Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

« La Panique identitaire de Joseph Macé-Scaron, ou le syndrome d'Ulysse | Page d'accueil | Calibre 45 de Martín Malharro : un aperçu du Pandémonium, par Gregory Mion »

21/11/2014

Le langage de Fritz Mauthner

Crédits photographiques Yuya Shino (Reuters).

1933797059.jpgÉtudes sur le langage vicié.

Cela fait bien des années maintenant que j'ai découvert pour la première fois le nom de Fritz Mauthner, en lisant un ouvrage de George Steiner, je ne sais plus lequel, sans doute celui où il a dit tout ce qu'il avait à dire une fois pour toute, Réelles présences, et en m'interrogeant pour comprendre le sens d'un de ces jugements elliptiques, bien souvent foudroyants, de Wittgenstein, qui mentionne Mauthner au détour d'une parenthèse dans son Tractatus logico-philosophicus : «Toute philosophie est critique du langage. (Non pas, il est vrai, au sens de Mauthner). Le mérite de Russell est d’avoir montré que la forme logique apparente de la proposition n’a pas besoin d’être sa forme réelle». Wittgenstein fut lui aussi marqué profondément par la crise du langage qui surgit au tout début du 20e siècle, comme la figure Hofmannsthal dans sa très célèbre Lettre à Lord Chandos : parce que les mots ne sont pas de ce monde, ils ne peuvent nous le désigner correctement, et sont ainsi contraints d'en inventer un de toutes pièces. J'oublie de dire qu'avant même la lecture de ces deux auteurs, Steiner et Wittgenstein, c'est chez Borges que j'avais lu, puis oublié, le nom de Mauthner, l'auteur de Funes ou la mémoire n'ayant jamais caché son admiration pour cet Fritz Mauthner. Ce n'est cependant qu'à une date fort récente que l'un des ouvrages de Fritz Mauthner, enfin, a pu être publié, grâce à la diligence de Jacques Le Rider, qui a traduit et préfacé Le Langage dans une édition point franchement dépourvue de grossières coquilles chez Bartillat qu'une bonne relecture aurait évitées (1). Jacques Le Rider est également l'auteur d'une monographie sur cet auteur, ainsi que d'un article à mon sens bien plus complet que ne l'est sa préface du Langage, publié dans la revue Germanica (n°43, 2008, pp. 13-20, intitulé Crise du langage et position mystique : le moment 1901-1903, autour de Fritz Mauthner et disponible en ligne. Ces utiles précisions nous font une fois de plus remarquer que le petit monde intellectuel français, c'est-à-dire parisien, a fait une fois de plus montre d'une ignorance crasse et d'un coupable manque de curiosité intellectuelle. Il est vrai que la question du langage, de sa perversion ou de son sauvetage selon Karl Kraus, ne peut guère intéresser qu'une poignée d'amoureux de notre langue massacrée.
Étrange et puissant texte que celui de Fritz Mauthner, qui donne une importance maximale au langage (le langage est tout puisqu'il est la raison (cf. p. 56) et même, ô surprise, le cerveau ! (2)) et en conteste dans le même temps toute forme d'importance et de validité scientifiques (car le langage n'est rien qu'une convention trompeuse instituée par les hommes pour désigner une réalité qui leur échappe). C'est parce qu'il englobe le monde entier qu'il faut pouvoir selon l'auteur se débarrasser de «la tyrannie de l'usage linguistique», assertion que Mauthner illustre par un exemple aussi frappant que drôle : «Comme les gens qui parlent d'un vieux monsieur «jovial» sans pour autant croire à Jupiter (jovialis de jovis)» (p. 36). Pour Mauthner, la «subtile réalité ne peut pas être saisie au moyen des grossières tenailles du langage», ce qui signifie que ce dernier ne peut que trahir son impuissance dans le domaine des sciences, en raison même du fait que les «contours» des mots sont «flous». Car, si, dans la poésie, le langage «révèle le pouvoir de sa beauté», dans la religion (mais aussi dans la langue de l’État, de l'autorité) en revanche, «le pouvoir de la langue nous tyrannise sous sa forme la plus infâme, comme pouvoir de la parole morte, de la parole des morts. La religion est un savoir vieilli dont restent les mots. La religion (souvent aussi la poésie et le «savoir» est le culte des ancêtres du langage» (p. 46).
Finalement, seuls les plus habiles, les beaux parleurs, parviennent à se servir du langage comme d'un outil, comme tel de ces savants ayant «surpassé ses concurrents avant tout par la virtuosité avec laquelle il maniait avec assurance les concepts abstraits, et à l'occasion, sur son cheval au trot régulier, les lançait en l'air et les rattrapait juste à l'endroit où le cheval et le concept devaient se retrouver selon les lois de la pesanteur et de l'inertie» (p. 39). Nous connaissons, tous, un ou plusieurs exemples de ces ventriloques, nains et mégères comme je les ai appelés, qui se servent, se gavent, se goinfrent, et ne servent pas le langage, et nous connaissons, plus rarement heureusement, tel ou tel écrivain qui déshonore la langue pour la plier à son seul bon plaisir, et ainsi faire mentir les mots.
C'est d'ailleurs cette particularité qui permet à beaucoup de femmes et d'hommes, en général les moins doués selon Fritz Mauthner, d'accéder aux plus hautes places intellectuelles et politiques de la société : «Ce serait la plus grande révolution sociale, et de surcroît la moins sanglante et la plus heureuse, si un gouvernement avait la sagesse et la force d'ouvrir toutes les situations supérieures aux jeunes gens les plus doués, c'est-à-dire, selon le calcul des probabilités, la majorité de ces positions supérieures aux enfants de prolétaires. Ce n'est pas une utopie. La Réforme allemande, la grande Révolution française ont élevé des enfants de prolétaires à des positions dirigeantes; et Mahomet a commencé sa carrière comme chamelier; nous sommes esclaves de notre culture, de notre langue cultivée, quand nous voyons dans les dirigeants partis de rien des «paysans», parce qu'ils sont concentré leur énergie sans se disperser et n'ont pas eu le temps d'apprendre aussi à soigner leurs ongles, leur allure et leur parole» (pp. 156-7).
Désireux de lutter contre la tyrannie du langage, de se libérer contre la «superstition du mot» (Wortaberglaube), sceptique incurable (3) à l'égard de l'autorité absolue qu'il exerce, Fritz Mauthner, du moins en pensée, ne peut qu'être proche d'une position quasiment révolutionnaire qui contesterait radicalement la douce illusion que représente le langage, comme ce passage n'en laisse pas l'ombre d'un doute : «Il y a dans le monde plus d'affamés et d'autres gens accablés que de linguistes. Voilà pourquoi l'assainissement de la grammaire n'est pas une tâche aussi urgente que par exemple une bonne législation du travail» (p. 69). Nous ne pouvons, reprenant les analyses de Jacques Le Rider, qu'évoquer la figure de Gustav Landauer, brillant intellectuel ayant eu plus d'une fois maille à partir avec la justice de son pays, et qui non seulement encouragea les critiques que Mauthner porta contre le langage, mais traduisit pour lui les textes de Maître Eckhart, comme si la critique la plus radicale contre le langage, idée que reprendra d'ailleurs Wittgenstein, ne pouvait provenir que de la plume même de celles et ceux qui ont affirmé qu'un au-delà de la langue, le silence ou la pure vision, existait.
Nous ne cessons ainsi, tout au long de ce texte intelligent et iconoclaste de Mauthner qui ne peut que nous rappeler les analyses sans concession de Nietzsche sur le langage (4), de nous confronter à une aporie : si, en effet, et comme Fritz Mauthner le répète plusieurs fois, «la vision du monde ou la raison d'un peuple est identique à sa langue, s'il s'agit du «même objet, considéré de points de vue différents» (p. 134), si c'est «la langue en elle-même, avec son vocabulaire [et non vacabulaire...] et dans sa grammaire qui constitue précisément la raison, la logique, la vision du monde du peuple, la raison absolue, la logique absolue, parce que le peuple ne connaît pas et ne peut pas connaître d'autre raison ni d'autre logique que celles de sa langue», alors il faut affirmer que le «savoir du peuple, quel qu'il soit, s'ajuste à sa langue», et que le «peuple rend ses verdicts comme un juge qui ne connaît rien d'autre que ses dossiers : ce qui n'est pas dans la langue n'existe pas dans le monde» (pp. 134-5). Mais Fritz Mauthner n'appartient-il pas non seulement au monde, mais à son peuple, à sa patrie, à laquelle il adresse d'ailleurs plus d'un cri d'amour (cf. p. 126) et dont il redoute la disparition, c'est-à-dire, dans son esprit, la victoire d'une langue ayant phagocyté une autre (cf. p. 127) ? Étonnante, paradoxale en tout cas, peut-être même impossible, que la position qui nous semble être celle de Fritz Mauthner, affirmant que le patriotisme n'est que «l'amour de sa langue maternelle» (p. 127) et, citant un mot de Max Stirner, écrivant : «La terrible parole par laquelle Stirner a visé plus bas s'applique aussi, s'applique même au premier chef à la langue : «Digère l'hostie et tu en seras débarrassé». Digère le langage et tu en seras débarrassé; digère le logos, avale le mot» (p. 131).
Il semblerait que le langage soit quand même resté en travers de la gorge de Fritz Mauthner, à ne nous en tenir qu'à la longue liste de textes ayant précédé ou même suivi Le Langage, paru en 1907, qu'il n'ait su comment s'en débarrasser, n'étant ni mystique ni même révolutionnaire, comme Maître Eckhart selon Gustav Landauer qui parvint seul, du sein même du langage, à déjouer ses pièges, peut-être parce qu'il parvint à s'élever au seuil de la plus grande poésie, celle du silence alors que, toujours selon Landauer, Rimbaud, malgré son génie implacable, échoua (5).

Notes
(1) Fritz Mauthner, Le Langage (préface et traduction de l'allemand par Jacques Le Rider), 2012. Je signale quelques fautes comme p. 14 (l. 10), p. 25 (l. 16), p. 45, note 5 (l. 6), mais il y en a bien d'autres. Jacques Le Rider est également l'auteur d'une biographie intellectuelle sur Fritz Mauthner parue en 2012 chez ce même éditeur.
(2) «Mais sur d'autres points aussi, la langue et le cerveau sont étonnamment semblables l'un à l'autre. Ces milliers de cellules ganglionnaires que l'on peut répartir presque, en vérité, comme les principales parties du discours, en cellules verbales, d'activité, motrice donc, et nominales, à l'origine toujours adjectivées (non substantives), sensorielles donc» (pp. 55-6). Fritz Mauthner file sa métaphore : «L'organisme de la langue d'un peuple est au service de l'âme de ce peuple, à propos de laquelle nous savons bon nombre de choses, presque, en réalité, comme l'organisme du cerveau est au service de l'âme individuelle, à propos de laquelle, à vrai dire, nous ne savons rien du tout» (p. 57). Il ajoute encore, deux pages plus loin : «Je ferai encore souvent usage de l'idée que la langue d'un peuple joue entre ses congénères un rôle semblable à celui du cerveau dans la psychologie individuelle», même s'il finit par préciser : «Mais que la langue d'un peuple ne soit qu'un processus entre les membres d'une communauté de peuple, une activité infiniment compliquée, mais non un organisme palpable, matériel, comme le cerveau de la psychologie individuelle, nous le savons en toute certitude. Nous ne le savons que trop» (p. 62).
(3) Le scepticisme, voire la haine, de Fritz Mauthner à l'égard des mots mériterait une étude complète, qu'il ne m'appartient pas de produire ici, tenant compte des grandes influences intellectuelles ayant modelé la pensée de cet auteur (Ernst Mach, Otto Ludwig, Nietzsche, surtout celui de la Vérité et mensonge au sens extra-moral publié en 1896, et enfin Bismarck). Il s'agirait ensuite de distinguer les différents scepticismes de Mauthner, qu'il s'agisse de son scepticisme à l'endroit des langues prétendument universelles comme l'espéranto (cf. p. 70), la communication entre langue, donc une forme de langage universel étant plutôt obtenu par les traductions, à condition qu'elles ne concernent que des textes écrits sensiblement à la même époque; scepticisme encore à l'égard de la réalité de la traduction d'ouvrages écrits voici plusieurs siècles (cf. p. 94), scepticisme à l'endroit même des choses que nous estimons pourtant les plus évidentes, et qui ne nous sont pourtant données que par le langage (cf. p. 116), scepticisme viscéral qui, dans sa globalité, se dirige contre le langage, mais ne se transforme pourtant pas en la volonté du nihiliste professionnel, Stirner peut-être, que cite Mauthner : «J'apprends à l'humanité à se libérer de la langue comme d'un instrument inadapté à la connaissance; mais je ne sais pas comment on pourrait se libérer du pouvoir de la langue sur les mœurs, les habitudes, l'action, la vie. Car l'immoralité n'est qu'une forme nouvelle de la moralité, une nouvelle forme d'action, la tyrannie d'un nouveau langage» (p. 132). Du coup, Mauthner, prudemment, s'en tient à une profession de foi raisonnable, quoique point dépourvue d'ambiguïté : «La foi en la raison humaine, en la langue humaine me fait sans doute défaut. Et comme la foi dans les représentations de la déraison humaine me manque encore plus, je choisirai sans doute, moi qui manque de ce qui se possède en commun, la solitude et le renoncement à l'influence» (p. 140).
(4) Rappelons que Nietzsche fut profondément marqué par l'ouvrage de Gustav Gerber publié en 1971, Die Sprache als Kunst, dans lequel il affirmait que le langage ne représentait en aucun cas le monde, mais l’exprimait au contraire sur le mode métaphorique, Mauthner évoquant lui aussi cette dimension métaphorique. Quoi qu'il en soit, Nietzsche tira de cette lecture des conclusions radicales, en estimant que le langage n’atteint pas à la vérité, qu'il est un simple tissu de métaphores et d’anthropomorphismes. Nietzsche écrira ainsi, dans Le Crépuscule des idoles : «La «raison» dans la langage : ah ! quelle vieille femme trompeuse ! Je crains bien que nous ne nous débarrassions jamais de Dieu, puisque nous croyons encore à la grammaire…».
(5) Citons un passage de Gustav Landauer, traduit par Jacques Le Rider (cf. article cité) : «Hofmannsthal débuta en adolescent précoce : sous le nom de Loris, il commença à exprimer ses sentiments profonds et pleins d’âme avec une virtuosité, un calme et une douce maturité de ton qui étonnèrent tout le monde, mais firent peur à certains. Dans sa jeunesse même, il y avait quelque chose d’âgé. Mais il a traversé cet âge et, au-delà de lui, il a trouvé une nouvelle jeunesse et sa grande nature est en train à présent de croître et d’acquérir une ampleur étonnante. […] Il en fut autrement dans le cas de Rimbaud : encore presque un enfant, il composa des textes atteignant à la plus étonnante perfection, puis il fut envoûté par Verlaine et fit à son contact des expériences démesurées et tragiques qui auraient pu anéantir même les plus forts. La maturité virile et la fermentation lui vinrent sous la forme d’un renoncement complet à toute poésie, à tout art, à toute composition dans un matériau mort; avec dégoût, il se détourna de tous les mots et tout ce qui leur ressemble, pour devenir en Afrique un négociant et un aventurier de grand style». Il faut lire, de Gustav Landauer, les deux ouvrages proposés par les Éditions du Sandre, dont l'Appel aux poètes.