La Puissance d'Élie de Roger Breuil (01/09/2012)

Crédits photographiques : Photo and caption by Ken Thorne (National Geographic Traveler Photo Contest).
Élie, tel que le Premier Livre des Rois en rapporte l'histoire, n'intéresse guère Roger Breuil, comme nous avons vu que Brutus, l'assassin de César, n'était en fin de compte que le personnage impossible par excellence, c'est-à-dire l'homme.
De lui, Élie, nous ne savons presque rien mais cette non-connaissance, au rebours des montagnes de notations psychologiques qu'escalade désormais le moindre garçon de café se piquant d'introspection, est réelle descente sur «le chemin intérieur de notre âme» écrit Breuil (1).
Peut-être l'auteur s'est-il souvenu des très belles pages d'Ernest Hello sur le père du Christ, Joseph, dont l'importance mystique est, selon celui qui fut l'un des très rares maîtres de Léon Bloy, aussi cruciale que sont comptés les mots qui l'évoquent : «Plus l'homme est éloigné de Dieu ou moins Dieu occupe de place dans sa vie, plus nombreux sont les renseignements qui le concernent et facile pour nous sa représentation. Plus il a affaire avec Dieu, soit pour le servir, soit pour le rejeter, plus mince est l'information, et serré son mystère», Roger Breuil donnant, de cet apparent paradoxe, l'explication suivante : «L'homme de Dieu est celui qui n'interpose pas entre Dieu et nous l'écran plus ou moins opaque d'une personnalité. Sa sainteté n'est qu'une transparence; quant à ce qu'il est en lui-même, cela ne nous regarde pas, c'est-à-dire cela n'est pas tourné vers nous, cela ne s'adresse pas à nous» (p. 16).
À cette aune de la transparence et de la réduction de la personnalité au filtre le moins épais possible, les personnages les plus authentiquement mystérieux sont nombreux, comme le sont Abraham, Moïse, d'autres encore, Judas bien sûr qui n'a pas fini de fasciner, Élie qu'évoque Breuil, lequel a peut-être tenté, non point de s'intéresser à la personne historique voire symbolique qu'évoque le nom du prophète (un symbolisme que l'on retrouve dans La Route de Cormac McCarthy), mais, en «creusant du côté de Dieu», de nous offrir quelque aperçu sur sa réalité : «Les auteurs bibliques ne cherchaient pas l'homme, et ils l'ont trouvé cependant parce qu'ils ont eu le courage de la foi» (p. 17). L'homme n'est donc point dans sa biographie mais tout entier dans un regard qui le voit dans sa relation avec Dieu, et ce regard se nomme : la foi.
Et cette réalité enfouie au creux de la parole, que le commentaire inspiré saura révéler, est celle-là même dans laquelle les hommes se débattent, hic et nunc puisque Roger Breuil n'interroge le passé quasiment légendaire (mais presque plus réel que notre présent, à ses yeux) qu'à seule fin de tenter de comprendre notre monde, l'action que nous y menons : «Et comme dans les événements insolites, tels que la mobilisation générale – parce que nous y sommes brusquement contraints – malgré la terreur et l'angoisse, nous nous mettons à agir avec une sûreté de l'intelligence et un sang-froid qui étonnent les autres et nous-mêmes, Élie s'en alla trouver Achab sans l'ombre d'une hésitation» (p. 38).
Car Élie, cet «homme qui a totalement vécu par la Parole de Dieu» (p. 152), au destin si mystérieux qu'il semble avoir littéralement disparu et avoir été ravi par Dieu (2), est la simplicité faite homme, une remarque d'ailleurs valable pour les autres prophètes juifs qui ne sont jamais que des hommes comme vous et moi qui ont été appelés par Dieu d'une façon impérative, irrécusable, à laquelle il est impossible de se dédire, sauf à se cracher sur son propre visage : «L'Éternel est vivant», rappelle Breuil, «certitude invérifiable, et pour Élie, mille fois plus évidente que tous les «je pense, donc je suis» qu'on pourra jamais imaginer» (p. 39).
Cette simplicité n'est pas autre chose que le «risque de la foi», que le héros, bien davantage que le philosophe, incarne par son propre exemple, quitte à ce que celui-ci heurte, comme par exemple lorsque Élie demande le gîte et le couvert à une femme manquant de tout (cf. p. 48) puisque, de toute façon, l'étude que Roger Breuil écrit a une visée éminemment personnelle, qu'elle s'adresse en fait à la personne (3), et entend même affirmer que le récit qu'elle étudie «prétend s'occuper de ton bonheur éternel» (p. 74), l'actualité du drame évoqué par Breuil ayant rejoint celle du temps de guerre pendant lequel fut rédigé le livre, non en raison d'un «simple jeu de l'esprit» ou comme «conséquence des perpétuels recommencements de l'histoire», mais bel et bien parce que l'actualité profonde qui nous relie au prophète est «celle du Dieu vivant» (p. 154 et dernière).
Une fois de plus, seule la simplicité est digne d'éloge, bien qu'elle soit littéralement effrayante, puisqu'elle constitue l'évidence que Dieu se tient avec l'étranger émacié qui vous commande de vous dépouiller de tout, pour la seule raison qu'il est Son envoyé et que «la Parole du Dieu vivant [...] traverse les fragiles enveloppes des explications et [...] va au cœur de l'homme, ténébreux et secret comme la mer» (p. 55) : «Le véritable extraordinaire est ce qui rend l'acte, sinon facile, du moins ordinaire pour celui qui l'accomplit, comme le Samaritain de la parabole devait juger tout naturel de se porter au secours de l'homme tombé aux mains des brigands. Celui qui escalade à la force des poignets ses propres hésitations, et du haut de son doute se lance dans le vide, est un acrobate qui peut faire l'admiration des autres et la sienne, celui-là n'est pas un croyant. Si la veuve de Sarepta est éternellement un exemple pour l'Église, ce n'est pas l'extraordinaire profondeur de son héroïsme qui en est cause, mais plutôt son esprit terre à terre qui ne décide rien sans un motif précis» (pp. 50-1).
Pourtant, d'où nous vient donc ce sentiment d'effroi devant une telle simplicité ? Du fait que le personnage dont Roger Breuil nous conte l'histoire merveilleuse et pourtant merveilleusement simple se tient «dans cette région où nul homme ne peut vivre», et où il est «condamné à vivre pour être justement un homme de Dieu» (p. 105), bien que, selon l'auteur, Dieu n'hésite pas à venir à notre rencontre, cette venue étant finalement la chose la plus terrifiante qui soit, peut-être parce que, comme Breuil l'écrit bellement, Dieu est précédé par l'histoire des hommes qui ne constitue devant Lui qu'un voile, le voile de notre iniquité qui pourtant ne L'empêche pas de venir à nous, pour nous, l'être véritable d'un homme étant «la vérité qui le dépasse» (p. 132) et cette vérité ne pouvant être remplie que par notre créateur : «Ce vent violent qui déchire les rochers, ce tremblement de terre, ce feu, qui se suivent en tempête devant Élie, c'est toute l'histoire humaine qui passe, l'histoire désespérée du monde pécheur, l'angoisse, la misère, l'ennui, «le bruit et la fureur d'une histoire racontée par un fou». Dieu n'est pas dans la furieuse et bruyante histoire du monde et de nous-mêmes. Cette histoire le précède, il vient derrière elle. Il n'est pas dans ce qui «arrive», dans ce qui se produit avec l'absurdité fatale, logique et folle de l'événement. Car l'événement se contente d'arriver, mais Dieu vient. Il vient derrière les batailles et les villes désolées, les propagandes infernales et les séductions collectives, le pullulement des dieux et de leurs prêtres, derrière les «terreurs» et les «redressements», les trahisons et la solitude. Le Seigneur vient. Tout ce qui arrive de meilleur et de pire – proclamations, appels, révolutions, agonies silencieuses à la face du ciel, et tous les jours de colère – le précède seulement, est seulement le voile de notre iniquité» (pp. 112-3).
La transparence d'Élie, homme et rien de plus qu'homme, mais homme qui s'est dépouillé de son voile devant Dieu, ne doit pas, elle aussi, venir à nous.
Il nous faut la conquérir.

Notes
(1) Roger Breuil, La Puissance d'Élie (Delachaux & Niestlé, 1945), p. 16.
(2) Voici l'explication que donne l'auteur de ce ravissement : «La puissance d'Élie est la puissance de Celui qu'il annonce, ou alors elle est pur mythe. Élie est enlevé au ciel pour que soit supprimés la distance et les siècles qui le séparent de Jésus-Christ» (p. 154).
(3) Roger Breuil se souvient de ses lectures de Kierkegaard, qui n'entend pas séparer son commentaire d'une visée spécifiquement existentielle, comme nous le voyons dans ce beau passage dans lequel l'immuable est «troublé d'une bonne nouvelle comme le ciel de la sécheresse par le petit nuage» (p. 96) : «Visages familiers ou inconnus, tous dessinés avec précision, tracé des rues et des places, lieux permanents animés d'un invariable spectacle, contour des collines, arbres dans la campagne, levers et retombées du jour qui mesurent l'existence, et le grand partage du souvenir et de l'attente confuse, comme tout cela se tient, à peine changeant, tantôt d'une beauté qui nous ravit, et tantôt d'un indicible ennui, mais toujours empreint de ce caractère du réel qui nous fait nous écrier : pourquoi est-ce éternellement ainsi ?» (pp. 95-6). De même pourrions-nous parler d'une contemporanéité spécifique à l'histoire du prophète telle que nous la conte Roger Breuil : ces personnages «sont d'autant plus vrais qu'au lieu d'être circonscrit dans une nature contingente et donnée, leur être nous est présenté dans le prolongement d'une vie toute réelle et actuelle pour nous» (p. 149).

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