Chet Baker pense à son art d'Enrique Vila-Matas (12/04/2012)

Gary Cosby Jr. (The Decatur Daily via Associated Press).
51hO8QBJZfL._SS500_.jpgÀ propos de Enrique Vila-Matas, Chet Baker pense à son art (traduction de l'espagnol par André Gabastou, Mercure de France, coll. Traits et portraits, 2011).
LRSP (livre reçu en service de presse).

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Quelle bizarrerie, tout de même, que l'un des étranges mots, parmi des milliers d'autres inventés ou entendus allez donc savoir dans quelque cauchemar glossolalique, qu'emploie James Joyce dans Finnegans Wake, ce livre que personne n'a lu de sa première jusqu'à sa dernière ligne et à quoi bon du reste le lire de sa première jusqu'à sa dernière ligne, quelle bizarrerie que le mot «riverrun», extrait de la belle et envoûtante phrase qui, paraît-il, a un sens selon une minuscule poignée de doctes lecteurs : «Riverrun past Eve and Adam's, from swerve of shore to bend of bay, brings us by a commodius vicus of recirculation back to Howth Castle and Environs», quelle étrangeté que ce mot de «riverrun» n'évoque pas dans l'esprit d'Enrique Vila-Matas, immédiatement, ce qu'il a évoqué dans le mien, le mot qu'il a fait lever dans le mien aussitôt que je l'ai lu et qu'il a appelé un autre mot puisque, selon Céline, «Des mots, il y en a des cachés parmi les autres, comme des cailloux», un mot de cauchemar, m'ayant hanté durant des semaines lorsque je l'entendis pour la première fois prononcer, dans une litanie maléfique, par un petit garçon, Danny, dans The Shining, et ce mot, «Redrum» qui dans une glace se lit «Murder», ce mot de «riverrun» est justement le mot qui caractérise le mieux la tentative impuissante de Vila-Matas : créer un retournement où l'écriture se contemplerait dans son parcours et son introversion spéculaire, afin de nous permettre de passer de l'autre côté du miroir et ainsi contempler la réalité «sauvage et indéchiffrable» (p. 29) que nul n'a vue, pas même les fous.
Mais ce mot de Joyce, «riverrun» donc, Enrique Vila-Matas le comprend comme un banal «riverrun d'insomnie, un trajet qui ira d'erre rive en rêvière dans une traversée rappelant celle du voyage initiatique que j'ai fait lors de ma première visite à Dublin» (p. 43), autant dire pas grand-chose pour un lecteur qui n'a eu aucune illumination en allant se promener dans les rues de Dublin et, surtout, est persuadé qu'aucun bonheur, aucune joie sinon agonistique voire tout simplement maladive, ne peut se cacher dans «la réalité barbare, brutale, muette et sans signification des choses» (p. 20) comme il nous serait après tout difficile de prétendre que le jeune Danny, en transe, incapable de ne pas répéter le mot «redrum», est au bord d'une révélation ou même, tout simplement, que son état est normal.
Enrique Vila-Matas, de manière moins bizarre que suspecte, et moins humoristique qu'inconséquente, semble croire que seules les tentatives d'écriture extrême que nous pourrions, comme la très mystérieuse Susan Strand, ranger dans la catégorie des livres s'approchant de l'illisibilité, sont à même de nous offrir la vision la plus claire de «la réalité non narrative du monde actuel» (p. 8), alors que le «récit confortable» qu'un Georges Simenon pratique dans Les Fiançailles de Mr. Hire selon l'auteur, nous en éloignerait au contraire, disposerait un voile opaque entre l'écriture et la «réalité barbare» (p. 11), seule dimension qui, en matière de littérature, peut apporter aux romanciers «de nouveaux défis», puisque «les détours de ce chemin vers le néant valent la peine parce que, dans l'un d'eux, nous attendent des aventures inouïes et peut-être aussi la découverte de nouvelles formes insolites» (p. 21).
Enrique Vila-Matas semble aimer le mot néant (car du néant lui-même, il ne sait rien, ne peut l'aimer ni le détester) puisqu'il constituait le sujet véritable de son ouvrage le plus connu, Bartleby et compagnie : «Je m’apprête donc à partir en promenade à travers le labyrinthe de la Négation, sur les sentiers de la plus troublante et la plus vertigineuse tentation des littératures contemporaines : une tentation d’où part le seul chemin encore ouvert à la création littéraire authentique; la tentation de s’interroger sur ce qu’est l’écriture et de se demander où elle se trouve, et de rôder autour de son impossibilité […]» (1).
La question que Vila-Matas se pose est la suivante : «Comment réconcilier la réalité et la fiction en faisant en sorte en plus que celle-ci, en devenant aussi sauvage et indéchiffrable que la réalité, devienne tout à coup sous nos yeux émerveillés pleinement lisible ?» (p. 29).
Double postulation qui est un magnifique sophisme et même un sophisme au carré : une fiction indéchiffrable ne nous apprend pas grand-chose sur la réalité mais sans doute bien davantage sur celui qui l'a écrite. Une fiction indéchiffrable ne peut tout à coup, grâce au petit coup de pouce de quelque épiphanie on le suppose réservée aux seuls lecteurs, devenir «pleinement lisible», du moins aussi lisible qu'une réalité déclarée illisible.
Les vraies paradoxes sont une chose aussi rare qu'un phénix apprivoisé, lorsque les faux paradoxes, eux, sont aussi répandus que les vers de terre après l'averse.
La problématique, que nous ne pouvons faire ici pas grand-chose de plus qu'évoquer sommairement, est elle aussi double : les mots et les choses dans leur lien paradoxal, soit l'une des plus magnifiques apories sur laquelle l'humanité est priée de réfléchir depuis quelques bons siècles, mais aussi la question de l'hermétisme, où nous pouvons ranger les noms de quelques poètes tels que Rimbaut d'Orange, Maurice Scève, le Rimbaud des Illuminations, Georg Trakl en partie et Paul Celan bien davantage qu'en partie, voici la thèse bifide d'Enrique Vila-Matas.
Du reste, ce dernier se garde bien, en lecteur et auteur rusé, de nous entraîner dans cette voie ardue et se contente pour sa part d'égrener une liste fort banale de romanciers prétendument difficiles voire incompréhensibles comme William Gaddis, William T. Vollmann, l'inévitable Thomas Pynchon ou encore Barry Hannah et Joseph McElroy.
Il se contente aussi de nous exposer son but, auquel bien évidemment il ne parviendra pas, qui consiste à tenter «la recherche d'une harmonie entre la réalité barbare, presque illisible, et celle qui lui est opposée, plus lisible, mais aussi plus artificielle, puisqu'elle lit le monde comme si tout pouvait être expliqué» (p. 55), c'est-à-dire la prose de Simenon, même si, ici ou là bien évidemment, les choses ne sont pas aussi claires concernant cet excellent écrivain, dans les pages duquel apparaissent, Vila-Matas le sait, «le noyau dur de l'essentiel, la nébuleuse du véritable être, la brume de l'identité profonde, toujours étrange et étrangère» (p. 73), même si, encore, l'auteur concède que les deux tendances qu'il croit discerner dans la littérature, résumons-les en disant qu'il s'agit des tendances «Simenon et Joyce», ne sont pas si «éloignées et peut-être [constituent] uniquement deux modalités différentes du réalisme, qui d'une façon ou d'une autre peuvent finir par s'assembler, invitant la littérature à faire un pas en avant et à recouvrer une certaine intensité, un parfum, une dignité» (p. 78).
D'ores et déjà, devant de telles phrases, qui plus est répétées, à quelques différences près, un peu trop souvent à mon goût, nous savons que l'auteur n'est rien de plus qu'un phraseur habile jouant avec les mots, jetant un regard timide et néanmoins courroucé (puisqu'il sait qu'il ne parviendra jamais à se hisser jusqu'à eux) vers Borges ou Kafka.
Et, comme s'il avait peur que nous n'ayons pas compris le sujet de sa dissertation, quelques pages avant de conclure son livre, l'auteur, une fois encore, exposera clairement, pour bien les différencier, les deux tendances qui s'opposent à ses yeux : «La littérature Hire naît de son incapacité à supporter le désordre inconsidéré de la vie [et] fait semblant de croire au sens et, dans les vents inconsidérés du désordre, construit de petits théâtres fixes, de minuscules théâtres stables, des théâtres de poche de l'âme, des événements qu'on peut raconter; elle construit des styles singuliers, des styles qui sont des farces se dressant sur le néant» (pp. 165-6), alors que «l'aire Finnegans», elle, pourrait provoquer ou accentuer la folie des lecteurs.
Pétitions de principe évidemment car bien des écritures les plus lisses, du moins en apparence, n'ont jamais refusé d'ouvrir les portes à tout ce qui peut s'engouffrer, par une telle brèche insoupçonnable, de désordre et de folie.
Remarquons encore, sous la plume de Vila-Matas, la curieuse mention du néant, de la folie, du désordre, de la barbarie même de la réalité que la littérature Finnegans nous aiderait à retrouver, elle qui, seule ou presque, contesterait le rapport entre les mots et les choses et nous délivrerait des fictions mensongères sur lesquelles se bâtissent les plus hauts édifices romanesques, bien évidemment redevables à l'écriture Simenon.
Curieuse mention car, au fond, Enrique Vila-Matas ne cherche rien d'autre que de retrouver, ne serait-ce que d'une façon éphémère, l'enfance, le parfum et la dignité de l'enfance, ce moment où Vila-Matas a lu (cf. les photographies, pp. 6 et 70, où l'on peut voir l'auteur enfant, plongé dans la lecture), émerveillé, des livres qui l'ont marqué à tout jamais. Finalement, Vila-Matas est, comme tant d'autres, un de ces nains qui doivent, pour fixer l'horizon, se jucher sur les épaules d'un ou de plusieurs géants. Qu'il plonge son regard vers les gouffres ne change rien à notre affaire car, pour jeter un œil vers l'abîme, il faut aussi que nous soyons portés sur les épaules de qui ne craint pas de se pencher tout près du rebord.
Ainsi, la tentative de ce critique qui affirme ne pas être lu puisque les lignes nocturnes qu'il écrit resteront inédites (cf. p. 27) et qui est comme il se doit édité très largement en France et même reconnu par la critique comme étant, m'a-t-on dit, un peu plus qu'une mode littéraire savante, ne vise rien d'autre que la recherche de l'ombre du bonheur, comme il en advient toujours lorsqu'un auteur, sérieux ou pas, affirme vouloir quêter dans et par les livres, y compris les siens, autre chose que son plaisir, c'est-à-dire son enfance perdue, une chose bien davantage précieuse qu'un problématique assemblage entre le «monde non narratif (dont Finnegans Wake est la grande icône et la pointe la plus extrême) et le monde des narrations stables et transparentes» (p. 79).
Mais la démarche d'Enrique Vila-Matas semble hésitante, et de fait hésite je l'ai dit entre le «réalisme Hire», qui vit «dans un quartier imaginaire de gens normaux et bons, proches de la sainteté, où la pratique de la vertu (respectabilité, piété) rehausse la vie quotidienne», réalisme qui de plus «reçoit des récompenses et est acclamé par des critiques lourdauds et des lecteurs cossards» et le «réalisme Finnegans», qui «vise davantage vers les cimes et vit en général la nuit et en plein air, coexistant étroitement avec la barbare vérité fondamentale, la vérité patibulaire du monde» (p. 112).
Hésitation d'autant plus évidente que, parfois, l'auteur admet que la «première impression ressentie face au monde», celle d'une «réalité dure, barbare et muette» (p. 113), est justement celle que doit s'efforcer de retrouver cette littérature qui est la plus proche «de la réalité muette et bruyamment non narrative du monde» (ibid.), la littérature Finnegans qui, à mes yeux, toutes les fois que j'ai pu en lire quelque extrait, copie ou tentative hasardeuse nouvelle, n'a provoqué rien d'autre qu'un pesant ennui.
Si l'enfance est quelque part, elle n'est assurément pas dans ces livres souvent inintéressants plutôt qu'hermétiques ou tout bonnement illisibles. Si le premier choc que l'enfant reçoit du monde existe ailleurs que dans l'esprit des psychologues et des pédiatres, puisqu'il suffit de contempler le regard d'un enfant sur ce qui l'entoure pour comprendre qu'il ne ressent aucun effroi, il n'est assurément pas davantage dans ces livres pour critiques parisiens et new-yorkais et même, me dit-on, pour critique niçois.
La voie de salut se trouve peut-être dès lors, et il me semble que les dernières pages du livre de Vila-Matas s'engagent dans ce chemin, dans une fusion entre deux aspects de la prose, appelons-les, avec l'auteur qui cite le roman le plus connu de Stevenson, les aspects Finn et Hire.
À la bonne heure, c'est même Stevenson (mais pourquoi pas tant d'autres, comme le génial, paradoxal et très drôle José Bergamín, que Vila-Matas semble ignorer ?) qui serait, avec son Étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde, le véritable inventeur d'un «style et [d']une construction qui lui permettent de maintenir unis les pôles les plus éloignés, avec leurs réseaux opposés» (p. 117).
Il n'y a donc pas, à l'évidence, de pôles Simenon et Joyce de la littérature et l'artifice par lequel Enrique Vila-Matas prétend concilier les deux, s'il n'était caduc, serait de toute façon fort mal illustré par l'exemple qu'il nous donne avec son propre livre, celui d'un «long texte d'un genre qu'il appelle fiction critique et qui, quasiment sans s'en rendre compte, malgré la contrariété initiale que cela représente pour lui, se transforme en observateur et éventuel narrateur d'une histoire traditionnelle où il y a des personnages» (p. 118). Une «fiction critique», cela me rappelle quelque chose...
Le cœur de la démonstration que prétend réaliser Vila-Matas, parce qu'il est difforme, est de fait bien incapable d'insuffler la moindre vie à son livre, une vie réelle, de sang et de larmes, de joie aussi, et non de papier plus fin qu'une bulle de savon, parce que l'auteur n'est pas un romancier mais un écrivant, et plus précisément un critique sachant tout de même écrire des livres faussement paradoxaux, ce qui peut suffire à les faire vendre.
Soyons cruels, puisque Vila-Matas lui-même, qui exerce la profession de critique littéraire, avoue qu'il a pu réduire à néant les espoirs d'auteurs dont il a évoqué les ouvrages : non, Chet Baker n'a jamais pensé à son art (cf. p. 122), réfléchi sur lui ou contre lui. Il s'est contenté de jouer, et c'est dans son jeu que toutes les illustrations et réflexions possibles de son art sont évoquées, tout comme Peter Murphy et Trent Reznor, dans cette excellente version de Bela Lugosi's Dead que Vila-Matas ne cite pas dans son ouvrage qui pourtant en cite d'autres, chantent.
Enrique Vila-Matas, parce qu'il n'est qu'un critique littéraire, fût-il de talent, est, lui, bien incapable d'illustrer son art par autre chose qu'une laborieuse fiction à la fin pour le moins confuse et pas vraiment illustratrice, même en abyme, de son propos lui-même assez emberlificoté.
Enrique Vila-Matas pense à son art ou plutôt, il pense et tente d'illustrer son art, qui n'en est pas un, par une fiction spectrale qui, à trop jouer avec les codes d'un fantastique aussi discret que diffus, s'emmêle les pinceaux, même si l'embrouillamini auquel il parvient à donner une vie de marionnette bavarde n'étant point dénué d'humour et d'une fausse modestie qui après tout n'est pas pour nous déplaire, se lit sans déplaisir, grâce sans doute à une traduction excellente.
Poursuivons, en étant une fois de plus cruel, mais bien involontairement cette fois-ci, puisque je ne fais après tout que mettre en regard les attentes exprimées par Enrique Vila-Matas lui-même et le résultat auquel il parvient : ainsi, c'est l'auteur et nul autre que lui qui prétend que le fait de «créer de nouvelles formes» ne peut se passer de la recherche d'une «éthique» et même d'une «nature morale plus élevée» (p. 130), que j'ai volontairement confondues avec le regret éprouvé face à l'enfance perdue, et le désir, par la littérature, d'y séjourner de nouveau, afin de «redevenir un cœur simple» (p. 154).
Pourtant, je l'ai dit, Enrique Vila-Matas, qui ne craint pas d'évoquer, et il a bien raison de le faire !, les notions de morale et d'éthique littéraires, affirme plusieurs fois que la voie choisie par le Joyce de Finnegans Wake est, au mieux, une impasse et, au pire, une descente dans le maelström du néant, comme Simenon lui-même l'a du reste fort bien remarqué (cf. p. 147), comme les toutes dernières lignes, inquiétantes, du livre de Vila-Matas nous le laissent craindre, alors même que, paradoxalement, il ne cesse de répéter que c'est de cette descente que le bonheur, un «fugace bonheur presque tangible» (p. 166) s'il existe, peut naître.
Non, le bonheur ne naîtra jamais de la contemplation du livre monstrueux qui, jamais, n'est illisible bien qu'il ne se donne pas facilement aux lecteurs, de l'aleph borgésien ou de l'ange, qui sont des réalités toujours terribles qu'il ne nous est pas donné d'embrasser directement du regard et je me demande bien à quel drôle de jeu Enrique Vila-Matas nous prétend faire jouer, lui qui n'est même pas parvenu à fondre dans l'écriture de son livre sa partie critique, référentielle, thématique en somme, avec sa partie torve, spéculaire, purement fictionnelle, l'alliance de Finnegans et de Hire n'aboutissant qu'à la surrection d'un être à l'identité indécise et changeante, avec lequel se confond l'auteur.
Tant de ruses et d'intentions pour parvenir à un si maigre résultat, me dira-t-on ! C'est là, dans ce jeu permanent, que nous trouvons, à coup sûr, la preuve de l'impuissance des littérateurs, certains nuls comme Antoni Casas Ros, d'autres aigris, quelques-uns en apparence joyeux, comme l'est Enrique Vila-Matas.
Le bonheur, sa trace même ou le soupçon de son existence, ne peuvent nous être donnés par de pareils textes, intelligents et vains, subtils et se trompant toutefois lourdement, de manière volontaire ou pas que nous importe.
Le bonheur, s'il existe et s'il est vrai qu'il peut être approché au moyen de la littérature, ce qui n'est rien de moins qu'une pétition de principe ou bien un vœu pieux, se trouvera moins dans les livres d'Enrique Vila-Matas, dont Chet Baker pense à son art constitue le meilleur condensé selon la quatrième de couverture, que dans ceux, par exemple, d'un W. G. Sebald, vers lequel, sans nous le dire, lorgne tant Enrique Vila-Matas (ne serait-ce que par l'utilisation de photographies), soit dans des récits qui sont d'une clarté parfaite et n'en distillent pas moins un sentiment de radicale étrangeté, nous mettant face à la barbarie de la réalité sans toutefois nous faire désespérer, puisque existe décidément, nous en avons la preuve sous nos yeux avec tel ou tel de ses livres, une voie modeste, mais implacable dans sa détermination, pour tenter de nous faire comprendre que, si les gouffres nous entourent, la mission de l'écrivain consiste à ne pas nous y plonger, quitte à ce qu'il se sacrifie pour nous.
Finalement, c'est à Enrique Vila-Matas lui-même, un écrivant dont nous pouvons considérer la production comme étant une soupe sebaldienne rehaussée d'un peu de poivre borgésien, que je laisserai la conclusion, en faisant toutefois remarquer que la prose de cet auteur, elle aussi, mériterait de figurer dans une réédition de son livre le plus célèbre.
Ainsi, la confusion spéculaire, si chère à l'auteur, serait définitivement accomplie : «Cela fait longtemps que je quadrille le large spectre du syndrome de Bartleby en littérature, longtemps que j’étudie cette maladie, ce mal endémique des lettres contemporaines, cette pulsion négative ou cette attirance envers le néant, qui fait que certains créateurs, en dépit (ou peut-être précisément à cause) d’un haut niveau d’exigence littéraire, ne parviennent jamais à écrire» (2).

Notes
(1) Bartleby et compagnie (Seuil, coll. 10/18, 2003), p. 13.
(2) Ibid., p. 12.

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