Le langage de Fritz Mauthner (20/08/2019)

Crédits photographiques Yuya Shino (Reuters).
1933797059.jpgÉtudes sur le langage vicié.

Cela fait bien des années maintenant que j'ai découvert pour la première fois le nom de Fritz Mauthner, en lisant un ouvrage de George Steiner, je ne sais plus lequel, sans doute celui où il a dit tout ce qu'il avait à dire une fois pour toute, Réelles présences, et en m'interrogeant pour comprendre le sens d'un de ces jugements elliptiques, bien souvent foudroyants, de Wittgenstein, qui mentionne Mauthner au détour d'une parenthèse dans son Tractatus logico-philosophicus : «Toute philosophie est critique du langage. (Non pas, il est vrai, au sens de Mauthner). Le mérite de Russell est d’avoir montré que la forme logique apparente de la proposition n’a pas besoin d’être sa forme réelle». Wittgenstein fut lui aussi marqué profondément par la crise du langage qui surgit au tout début du 20e siècle, comme la figure Hofmannsthal dans sa très célèbre Lettre à Lord Chandos : parce que les mots ne sont pas de ce monde, ils ne peuvent nous le désigner correctement, et sont ainsi contraints d'en inventer un de toutes pièces. J'oublie de dire qu'avant même la lecture de ces deux auteurs, Steiner et Wittgenstein, c'est chez Borges que j'avais lu, puis oublié, le nom de Mauthner, l'auteur de Funes ou la mémoire n'ayant jamais caché son admiration pour ce dernier. Ce n'est cependant qu'à une date fort récente que l'un des ouvrages de Fritz Mauthner, enfin, a pu être publié, grâce à la diligence de Jacques Le Rider, qui a traduit et préfacé Le Langage dans une édition point franchement dépourvue de grossières coquilles chez Bartillat qu'une bonne relecture aurait évitées. Jacques Le Rider est également l'auteur d'une monographie sur cet auteur, ainsi que d'un article à mon sens bien plus complet que ne l'est sa préface du Langage, publié dans la revue Germanica (n°43, 2008, pp. 13-20, intitulé Crise du langage et position mystique : le moment 1901-1903, autour de Fritz Mauthner et disponible en ligne. Ces utiles précisions nous font une fois de plus remarquer que le petit monde intellectuel français, c'est-à-dire parisien, a fait pour l'occasion montre d'une ignorance crasse et d'un coupable manque de curiosité intellectuelle. Il est vrai que la question du langage, de sa perversion ou de son sauvetage selon Karl Kraus, ne peut guère intéresser qu'une poignée d'amoureux de notre langue massacrée.


La suite de cet article figure dans Le temps des livres est passé.
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