Phénomène Stalker d'Alexandra Kaourova et Eugène (16/10/2015)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
21155648.jpgAndreï Tarkovski dans la Zone.





2906916114.jpgStalker (extrait de La Critique meurt jeune).





442779631.jpgLes Saules d'Algernon Blackwood, Stalker d'Arkadi et Boris Strougatski.





COeogb9WUAAjyTv.jpgÀ propos d'Alexandra Kaourova et Eugène, Phénomène Stalker, Éditions L'Âge d'homme, 2015.
LRSP (livre reçu en service de presse).

Malgré un prix tout de même assez élevé pratiqué par un éditeur qui fut naguère l'un des plus intéressants de France, et qui aujourd'hui publie des titres ridicules censés nous apprendre les secrets de la cuisine végane, malgré aussi le fait que, fidèle à ses habitudes, ledit éditeur relit toujours aussi mal ses manuscrits avant de les imprimer et que le texte proposé au public est hélas constellé de fautes, tout amoureux de l’œuvre cinématographique de Tarkovski, singulièrement de Stalker, se doit de posséder ce très bel ouvrage, dont l'intérêt premier est de nous offrir des photographies de plans du film qui n'ont pas été retenus au montage par le réalisateur.
La plupart des textes qui composent ce recueil sont assez anecdotiques, comme ceux de Viktor Mazin (Stalker est ma patrie), d'autres assez intéressants comme le rapprochement qu'opère Alexandra Kaourova entre Stalker et certaines gravures de Dürer (Tableaux en mouvement ou Stalker en dialogue avec l'histoire de l'art), mais il faut tout particulièrement mentionner celui de Vladimir Borisov et Alexander Lukashin (Un pique-nique aux graves conséquences) qui évoque les détails de la collaboration entre les frères Strougatski, auteurs du Pique-nique au bord du chemin et le cinéaste, ou encore l'entretien avec Rashit Safiullin, qui fut le célèbre et remarquable décorateur de Stalker, auquel le dernier texte consacre une part amplement méritée.
Il y a autant de fautes dans l'article d'Alexandre Nevski, intitulé Stalker, le voyage à l'intérieur de soi, que dans les autres articles qui composent ce livre qui, apparemment, n'a pas été, ou alors fort mal, relu je le disais (à l'exception de l'article de Marc Attalah, que nous évoquerons plus bas), mais nous y noterons toutefois cette remarque conclusive tout à fait juste : «Dès le début du film et non sans l'aide d'une musique insolite, nous sentons comme un «appel de la Zone», une extrême tension intérieure, comme une attente perçante de quelque chose d'indicible et d'inespéré qui est sur le point de se produire. C'est ce pressentiment impalpable qui, lorsqu'il nous pénètre, transforme notre perception de telle sorte que les choses les plus incroyables nous semblent tout à fait naturelles et les choses les plus ordinaires paraissent illuminées par le mystère de l'Univers. dans le cosmos poétique de Tarkovski, nous retrouvons le sentiment oublié de la présence vivante du miracle et de l'émerveillement enfantin et joyeux face à lui» (p. 123).
IMG_1026b.jpgLe texte de Maya Szczepanska (La spiritualité dans Stalker) n'a pas grand intérêt, si ce n'est de nous faire remarquer que «prophète, artiste, le Stalker semble donc la voix à contre-courant qui crie l'urgence de notre monde au bord de l'asphyxie spirituelle et tente, par l'acte créateur de la Zone, de maintenir l'humanité à flot» (p. 129), mais c'est l'article de Christophe Catsaros (La zone : ce que la guerre laisse en héritage à la ville), rédacteur en chef de la revue d'architecture et d'urbanisme Tracés, qui est sans conteste l'un des textes les plus intéressants de notre livre, où nous pouvons lire : «Dans cette théologie dépourvue de dieu, l'homme se retrouve seul, mais toujours aussi dépendant. La topographie contraignante de la Zone serait là pour démontrer l'échec d'un affranchissement de l'emprise divine. L'homme déicide, soi-disant libre, ne serait qu'un pantin dévoré par ses obsessions et paralyse par ses psychoses. Figure tragique d'une libération inachevée, il se débat contre ses propres démons. La Zone est le terrain où va pouvoir se matérialiser cette lutte, l'enclos dans lequel ce schisme va prendre toute son ampleur» (p. 138).
L'auteur nous avertit que les interprétations par trop religieuses, voire christiques, manquent leur but : «Sauf qu'à trop anticiper une quelconque théophanie, on oublierait presque que le territoire dévasté de la Zone est le véritable objet de leur quête. Si les personnages l'ignorent, le cinéaste, lui, le sait et ne manque pas de nous le rappeler. L'épreuve est tout entière dans le territoire : cette zone instable qui évolue en fonction de ce qui la traverse» (p. 139).
Nous ne comprenons guère quelle est la pertinence de l'article de Grégoire Mayor intitulé Souvenirs de voyage dans la Zone, qui évoque, en effet, des souvenirs de l'auteur et des considérations ethnographiques assez banales et, surtout, peu pertinentes quant au film de Tarkovski, et c'est encore l'avant-dernier texte de l'ouvrage, signé par Marc Atallah, directeur de la Maison d'Ailleurs qui a organisé une superbe exposition sur Stalker (évoquée dans le dernier texte de notre recueil), qui est le plus intéressant, dans sa lecture comparée de Pique-nique au bord du chemin des frères Strougatski avec d'autres récits post-apocalyptiques (1), comme La Route de Cormac McCarthy, un texte plusieurs fois et longuement analysé par nos soins.
L'étude de Marc Attallah, quoique contestable dans sa volonté d'extrémisation du tropisme post-apocalyptique (2), est intéressante comme je le disais, ne serait-ce que parce qu'elle montre que l'auteur a compris ce qui se jouait (la tentative de refonder un langage après l'effondrement) dans le roman de Cormac McCarthy.
Je terminerai cette critique par une anecdote : j'ai participé, durant six jours, à un workshop (3) avec le grand photographe Jean Gaumy, de l'agence Magnum dont j'avais découvert le travail via une exposition dans l'abbatiale de l'abbaye de Jumièges. L'esthétique des photographies de Jean Gaumy a ceci de remarquable qu'elle nous expose une matière (minérale ou humaine) comme figée dans une extériorité que nous pourrions dire, au sens premier du terme, extraterrestre, comme si le regard du photographe parvenait à adopter le point de vue de Sirius. Tout semble mort, tout, hommes et falaises, paysages et décors humains, semble avoir été figé quelques secondes avant même qu'un mystérieux cataclysme ne fasse de ces reliques de précieux témoignages. Je soupçonnais qu'il y avait derrière ces photographies un long apprentissage du regard, non seulement photographique mais pictural et, bien sûr, littéraire. Je fus heureux de constater que non seulement Jean Gaumy connaissait nombre des textes que j'ai évoqués dans ma série intitulée Au-delà de l'effondrement (comme Le dernier rivage de Nevil Shute, dont nous retrouvons un écho dans le film documentaire que Jean Gaumy a consacré en 2006 à son expérience à bord d'un sous-marin nucléaire) mais qu'il admirait Stalker de Tarkovski, comme le montre cette photographie que j'ai prise chez lui.

Notes
(1) Ce texte faisait initialement partie du livre consacré à cette exposition par la Maison d'Ailleurs. Sur cette exposition, à laquelle je n'ai malheureusement pas pu me rendre, voir ce lien.
(2) Lequel est systématiquement considéré comme «une excuse narrative pour développer, plus ou moins originalement, la possibilité de créer du sens dans un monde toujours au bord de l'effondrement (psychologique)» (p. 165) ou bien : «Nous pouvons donc accepter une fois pour toutes que la science-fiction post-apocalyptique est une technique d'écriture et d'agencement diégétique qui ne parle jamais de la fin du monde : elle recourt à un motif exagéré (destruction atomique, zone mystérieuse), afin d'inciter le lecteur ou le spectateur à reconnaître, dans la structure même de ce motif, les errances de son quotidien et de son individualité» (p. 172).
(3) J'en ai réalisé quelques photographies disponibles dans ma galerie Flickr.

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