La puissance du discours de Wilfried Stroh (19/01/2011)

Crédits photographiques : Allison Shelley (Reuters).
41+o1pP5ggL._SL500_AA300_.jpgÀ propos de Wilfried Stroh, La puissance du discours. Une petite histoire de la rhétorique dans la Grèce antique et à Rome (Les Belles Lettres, coll. Le miroir des humanistes, 2010).
LRSP (livre reçu en service de presse).

«Jusques à quand enfin, Catilina, abuseras-tu de notre patience ? Combien de temps encore ta fureur esquivera-t-elle nos coups ? Jusqu'où s'emportera ton audace sans frein ? [...] Toi, Catilina, c'est à la mort, sur l'ordre du consul, que depuis longtemps il aurait fallu te mener.»
Cicéron, Catilinaires, I, 1-2.

«Puis la rhétorique «entourbillonne» tel le courant d’un fleuve grossi, dont on ne peut approcher la berge sans qu’il ne vous entraîne au cœur même de ses eaux.»
Carlo Michelstaedter, La persuasion et la rhétorique (L’Éclat, 1998), p. 98.

«Et les mots, parce qu’ils demeurent obscurs et vagues dans le discours, perdent la possibilité d’une plénitude de références en vertu de laquelle ils sont clairs autrement. De corps vivants qui peuvent se relier et se déterminer en reliant et en déterminant depuis tant de lieux et en tant de modes, ils deviennent une matière qui n’a la fonction de se référer que dans un seul mode et qui parfois dans cette union reste cristallisée.»
Ibid., pp. 156-7.


Que n'ai-je eu, alors que j'étudiais le latin et le grec, un professeur tel que Wilfried Stroh, dont le beau, passionnant et fort utile ouvrage évoque la magnifique histoire de la rhétorique antique, s'étendant sur près de 1 200 ans (d'Homère à saint Augustin), avec science et humour !
Il est vrai que la rhétorique, du moins en France, a cessé d'exister dès la fin du XIXe siècle en tant que grande discipline, sous les coups de boutoir du romantisme et du positivisme mais sans doute pour une raison plus essentielle, qui tenait à la décadence de l'exercice politique. Aristote faisait de la rhétorique, véritable don des dieux aux hommes selon le Corpus rhetoricum, le liant essentiel entre la politique et l'éthique, la rhétorique devant être subordonnée à ces hautes disciplines seules capables de fixer à l'action un but, un telos. C'est la dégradation, puis la disparition de l'idée d'une intention éthique et philosophique de l'action politique qui a mené la science du discours à son propre étiolement, puis à sa quasi-disparition à l'époque contemporaine, où elle ne survit que sous la forme, ô combien ridicule, de séances de coaching censées apprendre, aux plus riches patrons de sociétés et aux hommes politiques, les petits trucs d'une prise de parole efficace. À moins qu'il ne faille rechercher ses ultimes traces dans les salles d'audience où officient les avocats mais, pour avoir assisté à quelques-uns de ces exercices finalement assez convenus, à l'époque où la plupart de mes amis suivaient des cours de droit à l'Université Jean Moulin Lyon 3, et, à une date bien plus récente écoutant cette fois-ci des professionnels, j'avoue ne jamais avoir été transporté par la puissance rhétorique des uns et des autres, sans même avoir à me prononcer sur le fond de leurs plaidoiries...
Quel est donc, en France, le dernier grand orateur politique dont les discours portent encore la trace de l'enseignement de la rhétorique (1) ? François Mitterrand me diront celles et ceux qui prêtaient à cet homme une certaine culture humaniste et même spécifiquement littéraire ? Je crains qu'il ne faille remonter jusqu'à l'exemple, désormais lointain, de Jaurès...
Lorsque l'on sait que le plein épanouissement de la technique rhétorique (tekhnê rhêtorikê) correspond, dans l'Antiquité, au développement de la démocratie (après les réformes de Clisthène même si, a contrario, la figure de Périclès, le bâtisseur du fameux siècle, demeure à cet égard ambiguë), nous avons quelque inquiétude à avoir au sujet de l'état réel de notre société. Il est vrai que, grâce à l'Héliée grecque ou tribunal populaire qui se réunissait deux cents jours par an, les jurés tirés au sort quotidiennement sur l'agora avaient droit à une indemnité pour occuper leur journée à écouter des discours...
Quoi qu'il en soit, ce n'est pas une mince affaire que de dénouer, par exemple, les relations de rejet ou de fascination inextricablement entremêlés qui ont existé entre la rhétorique, la sophistique et la philosophie depuis le fameux Gorgias de Platon qui condamna sans ambages la science rhétorique (2). Ainsi, comme le fait remarquer Dion dit khrüsostomos (ou bouche d'or), philosophe-rhéteur ou, selon les versions historiques et les combats entre spécialistes, rhéteur puis philosophe : «de puissants orateurs [...] et nombre de sophistes, bariolés comme des paons et que leurs élèves, tels des ressorts, font sauter en l'air», paraissent avoir plus de succès que les philosophes qui au paon ont préféré la chouette austère (Dion Chrysostome, Discours olympique, 5). Mais peut-être faut-il se rassurer, suivant en cela la leçon d'Ovide (L'Art d'aimer, 1, 459 et sq.) et réserver l'art de la belle parole aux jeunes amoureux :

«Crois-moi, jeune Romain, apprends l'art de plaider :
Pour l'accusé tremblant, mais pas lui seul. Tout comme
Le peuple, un juge dur, notre élite au Sénat,
L'éloquence convainc et fait céder les filles».


Une figure domine ce livre remarquable, agrémenté d'une épaisse bibliographie commentée, qui n'est autre que Cicéron, «tête et source de l'éloquence romaine» comme l'écrit Fronton (Lettres à César, 4, 3, 4 à 6).
Qu'est-ce que l'Antiquité entendait lorsqu'elle évoquait la rhétorique ? Notre bon professeur répond : «Il ne s'agissait pas de polir les mots, ni même [...] de viser à obtenir un consensus, mais d'amener les hommes à agir dans un certain sens ou à les convaincre de prendre certaines positions» (p. 19). «Dans l'Antiquité, ajoute Stroh, les simples belles tournures n'ont jamais été considérées comme de la rhétorique. Convaincre ou persuader, en revanche, on le fait depuis Homère» (p. 22).
La rhétorique est une technique, nous le constatons, éminemment politique.
C'est peut-être là, dans ce lien indissociable entre puissance de la parole et influence de celle-ci sur l'esprit et même le cœur de ceux à qui elle s'adresse, que réside le fil rouge de notre ouvrage. Un bon orateur, ce sera l'idée inlassablement défendue par les stoïciens comme par l'immense Cicéron, s'il veut toucher la meilleure part de ceux à qui il s'adresse, ne peut feindre et, même s'il feint tout de même un peu, il ne peut en aucun cas être un homme mauvais : l'orator et le vir bonus marchent main dans la main. Stroh nous rappelle d'ailleurs ce point en évoquant la magnifique supplique que le vieux Priam adresse à Achille (dans L'Illiade, au chant 24) meurtrier de son fils Hector, prière qui est très vite devenue un modèle inégalé pour tous les orateurs antiques et pour l'un des plus grands d'entre eux, Quintilien (cf. ses Institutions oratoires, 10, 1, 50). C'est d'ailleurs Homère qui édicta l'un des plus anciens préceptes pédagogiques d'Occident, «bien parler et agir comme il faut» (L'Illiade, chant 9, 443) qui sera pourtant repris par le sophiste Protagoras qui, lui, affirmait qu'il était «sophiste et éduqu[ait] des hommes» (Platon, Protagoras, 317b).
Avant Cicéron et même Ovide qui s'inspirera de son enseignement, c'est peut-être Isocrate, un auteur désormais connu des seuls spécialistes de l'Antiquité, qui, dans son Nicoclès

«La parole, parmi toutes les ressources de la nature humaine, est à l'origine des biens les plus [grands.
En effet, de tous nos autres caractères,
aucun ne nous distingue des animaux,
nous sommes même inférieurs à beaucoup sous le rapport de la rapidité, de la force [...].
Mais, parce que nous avons reçu le pouvoir de nous convaincre mutuellement [...],
non seulement nous nous sommes débarrassés de la vie sauvage,
mais nous nous sommes réunis pour construire des villes, nous avons fixé des lois, nous avons [découvert des arts
et, presque toutes ces inventions, c'est la parole qui nous a permis de les mener à bonne fin.»


Et, comme en filigrane de son livre, noir motif s'inscrivant au creux d'une parole utilisée à des fins vertueuses (3) et pour contenir, si je puis dire, la barbarie, Wilfried Stroh évoque, mais bien trop rarement, le contre-exemple absolu d'une parole utilisée à des fins démoniaques, celle d'Adolf Hitler (4) : «Et Quintilien ne se contente pas de prêcher la morale à l'orateur, il affirme au contraire, et c'est audacieux, qu'il n'y a que l'homme de bien qui puisse être orateur ! Eh oui ! s'il en était ainsi, alors Gorgias et Aristote auraient été dans l'erreur lorsqu'ils affirmaient que l'on pouvait aussi bien faire un bon usage de la rhétorique qu'un mauvais. Et la critique de la rhétorique par le platonicien Socrate aurait été sans objet, il n'y aurait alors pas d'orateurs méchants ! Pourtant, il semble bien qu'il y ait des orateurs funestes. Staline pourrait cadrer avec la thèse de Quintilien puisqu'il était aussi grand criminel qu'orateur falot, mais Hitler et son paladin plus bruyant Goebbels étaient bien des orateurs capables d'entraîner les foules en même temps qu'ils étaient d'horribles criminels» (p. 376).

Petite bibliographie (où ne figurent que des ouvrages édités par Les Belles Lettres, dans la collection des CUF ou Collection des Universités de France pour les auteurs antiques).

Auteurs antiques
- Aélius Théon, Progymnasmata, 1997 puis 2002.
- Apulée, Les Métamorphoses, t. 3, livre 7-11, 1945 puis 2002.
- Aristote, Rhétorique, t. 1 et 3, livres (respectivement) 1 et 3, 1931, 1973 puis 2003.
- Augustin (Saint), Confessions, t. 1, livres 1-4, 1925 puis 2002.
- Cicéron, Brutus, 1923 puis 2003; De l'orateur, t. 1, livre 1, 1922 puis 2002; Discours, t. 19, Philippiques (I-IV), 1959 puis 2002.
- Corpus rhetoricum, 2008.
- Démétrios, Du style, 1993 puis 2002.
- Démosthène, Plaidoyers politiques, t. 4, Sur la couronne, 1947 puis 2002.
- Isocrate, Discours, t. 3, Sur l'échange, 1942 puis 2003.
- Longin (Pseudo-), Du sublime, 1939 puis 2008.
- Lysias, Discours, t. 1, Contre Ératosthène, Contre Simon, 1924 puis 2003.
- Platon, Œuvres complètes, t. 3, Protagoras et Gorgias, 1923 puis 2002.
- Quintilien, Institution oratoire, t. 2, livres 2-3, 1993 puis 2003.
- Rhétorique à Herennius, 1989 puis 2003.
- Suétone, Grammairiens et Rhéteurs, 1993 puis 2003.

Ouvrages critiques (aux Belles Lettres)
- Achard G., La Communication à Rome, 1994 puis 2006.
- Dorandi T., Le Style et la Tablette. Dans le secret des auteurs antiques, 2000.
- Patillon M., La Théorie du discours chez Hermogène le rhéteur, 1988.

Signalons enfin un petit ouvrage excellemment bien fait, sur lequel je me suis appuyé pour rédiger cette note, intitulé Dixit. L'art de la parole dans l'Antiquité (collection Signets, 2009) donné par Sophie Malick-Prunier, Aurélien Berra et Jean-Pierre De Giorgio.

Notes
(1) Enseignement se survivant pitoyablement, au rabais, même au XIXe siècle, si on le compare à ce qui se faisait, il y a des siècles, chez les Grecs ! Gardons ainsi à l'esprit que les Progymnasmata d'Aélius Théon, que quelques spécialistes en France ont, dans le meilleur des cas, parcourus, étaient le manuel le plus couramment enseigné en matière d'apprentissage de toutes les étapes de la science ô combien complexe de la rhétorique !
(2) Il semble que les réalités historiques soient nettement plus subtiles qu'une banale opposition entre la rhétorique et la philosophie, puisque existent nombre de traités où philosophie et rhétorique sont disciplines sœurs, comme la Rhétorique d'Aristote, Du sublime, magnifique et étonnant ouvrage attribué à Longin ou bien encore, de ce philosophe néoplatonicien, l'Art rhétorique.
(3) Cette idée, d'abord stoïcienne, d'un art rhétorique ne pouvant s'exercer pleinement que par la bouche d'orateurs bons, à tout le moins s'efforçant de l'être, reçut une bien cruelle illustration par la mort de celui qui fut l'un des plus ardents défenseurs de cette thèse, Cicéron, dont la tête et les mains furent exposées sur les Rostres, la tribune sur laquelle il s'était si souvent produit, alors que Fulvia, la femme d'Antoine redevenu son ennemi le plus dangereux, serait même allée jusqu'à percer avec une aiguille la langue du grand homme détesté !
(4) Cette évidence d'une parole funeste, de ce que Marcel Beyer a appelé la voix de la nuit, a fasciné (et continue de fasciner) George Steiner, comme il l'affirme à bien des reprises. Il faut lire son étonnant Transport de A H pour comprendre que Hitler, devenu une sorte de Kurtz vieillissant, a découvert le secret d'une parole démoniaque. Voir mon long article sur une étude comparée entre ces deux livres (celui de Steiner s'inspirant à l'évidence de la longue nouvelle de Conrad) parue dans le Cahier de l'Herne.

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