Mort au romantisme d'Antoni Casas Ros (02/11/2011)

Crédits photographiques : Christopher Furlong (Getty Images).
Rappel
Le théorème d'Almodóvar.
Enigma.
Chroniques de la dernière révolution.

Il faudrait tout de même ne pas sombrer dans l'injustice en oubliant de féliciter Antoni Casas Ros pour son unique réussite littéraire : la brièveté de ses textes. Il peut cependant mieux faire, et nous espérons que, conscient de ses dons très prometteurs, Antoni Casas Ros se mettra en devoir de ne pas publier, pour son prochain livre, plus de quarante pages. Ce sera un véritable progrès, que nous saluerons comme tel, en espérant toutefois que cette avancée notable ne sera que la première étape d'une explosion inégalable et surtout rapide du talent de Casas Ros, laquelle se concrétisera par cette réussite incontestable : plus de livre du tout.
Ainsi, par son silence, Antoni Casas Ros deviendra-t-il l'écrivain que, par ses livres, il n'est pas.
Après tout, une telle proposition ne devrait pas choquer le grand amateur d'Enrique Vila-Matas, singulièrement celui de Bartleby et compagnie, qu'est Antoni Casas Ros, n'est-ce pas ?
Mort au romantisme, maigre recueil de très courtes nouvelles dont certaines ont paru dans La Nouvelle Revue française et la très scheerienne Revue littéraire (où nous vérifions, une fois de plus, la pertinence de l'adage selon lequel la médiocrité est attirée par la médiocrité), ne dépasse fort heureusement pas 141 pages mais leur lecture est pourtant un supplice, à l'exclusion, et Antoni et moi-même en sommes assurément les premiers surpris, de trois nouvelles intitulées Fins, Vernissage et Incandescence, intéressantes parce qu'elles entremêlent assez habilement les pouvoirs de la littérature avec la réalité, en questionnant le lecteur sur la nature du livre total qui ferait corps avec l'artiste au point d'admettre la disparition pure et simple de ce dernier. Dans le cas qui nous occupe et puisque Casas Ros n'est qu'un masque au romantisme vendeur, la fiction, je l'espère, devrait rejoindre la réalité.
Je suis allé un peu vite en besogne car l'intérêt de ces trois textes est tout relatif : nous sommes en effet loin, même avec les meilleurs textes de Casas Ros, d'un texte ne serait-ce que banal d'un auteur admiré par celui-ci, disons ainsi d'un Roberto Bolaño.
Les thématiques les plus chères à notre énigmatique auteur sont toutes présentes dans ce recueil : les jeux et alliances non point subtils ni même franchement nouveaux si l'on songe aux exemples de Sterne, Carroll, De Quincey ou Borges, entre littérature et réalité (Fins, 3,78 x 5,12 et Incandescence), l'expérience artistique menée jusqu'à ses plus extrêmes conséquences (Vernissage), l'apologie de l'informe et du vide (L'éclipse), la lutte contre la «fiction de l'être» (Ma nuit dans la Casa Azul), le mondialisme béat comme remède au si peu recommandable amour de son pays (Béring), le silence (Silence, Sucre), le désir (Désespoir) et l'érotisme échangiste (Blancheur), la jouissance du petit plaisir quotidien (Artiste), le corps tout entier compris comme caisse de résonance infinie de l'écriture (L'éclipse), le monde comme langage (voir la bluette sucrée, intitulée Arbre et dédicacée à Léo Scheer, amateur de petites choses saupoudrées de sucre candi, des livres paraît-il), le mythe d'une langue véritablement communiste, au sens étymologique du mot, vieux rêve édénique réactivé par l'épisode de la Pentecôte et les projets d'écriture universelle et révolutionnaire chère à Rimbaud (idem.), quelques mémorables et puissantes réflexions philosophiques (Infini : «Peut-on donner l'illusion de l'infini ? L'illusion a besoin de la forme et la forme crée l'illusion mais dans le vide, pas de passé, pas de futur et le présent lui-même est insaisissable», p. 74) et, enfin, un très discret apitoiement sur les malformations physiques (Tunnel et Piscine).
Le lecteur pressé pourra se contenter de lire la nouvelle intitulée Bain qui regroupe toutes les thématiques chéries par Casas Ros. Une fois qu'il l'aura lue, il ne manquera pas de se dire : oui, et alors ? et aura ainsi condensé le banal constat que provoque la lecture de chacun des textes de cet écrivant : un simple haussement de sourcil, accompagné d'une moue caractéristique de la bouche du lecteur, hésitant entre consternation et amusement dubitatif. On se plaît à imaginer ce qu'un Borges aurait pu faire de cette nouvelle, quels puissants paradoxes il aurait soulevés, quel humour cruel et fin aurait été le sien. Chez Casas Ros, rien de tout cela, aucun vertige métaphysique, pas même un petit frisson le long de notre colonne vertébrale. Il ne se passe rien, nous lisons les textes de Casas Ros comme les lignes d'un électroencéphalogramme résolument, définitivement plat.
De fait, cet auteur indigent qu'est Antoni Casas Ros n'est même pas capable d'exploiter l'exemple, pourtant intéressant puisqu'il s'agit de The Road de Cormac McCarthy, qu'il convoque dans sa nouvelle qui, comme toutes les autres, tourne en rond sans offrir l'image fascinante d'une cohérence n'ayant d'autre assise qu'intérieure, comme si les mots, à condition qu'ils soient utilisés par des écrivains véritables et non des cacographes, pouvaient façonner des univers n'ayant aucun point commun avec le nôtre, puisque les mots ne sont pas de ce monde.
Remarquons immédiatement qu'une thématique, ainsi qu'une histoire, ce n'est en fin de compte pas grand-chose et les plus pauvres (par exemple celle de la nouvelle intitulée Barça où le narrateur est... un ballon de football) tout comme les plus riches ont indifféremment besoin d'une écriture, cette licorne que Casas Ros ne cherche même pas à capturer, ce monstre propitiatoire que le génial José Bergamín enfermait au centre du labyrinthe du romanesque. Incapable d'écrire et, du moins nous le pensons, sachant qu'il en est incapable, Casas Ros se contente mollement de son absence de talent mais n'hésite toutefois pas à nous l'exposer en plusieurs livres. Les affaires sont les affaires et, la stupidité des journalistes offrant leurs tribunes à la réclame, on peut viser de nouveaux marchés étrangers où quelques ânes croiront à la fable d'un cerf ayant provoqué l'accident d'un écrivain, depuis ce jour défiguré et qui, ayant pourtant conservé ses deux mains, écrit toutefois avec ses pieds.
Si la médiocrité intellectuelle de la plupart des critiques littéraires est un fait désormais incontestable sur lequel nous pouvons nous appuyer sans la moindre hésitation, l'écriture d'Antoni Casas Ros possède elle aussi cette reposante caractéristique qu'elle ne nous a jamais surpris dans sa consternante médiocrité.
Une telle application à n'être rien est même troublante, si l'on songe aux exemples d'un Yannick Haenel ou d'un François Meyronnis, deux écrivants sollersiens nullissimes mais qui, à tout prix, essaient au moins de donner le change, se faisant peur en convoquant de bien trop grands mots comme celui de nihilisme. Antoni Casas Ros, lui, ne nous le donne pas et expose sa prose dans un nuage d'incompétence plutôt que d'inconnaissance : comparaisons ridicules («Le désespoir comme une voiture vandalisée sur un parking», p. 15); images se voulant poétiques et n'étant que comiques («Je me suis promené dans son désert puis il s'en est allé», p. 13) ou d'une banalité même indigne d'une catachrèse («La ligne sombre qui sépare ses fesses s'agrandit, elle se cambre, mes doigts glissent dans le nectar humide de son sexe», p. 71); phrases que l'on dirait, pour reprendre une image de l'auteur, aussi insipides qu'un «pain de mie américain» (p. 58) («La beauté de son visage tourné vers le ciel. Le manteau fait une tache sous sa longue chevelure noire. Il y a quelque chose de mélancolique dans son visage», p. 19); pauvreté affligeante d'un imaginaire (1) transparaissant dans des formules que les plus infâmes titres des éditions Harlequin n'oseraient même pas employer («Je recueille des messages sensoriels de son corps», p. 20); fausses hardiesses véritablement ineptes («Diego engloutissait d'énormes quantités de nourriture. Un ogre de la beauté sous toutes ses formes. Il exprimait une sorte de blues aztèque», p. 115); chutes qui ratent leur effet parce qu'elles ont à tout prix cherché à nous surprendre (cf. p. 20), y compris par l'humour (2), sont absurdes («Tout mon corps se contracte. Ma solitude explose. Les mains sur les citrons je caresse les seins d'une femme à venir», p. 96) ou absurdes (cf. Blancheur, p. 72 : «Cette nuit-là, j'ai compris pourquoi les Japonaises ont la peau si blanche»).
Voici deux lignes qui me semblent résumer merveilleusement la pauvreté de la langue de Casas Ros, un mauvais auteur, un écrivain inexistant qui cherche à provoquer l'étonnement du lecteur et ne parvient qu'à le faire lever les yeux au ciel : «L'arrivée à Nice, un moment léger. Des palmiers, une promenade où les Russes ont remplacé les Anglais», p. 83). Bon. Casas Ros, c'est donc cela, un amateur de platitudes qui aurait oublié d'être modeste, un David Foenkinos ou un Frédéric Beigbeder qui cherchent à faire le malin.
Le texte d'Antoni Casas Ros n'étant rien, il est amusant de constater que l'auteur évoque plusieurs auteurs (comme Don DeLillo, Enrique Vila-Matas ou, plus surprenant pour notre apôtre de la lutte révolutionnaire, Richard Millet), personnes réelles se cachant derrière un pseudonyme (Zoé Balthus) ou même éditeur (Léo Scheer), comme s'il fallait, à ce rien verbeux qu'est un livre de Casas Ros, un sang et un souffle qui ne lui sont pas propres, et au vide quelques relais du vide.
De fait, les nouvelles les plus réussies, comme celle qui s'intitule Fin que nous retrouverons développée dans Enigma, sont également celles qui convoquent les exemples d'autres écrivains, quitte à les faire directement intervenir dans le texte, comme, dans ce cas, avec Bolaño et l'un de ses personnages, Carlos Wieder. Enrique Vila-Matas, on s'en souvient, sera appelé à la rescousse par Casas Ros dans Enigma, tout comme le personnage d'Almodóvar a été appelé en renfort dans son premier roman.
Ces petits jeux sans conséquences pourraient être délicieux s'ils permettaient à Antoni Casas Ros, en quelques pages puisqu'il s'agit de nouvelles, de développer un imaginaire cohérent, une histoire passionnante ou effroyable, à tout le moins emblématique, bien évidemment, je l'ai dit, servis par une écriture digne de ce nom.
Or, l'écriture de Casas Ros est si médiocre, si ridicule, si attendue je l'ai dit, qu'elle ne semble jamais meilleure que lorsqu'elle s'amuse à pasticher (les innombrables fautes d'orthographe, tout de même, en moins) le style inepte d'une dépêche AFP (Ready-made 1).
Un écrivain, grâce à son style, peut se payer toutes les audaces, même celle de nous paraître ennuyeux. Casas Ros, lui, est ennuyeux sans style, il nous fait nous endormir au-dessus de nouvelles qui, sitôt lues, s'effacent, comme par une salutaire magie, de l'esprit le plus concentré.
S'il n'était qu'ennuyeux ! Mais Antoni Casas Ros, en plus de ne pas savoir écrire et de nous ennuyer, est bien-pensant. Un bien-pensant sans style (est-ce un pléonasme, la question reste ouverte...) bien sûr. Voici une phrase qui, en plus d'être idiote, n'est pas même poétique, extraite d'une nouvelle affligeante qui constitue une attaque convenue contre la dictature et l'Église (Musique) : «Il choisit la symphonie de César Franck dont il adore les ors et les pompes, pose le vinyle sur la platine, s'installe dans un fauteuil profond à l'architecture stalinienne, face aux haut-parleurs plutôt mussoliniens dans leur structure» (p. 25).
Pour paraphraser Antoni Casas Ros (cf. p. 60), je crois être, assez raisonnablement, ce qu'il est convenu d'appeler un «vrai lecteur» et, pourtant, je n'ai pas réussi à trouver «l'écrivain le plus caché» qui, peut-être, sommeille en Antoni Casas Ros.
Mais il est vrai, toujours pour reprendre Antoni Casas Ros (cf. p. 84), que je sais parfaitement à quelle place de ma bibliothèque je placerai les quatre livres qu'il a publiés pour l'heure : tout en bas de celle-ci, quitte à ce que ces insignifiances pourtant dûment imprimées par un éditeur prestigieux soient la cause d'un lumbago.
Mais je doute jamais relire une seule ligne d'Antoni Casas Ros.
L'avoir lu aura constitué une expérience suffisamment éprouvante, comme le fait de percuter, à toute allure, non pas un noble et puissant cerf mais une masse de gélatine rose et qui, comble de l'horreur, serai constituée de phrases invertébrées.

Notes
(1) Il suffit, pour étayer cette critique relative à la pauvreté de l'imagination de Casas Ros, de remarquer que ses nouvelles sont truffées de détails qui réapparaîtront dans les livres ultérieurs : ainsi, L'éclipse annonce les Chroniques de la dernière révolution, et, de même que Vulcano constitue le décor d'Enigma, Fins en évoque le thème principal. Notons encore que le motif de la lettre Y apparaît dans le texte intitulé Ma nuit dans la Casa Azul (cf. p. 112) et que Blancheur fait figurer une héroïne japonaise, comme celle d'Enigma. On me rétorquera qu'un écrivain ne fait après tout jamais autre chose que de réutiliser, de livre en livre, des motifs qu'il ne cesse de réagencer. Certes, mais l'inévitable concentration thématique (au sens de resserrement et, finalement, pauvreté) propre aux plus grands auteurs s'accompagne d'une interrogation métaphysique qui s'approfondit à mesure que la trame utilisée gagne en complexité. Un grand écrivain se dépouille de livre en livre même si, au fond, il n'a jamais cessé d'écrire le même texte. Enigma me semble ainsi être un texte qui, sans aucune déperdition de matière, aurait pu être réduit à la taille d'une nouvelle, et Chroniques de la dernière révolution, à quelques lignes, au moins efficaces, d'Hugues Jallon, extraites de Zone de combat.
(2) Ainsi, dans Hôtel : «Elle a modifié beaucoup de choses dans sa vie. Elle a quitté son ami. Elle a changé de dentifrice. C'est la première fois qu'elle utilise le nouveau» (p. 23).

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