce que cela est.» Voici une déclaration pleine de bon sens il me semble, et ne cédant à aucune hystérie, qu’elle vienne d’un bord ou de son opposé. L’auteur, je vous l’apprends peut-être, en est Jean-Louis Bory, lequel fit cette excellente déclaration lors d’une émission des Dossiers de l’écran mémorable (en 1975). Passons encore sur le fait que ma réponse comportait tout de même légèrement plus que cette saillie.
Revenons à votre seconde affirmation, Éric car dans l’ouvrage que vous citez de Vargas Llosa, est également mentionnée la présence de ce que l’auteur nomme un «cratère», une sorte de point de tension maximale qui semble ne pas pouvoir résister aux colossaux champs de forces qui se donnent cours à l’intérieur même du roman. Vargas Llosa ne va pas assez loin à mon sens, son image n’étant finalement qu’une métaphore peu convaincante. En effet, si nous poursuivions la logique inéluctable ayant présidé à la formation de ce cratère, nous pourrions constater que le processus se poursuit : se crée alors une singularité ou trou noir, que les anciens savants appelaient, joliment, un «astre occlus». J’ai tenté de développer dans Maudit soit Andreas Werckmeister ! cette idée, appliquée à certaines œuvres bien précises : à savoir, le fait qu’il y a, par exemple dans Monsieur Ouine de Georges Bernanos, une zone d’effondrement dans laquelle le roman s’engouffre tout entier.
Or, ce «cratère» ou trou noir, mon cher Éric, est comme le tunnel que creuse le professeur d’histoire du monstrueux roman de Gass : il n’a de sens que parce qu’il est une manifestation absolument extraordinaire de la volonté propre à tout écrivain digne de ce nom, qui consiste à vouloir bel et bien franchir les portes de la perception (celles de William Blake bien évidemment, pas celles d’un ésotérisme digne d’une amicale de boulistes ou du Matin des magiciens). Je maintiens donc ma réponse : toute grande œuvre d’art est bien évidemment une conquête, un ravissement, au sens étymologique de ce terme qui évoque une violence inaugurale, une dangereuse exploration du labyrinthe au centre duquel, selon José Bergamín, se tapit le «monstre du romanesque». Qu’il s’agisse d’un «cratère», d’un «trou noir» ou du «monstre du romanesque», la réalité que métaphorisent ces trois expressions est la même : un grand roman est une singularité absolue, et cela quelles que soient les études savantes de littérature comparée ou de critique des sources qui vous affirmeront que Méridien de sang de McCarthy doit certaines de ses caractéristiques et thématiques les plus évidentes au Cœur des ténèbres de Joseph Conrad.
Terminons enfin par vos trois catégories. La deuxième et la troisième se recouvrent peut-être en partie, car un livre raté peut demeurer grand en raison même de son échec : c’est souvent ainsi qu’un étrange roman tel que Pierre ou les ambiguïtés de Melville est présenté par certains commentateurs. Même remarque pour Parabole de Faulkner. Je vois dans vos distinctions, quoi qu’il en soit, quelque rapprochement possible à faire avec les trois catégories de critique littéraire qu’établissait l’excellent Albert Thibaudet qui, dans ses Réflexions sur la critique, évoquait la critique «parlée» ou encore «critique spontanée», échotière ou, à présent, journalistique, la critique des écrivains, celle que Chateaubriand surnommait la «critique des beautés» et enfin la critique professionnelle qui correspond, comme nous le précise Thibaudet, à «l’âge des professeurs» (1). Bien évidemment, je ne prétends absolument pas que vos distinctions recouvrent bord à bord celles que Thibaudet développe mais c’est peut-être, à présent que nous nous sommes suffisamment attardés sur quelques-uns des plus flagrantes différences séparant les mauvais des bons livres, quelques utiles jalons pour, comme vous l’écrivez, établir les bases de notre propre travail critique. Je me demande ainsi dans laquelle de ces trois catégories pourrait être rangée la critique littéraire telle que, de plus en plus, elle se fait ou plutôt se répand sur la Toile…

Monti
Est-ce que cette distinction de Thibaudet entre trois critiques est pertinente à l'heure de parler de la critique sur Internet ? Rien n'est moins sûr. Thibaudet est mort en 1936. Croit-on vraiment que le développement technologique n'a aucun impact sur une pratique ? Croit-on vraiment qu'il n'y a aucun changement ? Croit-on vraiment qu'il y a des catégories plus ou moins immuables, que la technique n'est que décorative ? Est-ce que parler d'un livre dans un quotidien, quelle que soit sa qualité, c'est la même chose que de parler d'un livre sur un blog, quelle que soit sa qualité ? Pour voler un exemple au critique espagnol Eloy Fernández Porta, est-ce qu'un roman écrit sous la forme d'un échange de courriels entre un couple homosexuel n'est vraiment qu'une variante actuelle du roman épistolaire des familles ? Et donc : est-ce qu'on peut parler du premier comme on aurait parlé du second ? Il y a une forte tendance à prétendre que tout est cosmétique, que rien ne change, que ce qui compte vraiment est en fait fixé depuis l'antiquité. Vraiment ? Pardonnez-moi ce détour.
La critique, telle que pratiquée sur Internet, n'est ni celle des journalistes, ni celle des écrivains, ni celle des professeurs, quand bien même le critique en ligne se voudrait journaliste, écrivain ou professeur. De nombreux observateurs ont déjà expliqué pourquoi (absence de rédac-chef ou d'éditeur, lectorat qui ne se considère pas comme étudiant, dilution de l'autorité) et je ne vais pas m'étendre là-dessus, d'autant plus que ces analyses ont tendance à se concentrer sur des différences infrastructurelles, ce qui me semble insuffisant. Il n'en reste pas moins que les blogueurs veulent bien souvent rentrer dans une des trois cases de Thibaudet et sont obligés de trouver une façon de contourner les difficultés posées par leur non-institutionalisation pour tout de même acquérir une certaine légitimité, qu'elle soit journalistique ou professorale (les deux modalités les plus régulièrement désirées par nos compères, il me semble). Le blog devient donc une version longue et libre de ce que le critique regrette ne plus voir dans la presse ou dans le monde académique. C'est une alternative au système traditionnel qui vise à s'inscrire dans ce système traditionnel, sombre paradoxe. Il me semble, pour ma part, que la pratique du blog devrait être autre. J'ai une formation de journaliste et, rétrospectivement, je vois de façon assez claire que les deux premières années de Tabula Rasa, mon défunt blog, je les ai passées à tenter d'apporter à une forme typiquement journalistique (la recension bête et méchante des quotidiens) un tant soit peu de contenu (celui que je ne trouvais pas) avant de me mettre à écrire des papiers (papier, le mot est significatif, d'ailleurs) plus longs, qui s'approche de ce que les Anglo-Saxons appellent des essays, c'est-à-dire des textes qui ne sont ni tout à fait recension ni tout à fait essai de critique littéraire classique. Cette période terminée, je me suis mis, inconsciemment, à essayer de me débarrasser du formatage et à tenter de trouver ma propre façon d'écrire. Il ne surprendra personne qu'au début je voulais m'introduire dans les médias traditionnels et qu'aujourd'hui c'est quelque chose qui ne m'attire plus (si on me le propose, je ne refuserai pas mais je me refuse à chercher des collaborations de manière active). La critique littéraire telle que pratiquée sur un blog devrait être impubliable dans un espace papier classique. Pourtant, vos textes, hormis la question de la longueur, seraient publiables tels quels. Vous participez d'ailleurs tous les deux à des revues papier des plus traditionnelles, et je me demande si vous considérez le blog comme quelque chose de plus qu'un espace d'expression personnelle que les médias vous refuseraient.
Bref. À quoi rime ce que je viens de dire ? Si la littérature rassemblée autour du trou, de l'astre ou du cratère noir est de toute évidence bien plus capitale et capiteuse que l'examen rigoureux de son nombril, je ne considère pas pour autant que seule cette littérature, métaphysique par essence, est valable. La littérature contemporaine, celle qui s'écrit et se publie maintenant offre d'excellentes choses qui ne tentent pas de répondre à une question telle que «qu'est-ce que le mal ?» (ceci dit en passant, si Bolaño s'intéresse de tout évidence à cette question, l'y réduire est un fameux appauvrissement). La complexité du monde actuel, cette complexité dont nous parlions plus tôt, ne saurait être rendue ainsi. On peut le regretter, on peut y voir un signe de régression morale ou spirituelle mais le débat n'est pas là. Et finalement, n'est-il pas logique qu'un monde aussi scientisé que le nôtre, aussi progressivement incliné, donne une littérature qui s'intéresse à la science et au scientisme ? La grande question actuelle, plus que le mal, devient le rapport à la science et à la notion de progrès (dans son sens politique aussi). Je ne crois pas que les œuvres qui ressortissent de ce questionnement peuvent être abordées selon les modèles antiques. A chaque époque sa littérature, à chaque époque sa critique. Le blog est l'espace critique de nos temps et le blogger doit donc trouver une forme et une approche non pas nouvelle (crier à la nouveauté à tout bout de champ est aussi fallacieux que de prétendre que tout a été dit et tout a été écrit, qu'il ne reste plus que des variations) mais bien originale, qui sorte des trois types dégagés par Thibaudet, ces types qui me semblent toujours moins pertinents d'autant plus que, en bien ou en mal, l'autorité d'au moins deux des figures invoquées est en voie de disparition.
Le défi est de sortir des oppositions à mon sens absurdes mais bien trop communes développées dans le dialogue entre Bartleby et Marc Villemain, qui s'est retranché sur des lignes grands vs. petits éditeurs, corsetage de la presse établie vs. liberté des blogs, intérêt financier vs. intérêt intellectuel, car, au bout du compte ce n'est qu'une façon de participer au même cirque. Les grands livres s'inscrivent dans leur temps tout en s'y opposant de manière radicale. La critique sur le net devrait faire pareil et c'est en tout cas ce que j'essaie de faire. Ma pratique n'est ni un exercice de nostalgie de l'époque dorée de la bonne critique et de la bonne littérature ni un combat réactionnaire (ne voir aucune intention péjorative derrière l'emploi de ce mot) contre l'ère du temps. Les bons livres sur lesquels je tente d'écrire au XXIe siècle sont des romans du XXIe siècle qui parlent du XXIe siècle – et, quand ils sont historiques, qu'ils ne fassent au moins pas semblant d'avoir été écrits à l'époque où se déroule l'action. Pour paraphraser Germán Sierra, ce qui m'intéresse aujourd'hui, c'est une littérature qui se développe dans les technologies et sur le marché, qui en traite mais qui ne s'écrit pas sous la dictée des technologies ni dans la langue sentimentale des marchés. En critique, comment fait-on ? C'est encore trop tôt pour le dire. En tout cas, ni en rejetant du revers de la main le travail des grands éditeurs ni en conchiant toute littérature dépourvue de transcendance. On écrit toujours aujourd'hui des romans (parfois excellents) à la manière du réalisme XIXe (d'une certaine façon, c'est une preuve de la force de cette forme) et de nombreux lecteurs, critiques, professeurs considèrent que cette façon de faire est intrinsèquement supérieure aux exercices stériles des modernistes, postmodernistes et postpostmodernistes (et postpostpost...). Les anciens et les modernes redux. Comme le soulignait un critique espagnol il y a quelques temps, pourquoi écrire sur la seconde guerre mondiale comme on écrivait au XIXe siècle alors que ceux qui ont vraiment connu celle-ci, et singulièrement les camps, n'ont pas utilisé ce langage pour le faire – pensons à Jean Améry ? Il me semble que la critique littéraire sur la Toile, telle qu'elle devrait se faire, va connaître une évolution qui transférera cette opposition littéraire au terrain de la critique. Je ne parle pas d'une critique qui préfère l'ancien contre une critique qui préfère le moderne. Je parle d'une critique qui préférera ce qu'elle préfère dans la langue du monde virtualisé contre celle qui préférera ce qu'elle préfère selon les modalités critiques de la tradition actuelle. Il y aura une opposition entre critique XXIe et critique XXe comme il y a une opposition entre littérature XIXe et littérature XXe. Je ne prétends bien sûr pas que la critique XXIe sera bonne et la critique XXe sera mauvaise (ou inversement), bien au contraire. Je dis seulement que nous aurons une division sur ces lignes, au sein même de la déjà petite subdivision de la critique en ligne de qualité. Et j'ai bien peur que nous nous retrouvions sur deux rives différentes, vous deux d'un côté, moi de l'autre. Je serai, bien entendu, du côté des barbares.
Je n'ai pas répondu à votre question, même si j'ai présenté quelques éléments de ce que j'essaie de faire. Mon travail critique est un work in progress constant et il m'est impossible d'en rendre compte d'une manière autre que confuse.

Bonnargent
Mince, Juan, vous m’avez entendu crier ? Mais non, je n’ai fait que répondre sans la moindre animosité ! Vous savez bien que ce n’est pas mon genre. Mais nous n’allons pas en rajouter sur ce sujet qui est effectivement hors sujet.
Il y a tellement d’éléments dans la réponse de François qu’il va être difficile de répondre correctement. Personnellement, je ne saurais définir ce que je fais. Suis-je journalistique, professoral ou autre ? Je n’en sais fichtre rien et à vrai dire, je m’en moque éperdument. Je ne cherche pas à entrer dans un genre, je ne prétends pas faire de la critique, mais simplement proposer des lectures et je m’étonne de ce que vous dites, François, à savoir que vous avez cherché à faire ceci ou cela avant de trouver une voie personnelle. J’ai du mal à concevoir que l’on puisse s’inscrire dans un genre, sans doute parce que je ne connais pas les critères qui distinguent les uns des autres. J’aborde les textes non pas objectivement, mais à partir des problèmes qui m’intéressent. Je revendique une totale subjectivité. Il est vrai que ce que j’écris sur mon blog est impubliable dans le Magazine des Livres parce que, quoi que tu en dises, il y a un problème de longueur. Par contre, ce que je publie dans le Magazine des Livres est publiable sur mon blog. Je ne fais donc pas de distinction autre que factuelle. Mais il faut reconnaître que le Magazine des Livres laisse à ses collaborateurs une liberté de ton assez marginale par rapport à d’autres journaux. Contrairement à vous, François, j’ai commencé à écrire dans un but plus personnel, pour mieux comprendre mes goûts et mes intérêts. Je n’ai pas ouvert mon blog dans le but de rejoindre un quelconque média. C’est peut-être pour cela que je ne comprends guère ce que vous entendez par une critique qui serait non publiable telle quelle. Comme je vous connais un peu, je me demande si vous ne faites pas allusion à ce que l’on appelle le web 2.0. Je sais que c’est un sujet qui vous tient à cœur et auquel j’ai bien du mal à adhérer. Les commentaires ne servent en réalité pas à grand-chose. La critique interactive me semble être une illusion. Juan a fermé ses commentaires, je les laisse ouverts, mais il y a très rarement de véritables discussions. Je sais que vous allez me répondre qu’à l’étranger, l’usage critique des commentaires est courant. Est-ce un problème culturel ? Je ne sais pas…
J’ai beaucoup de mal à admettre ce que vous dites, François, à propos de la littérature actuelle lorsque vous affirmez que son grand problème est celui de la science et de manière adjacente celui du progrès. A vrai dire, je ne vois même pas de quels livres vous pouvez parler si ce n’est de L’Ombre en fuite de Powers qui est selon moi un mauvais livre. J’aurais plutôt tendance à partager l’opinion de Juan. Je crois que les grandes questions métaphysiques sont au centre des grands livres et la manière d’aborder ces grandes questions se fait de manière non scientiste. Je m’explique : le point de vue positiviste et la croyance au progrès sont dépassés, ce sont des thématiques très XIXe siècle. La science n’explique le monde que très grossièrement. C’est ce que tentent de dire les théories du chaos. On peut déterminer les causes principales de tel ou tel effet, mais aucune explication ne saurait épuiser le réel. Il n’y a pas d’objectivité et les points de vue, les explications ont beau se multiplier, l’essentiel reste inconnu. La littérature contemporaine me semble partir de ce postulat pour aborder les grandes questions métaphysiques que l’humanité se pose depuis qu’elle est apte à les penser. Bolaño est un bon exemple : l’utilisation du fragmentaire, la multiplication des témoignages se recoupant ou non ne parviennent pas à dire le pourquoi des choses, notamment le pourquoi du mal. Il y a du mal et toute explication est réductrice. Mais peut-être ai-je mal compris ce que vous vouliez dire.

Note
(1) Albert Thibaudet, Les trois critiques, in Réflexions sur la critique (Gallimard/NRF, 1939), pp. 125-136.

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