Soumission de Michel Houellebecq, ou la shahada de Folantin (09/01/2015)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
460009218.jpgMichel Houellebecq dans la Zone.





«Ce qui caractérise les faibles, à vrai dire, c'est moins le goût de l'abdication, du laisser-aller, l'obéissance servile aux moindres désirs, qu'une espèce de penchant fataliste pour le recommencement, un désir d'éterniser, une tragique impuissance à rompre. Ils meurent de ne pas savoir tuer.»
Jean-René Huguenin, Journal

«Et quiconque désire une religion autre que l’islam, elle ne sera pas acceptée de lui et il sera, dans l’au-delà, du nombre des perdants.»
Coran 3:85.


Des journalistes, que ce sont de prodigieux esprits bien sûr, et qu'ils sont heureux, en plus !

IMG_3849.JPGSi j'étais journaliste, autrement dit, si j'exerçais le plus stupide métier du monde, et sans doute aussi le plus vieux, je pourrais écrire sans mourir de honte la phrase qui suit : cette note est un sommet de provocation. J'aime provoquer, assurément, non pas par goût de la provocation, ce hochet que j'ai dû laisser tomber vers l'âge de 2 ans, mais pour constater de quelle magnifique façon l'imbécile, auquel on vient de retirer de façon lapidaire ses maigres assurances, se défait, se liquéfie, se gélifie. J'aime la provocation, mais je ne suis tout de même pas fou : je n'irai donc pas jusqu'à affirmer que Richard Millet, dernier grand écrivain français autoproclamé, est un grand penseur politique, un phalangiste de pacotille reconverti dans l'essai anti-antiraciste de haut vol, que Renaud Camus, descendant direct de la souche des Martel, est un peintre magnifique et un photographe exceptionnel, ou bien encore que Solange Bied-Charreton écrit comme on prie avec ferveur, en serrant les fesses et en fermant les yeux. Suis-je méchant ? Sans doute, oui, mais pas plus que Michel Houellebecq qui se moque plus d'une fois des journalistes, écrivant par exemple qu'ils possèdent «une tendance bien naturelle à ignorer les informations qu'ils ne comprennent pas» (p. 201) et qui cite, nommément, Renaud Camus, pour louer son sens de l'opportunité, lui qui n'a plus de lectorat que quelques larves frontistes ou même simplement racistes.
Comme je ne suis pas fou, je me contenterai donc de proposer à mes lecteurs la première et, sans doute, la seule note qui envisagera le dernier roman de Michel Houellebecq, le bien trop connu, avant même que d'avoir été lu, Soumission, sous le seul éclairage qui devrait être celui d'un livre affublé de la précision suivante : Roman.
Ma lecture, comble de la monstruosité, de l'irrespect et, d'ici peu si l'on en croit le Maître du Petit Château, vieux hiboux narcissique de Plieux, du blasphème, sera donc littéraire, et par là-même sera plus politique, philosophique et religieuse que tous les condensés pour Reader's Digest journalistiques que, sans même les avoir lus ni même vus, je pourrais écrire en quelques minutes, copiant le style simplet de Solange Bied-Charreton encore elle, qui ne dit rien, qui n'écrit rien, mais l'écrit tout de même en 5 702 caractères espaces comprises, ou bien en singeant le sourire de ravi de la crèche d’Étienne de Montéty qui, lui, parle pour ne rien dire, et évoque, toujours avec son sourire de premier de cordée évangélique, le génie marketing et... le génie tout court de Michel Houellebecq, et le trouve de plus en plus laid tout de même, limite Antonin Artaud revenu d'une réjouissante (pour la littérature) séance d'électrochocs. Je ne m'en tiens qu'à ces deux exemples, qui ma foi valent pour tous les autres, puisque le dernier des plumitifs, ma boulangère et même Sylvain Bourmeau, qui est à Renaud Matignon ce qu'une puce est à Gulliver, et même Jean Birnbaum, qui est à Matthieu Galey ce qu'un flocon de neige est à l'Everest, et même et même et même, se sont cru obligés de nous rendre leur copie sur le sujet dont voici l'intitulé : Journaliste, et toi, petit animalcule blogueur tout pressé de recevoir ton livre en SP, comme Pierre Assouline, sauras-tu évoquer Soumission de Michel Houellebecq sans l'avoir lu ? et, après trente longues minutes d'une rédaction gâchée et poussée en tirant la langue, les voici qui, tous, comme à une chorale uniquement composée de débiles profonds ne connaissant qu'une seule syllabe, nous répondent d'un comique, décisif et hosannesque : Oui !, qui éventrerait pour un peu le cuir pourtant fort tanné de l'Enfer où rôtissent tous les salopards, les imbéciles et, donc, les journalistes. D'ailleurs, pour un résumé de l'intrigue et des personnages du roman de Houellebecq, je renvoie mes lecteurs à la quatrième de couverture du roman, c'est-à-dire à tous les textes journalistiques que nos pisse-copies les plus talentueux, pressés de parler plus que de réfléchir, de péter et répéter plus que de penser, ont produits, ont faits, comme d'autres choses, malodorantes et de couleurs variables suivant notre alimentation et nos humeurs les plus secrètes, sont faites.
Je note enfin, en guise de plaisante conclusion à cette entrée en matière, fût-elle gélatineuse, une très légère anicroche aux règles les plus élémentaires de la marmoréenne déontologie des journalistes, une minuscule fissure dans la muraille de Chine morale que ces purs au-dessus de tout soupçon de népotisme ont érigée de leurs propres mains, pour se protéger des innombrables sollicitations qu'ils reçoivent. J'ajoute que ces mêmes journalistes sont au demeurant assez moqués dans ce livre, et remarque donc que David Pujadas a invité, pendant de longues minutes, sur son plateau Michel Houellebecq qui d'ailleurs n'a pas hésité à le remercier par anticipation si je puis dire, en disant tout le bien qu'il pensait de cette «icône» et de sa «fermeté courtoise, son calme, son aptitude surtout à ignorer les insultes» (p. 52).
J'oubliais, tout de même, de décerner mes plus sincères félicitations aux membres du service de presse qui, chez Flammarion, ont reçu la redoutable tâche d'assurer la promotion de Soumission et qui y sont si bien parvenus que plusieurs barbus de Daech, recevant sur la tête des cargaisons entières du livre de Michel Houellebecq expédiées par des gros porteurs de l'armée, ont affirmé que Dieu était décidément très grand et, dare-dare, ont détalé à dos de chameaux bourrés d'explosifs, sans que nous sachions trop, hélas, quelles directions ils ont prises, de l'aveu même de notre redoutable (et redouté) ministre de l'Intérieur, Bernard Cazeneuve. Ne nous inquiétons pas car les services concernés, selon l'expression convenue, mènent l'enquête, et empêcheront tout barbu de se faire exploser dans une salle de rédaction ou pendant une séance de signature de Michel Houellebecq, d'ailleurs fort improbable depuis qu'il est parti skier sur les pentes de la très populaire station d'Aspen.

De quelques utiles précisions sémantiques à l'usage des imbéciles susnommés

Précisons, ici, quelques notions élémentaires de vocabulaire, qui font si visiblement défaut (les notions, et par-dessus le marché le vocabulaire) à nos heureux illettrés de la presse française. Soumission n'est pas, comme j'ai pu le lire, une uchronie, qui, étymologiquement, désigne un non-temps, réinventé de toute pièce par l'auteur. Le Maître du Haut Château, pour ne citer que l'un des exemples les plus réussis d'uchronie, évoque ainsi un temps parallèle, possible et même, s'amuse à nous dire Philip K. Dick, probable, réel, puisque ce monde n'est pas le nôtre et que le nôtre, en vérité, est celui qui semble n'être qu'une chimère. Si Michel Houellebecq avait plus de talent que ne lui en prêtent les journalistes, il eût écrit un Maître du Haut Château français, dans lequel il eût imaginé un pays vivant sous le protectorat nazi ou, pourquoi pas, islamiste, alors que notre roman n'évoque que les tout débuts de cette conquête, sans vraiment se poser la question de la réalité dans son rapport avec son double spéculaire. Soumission n'est, sous ce rapport, qu'un banal cas de roman spéculatif, une intuition, à vrai dire pas très lumineuse, que Michel Houellebecq, vieux tisserand, tire et déroule sans beaucoup d'effort et donc, à ce titre, ce roman n'est pas même susceptible d'appartenir au genre prisé dans la Zone de la science-fiction, comme cela pouvait être le cas, sous bien des rapports, de La Possibilité d'une île.
Soumission, par ailleurs, peut être rapproché d'une dystopie et, de ce strict point de vue, ne présente, dans son sujet même, qu'une originalité pour le moins réduite à quelques lignes journalistiques. Le rattachement à ce genre peut en outre être contesté, puisque la dystopie, que nous pourrions appeler une utopie navrante, dépeint un monde atroce duquel il faut à tout prix tenter de fuir, n'en déplaise aux plaisantes apparences que le pouvoir met en place pour calmer les esprits. Voyez les exemples plus que fameux de Fahrenheit 451, 1984 et Le Meilleur des mondes. Michel Houellebecq, dans son dernier roman, n'évoque que notre prochain bonheur, d'abord celui de connaître un second mandat du petit homme bedonnant, blagueur et queutard qui nous sert de Président, ensuite celui de vivre sous le régime de la servitude volontaire islamiste modérée, selon les termes mêmes de l'écrivain, qui peut-être commence à craindre qu'un déséquilibré, pardon, un nocent, pourrait finir par avoir l'idée d'améliorer son sourire maigre et crispé en l'allongeant d'une bonne humeur à l'algérienne, d'une oreille à l'autre. Or, de ce régime, nul ne souhaite, dans le roman de l'auteur, s'enfuir, et surtout pas le narrateur, qui oppose plus de réticences au christianisme qu'à l'Islam.
Ajoutons, sans nous aventurer dans les terres parfois meubles de l'érudition, que Soumission a été précédé, ces dernières années, de plusieurs romans, y compris en France, ce pays qui devient pourtant décidément si paresseux en matière de littérature. Je songe aux exemples d'Amende honorable de Julien Capron ou à Brut de Dalibor Frioux. Curieux auteur, d'ailleurs, que ce Dalibor Frioux au nom piqué dans une histoire de Rouletabille et que j'ai rapproché, naguère, d'un auteur non moins curieux, le très discret, puissant (dans le monde, mondainement, autrement dit : nulle part) et casasrosien Hugues Jallon, Dalibor Frioux donc qui a publié, dans une indifférence polie sinon totale, le roman le plus réellement houellebecquien bien qu'il possède un style, de cette rentrée dite littéraire 2014 : Incident voyageurs. N'oublions surtout pas, je cite cet exemple pour les ultimes survivants de la Grande Guerre assis au dernier rang, et dont une goutte de morve perle sans jamais tomber du nez, le trop fameux Camp des Saints de Jean Raspail, Petit Livre Brun de tous les crétins identitaires auquel je ne cesse de préférer Fugue for a Darkening Island de Christopher Priest. Jean Raspail, dans son miroir déformant qui donnerait même aux plus lâches une apparence de muscles et des allures de persécuteur d'infidèles, décrit la débandade générale de la France prête à être envahie par des millions d'Indiens puant la merde.
Cependant, ce sont encore les précédents romans de Michel Houellebecq lui-même (dont le domaine littéraire ne cesse décidément de se réduire), notamment celui qui me paraît le plus intéressant, La Possibilité d'une île, qui constituent les meilleures sources de Soumission. Nous rappellerons ainsi de larges extraits issus de ces textes.

Du roman de Michel Houellebecq, tout de même, Soumission

Nous lisons le premier chapitre aussi facilement qu'un menu de restaurant japonais, à la différence près qu'il n'y a rien qui nous renseigne, nous apprenne quelque chose qui aurait pu nous intéresser, retienne notre attention, nous émeuve, que nous désirions goûter ou même recommander. Tout est plat, efficace, trop parfois (s'agit-il bien de banales coupes, entre les pages 71 et 72, et 72 et 73 ?), Michel Houellebecq est, comme nous le savons, un ma foi bon transcripteur de ses petites fiches sur Huysmans, un honnête enfileur de perles sur les vertus de la littérature (cf. pp. 13 ou 67) préférée à la peinture, et distille, selon son habitude, quelques pincées de fin d'Occident et d'«ultimes résidus d'une social-démocratie agonisante» (p. 15), limite sa puissance stylistique légendaire à la réitération de termes en italiques, comme une espèce de Julien Gracq grippé, et des parenthèses abondantes, est drôle au détour d'une remarque sur les modalités dialogiques de l'acteur pornographique français (cf. p. 26), adresse un probable clin d’œil au vieux faune priapistique Gabriel Matzneff auquel le terme, inventé par ce «pédé dégoûtant» de Jean Lorrain, d'«enfilanthrope» (p. 35) semble convenir comme un gant ou un sexe de gamin, peut se targuer d'une seule notation intéressante, du strict point de vue de l'observation cela va de soi («Chacune de ses fellations aurait suffi à justifier la vie d'un homme», p. 38), nous révèle qu'il n'aime pas beaucoup Léon Bloy coupable d'avoir «choisi un positionnement mystico-élitiste» (p. 32) et nous donne enfin la clé, seul point intéressant de toutes ces pages, de son roman, en se dédouanant par avance de l'échec de ce dernier via l'exemple de Huysmans contraint de donner une suite à son chef-d’œuvre, À Rebours, et n'y parvenant bien évidemment pas (cf. p. 38), En Rade n'étant en fin de compte qu'un livre-gigogne, où il faut «raconter, dans un livre condamné à être décevant, l'histoire d'une déception» (p. 48). Je ne puis donc que renvoyer mon lecteur au chapitre précédent de ma note et rappeler ce que Michel Houellebecq écrivait dans son Extension du domaine de la lutte : «La forme romanesque n’est pas conçue pour peindre l’indifférence, ni le néant; il faudrait inventer une articulation plus plate, plus concise et plus morne» (3). Michel Houellebecq, à force de persévérance, va finir, n'en doutons pas, par trouver cette forme absolument neutre, dépourvue du moins d'accroc poétique, stylistique même (malgré cette longue phrase sans beaucoup de rythme, pp. 132-3), mais pardon, mon cher Michel, car je puis vous assurer que je me suis beaucoup moins ennuyé en lisant les aventures de Durtal, longuement évoquées durant plusieurs volumes faisant suite à Là-bas, contrairement aux dires de votre narrateur (cf. p. 49), qu'en lisant les 44 premières pages de votre roman.
La place de Huysmans, d'ailleurs, dans Soumission, est anecdotique, sinon ridicule, puisqu'il s'agit en somme de montrer que ses «conclusions désabusées» (p. 114) sur les femmes, la vie de couple (par le biais d'une évocation d'En ménage, cf. pp. 94-5), la nourriture (cf. p. 95), sont encore valables à notre époque et même, nous glisse Houellebecq, sont plus que jamais valables. Je passe sur la question féminine qui, chez Houellebecq, a été plus d'une fois, si je puis dire, labourée et qui, dans notre roman, s'exprime en deux mots : indifférence vulgaire, ou plutôt, indifférence (comme le montre la scène où le narrateur tombe sur une femme abattue et gisant dans son sang, comme lorsqu'il sait qu'il ne reverra plus Myriam) et vulgarité, celle d'un homme gêné par le port de la burqa qui lui empêche de reluquer le «cul des femmes» (p. 177), celle encore de la «bite» (p. 99) ou de la «queue» (p. 106) s'enfonçant, logiquement, dans la «chatte», «épilée et candide» ajoute l'auteur (p. 101) de celle qu'il a toujours aimé baiser (cf. p. 126), Myriam donc, très douée, nous l'avons dit, dans l'art difficile de la fellation. Mauvaise foi totale, m'objecteront les houellebecquiens transis, pas gênés d'apercevoir que la vulgarité à même été goncourisée grâce à Lydie Salvayre, et que Houellebecq lui-même appelle un chat un chat, une défécation une défécation (cf. p. 53), une merde une merde (cf. p. 54) et une queue, donc, une queue !, qui répéteront donc en chœur que je ne puis nier la magnifique tristesse, la nostalgie bouleversante de l'écriture de Houellebecq lorsqu'il évoque les femmes. Oui, certes, des gouffres d'une misère affective et sexuelle, aussi bouleversante que lacrymale, sont ouverts par la mention des sushis arrivant «quelques minutes» après le départ de Myriam, et cette tristesse est encore accentuée par le fait qu'il «y en avait beaucoup» (p. 44), et la caissière abattue, ne l'oublions pas, a les «bras serrés sur sa poitrine dans un dérisoire geste de protection» (p. 129). Ce n'est pas rien, c'est de la haute introspection psychologique, ça, de l'ellipse fulgurante ramassant, en quelques mots voire sushis, des bibliothèques entières de littérature.
Finalement, le seul emprunt direct (avec Houellebecq, la fiche Wikipédia n'est jamais très loin, et il y en a sans doute dans Soumission, certains paragraphes sentant la compilation rapide) à Huysmans, ou plutôt à certains de ses romans, est lui aussi rien de moins qu'anecdotique. Dans Là-bas, Durtal, désireux de connaître les secrets du Paris endiablé, retrouve son ami Carhaix, sonneur des cloches de Saint-Sulpice, et c'est en se régalant autour de bons plats mitonnés par l'épouse de l'érudit que Durtal affine non seulement son vocabulaire chantourné mais sa chasse au démonolâtre, Docre bien davantage que Gilles de Rais. Ainsi, dans Soumission, Michel Houellebecq semble s'être souvenu de ces scènes où la gastronomie n'a pas été prise à la légère (cf. p. 149), en faisant dîner son narrateur chez Alain Tanneur, ex-employé des services secrets qui lui explique les ressorts de la stratégie de Mohammed Ben Abbes, sa femme Marie-Françoise, collègue (enfin, ex-collègue, elle aussi) du narrateur leur préparant un délicieux repas, durant lequel Michel Houellebecq se montre très convaincant quant à la logique imparable de son scénario géopolitique (cf. pp. 150-63).
Ce sont d'ailleurs probablement, à l'exception d'une scène sur laquelle nous reviendrons, les meilleures pages de Soumission, qui déroulent la finesse d'analyse politique de Houellebecq, dans un scénario d'accession au pouvoir d'un ambitieux modéré par calcul parfaitement plausible sinon probable dans la France anémique qui est la nôtre depuis quelques lustres tout de même. Il est évident, comme le souligne Houellebecq de façon imparable et ironique, qu'un dirigeant tel que Ben Abbes aurait tout intérêt à offrir à François Bayrou, que Michel Houellebecq qualifie d'homme politique «parfaitement stupide» (p. 152), le poste de Premier Ministre. Ce sont sans doute ces mêmes pages et celles qui les suivent qui sont les plus intéressantes, quant au rapport, plus profond et qui a comme il se doit échappé aux journalistes, entre Durtal/Folantin Houellebecq et la foi, comme nous le verrons.

De la soumission et du musulman, en passant par le cul d'Odile

Je ne suis pas surpris que nul, pas même un journaliste, ne semble se souvenir du fait que la religion de l'Islam prône la soumission. Mieux même : je ne suis pas du tout étonné que nul de nos plus savants islamologues n'ait paru remarquer que le titre du roman de Michel Houellebecq, s'il devait être traduit en langue arabe, serait, tout simplement, et n'en déplaise à la Sainte Barbe du Prophète, Islam, puisque ce mot (الإسلام) signifie non seulement soumission en français, mais allégeance ou bien résignation. Ce dernier terme est intéressant, et me permet d'évoquer l'une des plus récentes, fameuses et bien évidemment critiquables analyses de la figure dite du musulman, celui qui, dans les camps de concentration et singulièrement Auschwitz, se soumet à la volonté de Dieu, le résigné, le soumis, le déjà-cadavre et pourtant le toujours-encore-vivant évoqué par Giorgio Agamben qui écrit : «Il [le musulman] est littéralement la larve que notre mémoire s'épuise à ensevelir, l'incontournable avec qui nous devrons bien régler les comptes. Dans un cas, il se présente en effet comme le non-vivant, l'être dont la vie n'est pas vraiment la vie; dans l'autre, comme celui dont la mort ne peut être dite mort, seulement fabrication de cadavres. Autrement dit, comme inscription dans la vie d'une zone morte, et, dans la mort, d'une zone vive. Dans les deux cas – puisque l'homme voit s'effilocher son lien avec ce qui fait de lui un humain, à savoir le caractère sacré de la mort et de la vie –, c'est l'humanité même de l'homme qui se trouve remise en question. Le musulman est le non-homme qui se présente obstinément comme homme, et l'humain qu'il est impossible de distinguer de l'inhumain» (2).
Il est à ce titre frappant de constater que le nouveau narrateur de Houellebecq est un personnage qui pourrait, à bien des égards, être expliqué par le biais de l'analyse que fait Agamben du musulman, «non-homme qui se présente obstinément comme homme». En effet, comme nombre d'autres personnages des romans de Houellebecq, le narrateur de Soumission n'est pas vraiment un homme, tout juste un individu réifiable, déjà réifié, sans haine ni amour, presque-déjà-mort, et ce n'est pas pour rien que Houellebecq, comme Agamben d'ailleurs, citent tous les deux Bichat (cf. p. 207), occupé, après que Myriam est partie en Israël puis a fini par lui annoncer qu'il avait été remplacé par un autre homme, à se choisir des putes de haut vol qu'il baise mécaniquement, et pour lequel l'ennui même semble être devenu une émotion inutile, comme nous le voyons dans Plateforme : «Jusqu’au bout je resterai un enfant de l’Europe, du soucis et de la honte; je n’ai aucun message d’espérance à délivrer. Pour l’Occident je n’éprouve pas de haine, tout au plus un immense mépris. Je sais seulement que, tous autant que nous sommes, nous puons l’égoïsme, le masochisme et la mort. Nous avons créé un système dans lequel il est devenu simplement impossible de vivre; et, de plus, nous continuons à l’exporter» (J’ai lu, 2002, p. 349). Il n'est pas étonnant, disais-je, qu'après son épisode, apparemment vite oublié, de mysticisme, le personnage de Houellebecq se plonge dans l'occupation la plus habituelle de tous les personnages de Houellebecq, le sexe bien sûr, comme nous le voyons par exemple dans La Possibilité d'une île (Fayard, 2005, Le Livre de poche, 2007, p. 299) : «Ce n’est pas la lassitude qui met fin à l’amour, ou plutôt cette lassitude naît de l’impatience, de l’impatience des corps qui se savent condamnés et qui voudraient vivre, qui voudraient, dans le laps de temps qui leur est imparti, ne laisser passer aucune chance, ne laisser échapper aucune possibilité, qui voudraient utiliser au maximum ce temps de vie limité, déclinant, médiocre qui est le leur, et qui partant ne peuvent aimer qui que ce soit car tous les autres leur paraissent limités, déclinants, médiocres». C'est d'ailleurs par le sexe, une fois de plus, que Houellebecq explique le phénomène de soumission, évoquant la fameuse Histoire d'O, ainsi commentée par Rediger (Redeker ?) : «L'idée renversante et simple, jamais exprimée auparavant avec cette force, que le sommet du bonheur humain réside dans la soumission la plus absolue. C'est une idée que j'hésiterais à exposer devant mes coreligionnaires, qu'ils jugeraient peut-être blasphématoire, mais il y a pour moi un rapport entre l'absolue soumission de la femme à l'homme, telle que l'a décrit Histoire d'O, et la soumission de l'homme à Dieu, telle que l'envisage l'islam» (p. 260).
Notre narrateur est un musulman paradoxal cependant, un musulman (toujours au sens d'Agamben) sans une once de foi, parfois irrésistiblement drôle (son portrait de Justin, pardon, François Bayrou (cf. p. 151) est hilarant et surtout, juste; voir encore p. 291, où Bayrou est traité de «crétin») mais aussi capable de notations et d'analyses parfaitement valables (4) et même, comme nous allons le voir, d'un élan vers la transcendance, sans cesse étouffé ou procrastiné.
Il est à ce titre comique que les journalistes et ceux qui, encore, prêtent une quelconque portée à leurs écrits, qui n'ont pas lu ce roman mais ont lu les éléments de langage que leur ont fournis les attachées de presse de Flammarion, affirment que Soumission attaquerait frontalement l'Islam et ses séides, alors que dans ce roman, nous l'avons vu, Michel Houellebecq tente au contraire d'en comprendre les arcanes. Si Soumission est une charge, et violente car insidieuse et radicale, c'est bien davantage contre le catholicisme et la mouvance identitaire français. Finalement, Soumission témoigne d'un mépris justifié contre les catholiques français, d'abord par le truchement de l'esthète solitaire Huysmans, qui parvint tout de même «à se laisser transporter par la foi élémentaire de la foule des pèlerins» de Lourdes (p. 265), même s'il fulmina contre eux, tout comme un Léon Bloy, ensuite en affirmant que l'«Église catholique [est] devenue incapable de s'opposer à la décadence des mœurs. De rejeter nettement, vigoureusement, le mariage homosexuel, le droit à l'avortement et le travail des femmes» (pp. 275-6).
Dans ces conditions, l'Islam ne peut que triompher, déclare Houellebecq et, au rebours d'un Dantec, cette victoire est non seulement inéluctable mais logique et, comme nous le verrons, est seule capable d'assurer un destin à la France, y compris par la promotion de sa langue (cf. p. 291) : «L'arrivée massive de populations immigrées empreintes d'une culture traditionnelle encore marquée par les hiérarchies naturelles, la soumission de la femme et le respect dû aux anciens constituait une chance historique pour le réarmement moral et familial de l'Europe, ouvrait la perspective d'un nouvel âge d'or pour le vieux continent» (p. 276). Dès lors, il est facile, pour Houellebecq, qui, reconnaissons-lui au moins ce mérite, déroule toujours une idée jusqu'à ses plus extrêmes conséquences, d'affirmer que rien, dans le fond, ne différencie un honnête musulman pratiquant (forcément pratiquant, puisqu'honnête) d'un identitaire possédant un cerveau, ce qui est, je pense, un pari plutôt qu'un axiome. Lisons ainsi la démonstration imparable de Rediger, qui déclare à notre narrateur, déjà charmé et, même, converti intellectuellement (et par une bonne dose d'opportunisme, bien sûr, un universitaire pouvant parfaitement être acheté par l'offre de diriger un volume de la Pléiade !) à l'Islam : «Il était tragique, plaidait-il avec ferveur, qu'une hostilité irraisonnée à l'islam les empêche de reconnaître cette évidence : [les identitaires] étaient, sur l'essentiel, en parfait accord avec les musulmans. Sur le rejet de l'athéisme et de l'humanisme, sur le retour au patriarcat : leur combat, à tous points de vue, était exactement le même. Et ce combat nécessaire pour l'instauration d'une nouvelle phase organique de civilisation ne pouvait plus, aujourd'hui, être mené au nom du christianisme; c'était l'islam, religion sœur, plus récente, plus simple et plus vraie [suit un passage expliquant la conversion de Guénon, dont Rediger est spécialiste, à l'Islam], qui avait aujourd'hui repris le flambeau», l’Église, je l'ai dit, à force de «minauderies, de chatteries et de pelotages honteux des progressistes», étant déclarée hors-jeu (p. 275).
Je me suis toujours beaucoup amusé en lisant les déclarations bien souvent martiales, matamoresques même, exaltant la force brute et le courage intrépide des derniers héros de la civilisation blanche, chrétienne et menacée par des légions de porcs que plus aucun Sauveur n'est capable de précipiter dans les flots, écrites et prononcées par tout ce que la France pourrissante sinon putréfiée compte de Souchiens et d'Identitaires, de Frontistes camusolâtres. Il est pourtant évident que, dans ses déclarations prononcées la main sur le cœur, la Bible ou bien des textes vaguement druidiques et celtico-compatibles où cette chienlit prospère comme des pissenlits sur une bouse, ne résidait qu'un immense désir inavoué de soumission, d'enculage prononcé, enamouré, interminable, sous la férule de n'importe quel chef, Blanc, Noir, Gris ou Jaune, catholique, musulman ou même bouddhiste, mais Chef en tout cas, qui les prenne en main, en cul, en esprit, en volonté, en âme même. Lorsque la France sera devenue musulmane, il y a quelques lustres déjà que Renaud Camus, ce nihiliste passif accompli comme je l'ai expliqué dans cette longue note, et s'il parvient toutefois à brûler tous les livres écrits durant ses années de folle insouciance sexuelle, et si bien sûr il n'aura pas le premier plié bagage pour s'établir dans quelque modeste manoir écossais où il lira Le Maître du Haut-Château pour se donner du courage, sera devenu le Grand Vizir, le Ministre plénipotentiaire de la Grande Porte Intérieure chargée de surveiller nos moindres faits et gestes, et surtout de veiller à la stricte observance de la charia. L'imaginer dans un autre rôle, par exemple sonnant du cor depuis le donjon du Château de Plieux où, dernier Croisé rempart de la Chrétienté, Charles Martel de pacotille sevré de plaisirs et de toisons masculines, il ferait le carton avec une escopette tirant des balles en polystyrène, est du dernier grotesque, de la stupidité congénitale la plus absolue et incurable. Je n'oublie pas, pour accroître le comique du tableau, que c'est le phalangiste du Verbe-très-chrétien Richard Millet qui sera aux côtés de l'impavide Renaud et qui, lui, préférera sans doute se servir des épais volumes des Bienveillantes comme de dangereux projectiles.

De Michel Houellebecq, en Folantin permanent plutôt qu'en Durtal

J'écrivais en 2008, dans ma note consacrée à La Possibilité d'une île déjà évoquée, ces mots, plaçant Michel Houellebecq devant un choix que chacun de ses livres convoque et puis repousse : «Supposer le contraire, penser que Houellebecq se contentera de tenter de ramener à la lumière quelques modestes pépites des profondeurs, ce serait admettre que la réalité rejoint la fiction, comme souvent c'est le cas lorsqu'elle a été annoncée par la littérature : une vie qui se traîne, celle d'un pauvre Bartleby qui préférerait ne pas, une vieillesse, triste, qui commence toujours et n'en finit jamais, une santé qui décline, l'habituel cortège des maux s'épanouissant avec la sénescence, la sarabande, de moins en moins endiablée autour de l'écrivain fatigué, des profiteurs de toute espèce, un suicide peut-être, uniquement pour imiter Daniel, moutonnièrement rapporté par une presse décérébrée qui se pressera aux obsèques pour tenter de s'arracher quelques pieuses reliques d'un corps refroidi qu'elle feindra de ne pas avoir acculé à ce geste destinal. En somme : rien de très romanesque, rien de plus que la destinée navrante et ridicule de l'«Intellocrate blasé mou cynique» ou IBMC dont Serge Rivron, avec La Chair, a diagnostiqué l'étrange confusion mentale et spirituelle...
Alors que Michel Houellebecq continuant, sans relâche, de lire Baudelaire et, le lisant, d'en comprendre la leçon profonde, le christianisme authentique et profondément trouble, voilà qui aurait quelque panache indubitablement littéraire, du fait même que, comme le romancier l'affirme, la dimension religieuse d'une société est peut-être bien l'un de ses aspects les plus fragiles, du fait encore que la littérature, qui sans doute est énormément de choses, est d'abord témoignage, hommage écrirait l'auteur, à la souffrance de l'homme abandonné, croit-il, de Dieu.»
J'évoquais, quoique plus discrètement, cette même dialectique dans une note rédigée en 2006, sur Max Nordau, Gustave Le Bon et Édouard Drumont. Bref, lire ou relire les romans de Michel Houellebecq, ce n'est plus que confirmer la justesse de mes vues, n'en déplaise aux mauvais lecteurs qui me donneront de l'ego boursouflé.
L'évocation des principales œuvres de Joris-Karl Huysmans, sous la plume de Michel Houellebecq, est décevante, car elle n'est qu'anecdotique, et semble surtout se concentrer sur la vie d'une étonnante conformité de l'auteur ou plutôt, du fonctionnaire que fut toute sa vie adulte cet auteur. Il n'est donc pas étonnant que le narrateur et, sans doute, Houellebecq lui-même, considèrent les personnages de Huysmans, mais aussi ce dernier, comme leurs frères en désolante amertume (5), le peintre le plus lucide des tracas de la vie quotidienne, «de tout ce qu'il avait si magistralement décrit dans À vau-l'eau» (p. 100) et qui accueille le narrateur au retour de son escapade (cf. p. 175).
Il n'est pas vraiment étrange que le roman tout entier baigne non seulement dans une critique de la République (6), et, plus largement, de l'Occident matérialiste, ayant perdu la foi naïve de ses ancêtres, mais dans une forme de religiosité après tout commune à certains des précédents romans de l'auteur. Il est en revanche étonnant que l'évocation d'auteurs tels que Huysmans, mais aussi Bloy et Péguy, n'ait pas permis à Houellebecq de se libérer des sables mouvants du lieu commun dans lequel il s'enfonce, dirait-on à plaisir. Ainsi, c'est parce que le monastère, au moins, assure le gîte et le couvert, «avec, en prime, la vie éternelle dans le meilleur des cas» (p. 100) qu'il semble avoir intéressé si vivement, selon l'auteur, Huysmans, comme le narrateur de Soumission lui aussi soulagé d'apporter une réponse toute pratique aux «désolantes tribulations des héros» (p. 121) de l'auteur converti au catholicisme.
Pourtant, heureusement allais-je écrire, Michel Houellebecq, que nul ne peut considérer comme un homme inculte ni même un sot, complexifie quelque peu son jeu, non seulement sommaire mais indigent, et c'est Péguy qui semble être le vecteur par lequel son folantin narrateur acquiert, une seule fois dans le roman, un peu de grandeur, et devient même touchant, et s'approche même de la seule évidence qui compte ou devrait compter, qui est la grâce de la conversion. Lors de son dîner avec Marie-Françoise et son époux, ce dernier, sans doute sous l'effet de quelques verres délicieux armagnac, se met à citer impeccablement des vers de Péguy, plus précisément de son grand-œuvre poétique, Ève, ajoutant cette remarque cruciale : «Vous voyez, dès la deuxième strophe, pour donner suffisamment d'ampleur à son poème, il doit évoquer Dieu. À elle seule l'idée de la patrie ne suffit pas, elle doit être reliée à quelque chose de plus fort, à une mystique d'un ordre supérieur» (pp. 161-2). Alain Tanneur poursuit, affirmant que Péguy, «aussi républicain, laïc, dreyfusard qu'il ait pu être», a pourtant ressenti «que la véritable divinité du Moyen âge, le cœur vivant de sa dévotion, ce n'est pas le Père, ce n'est même pas Jésus-Christ; c'est la Vierge Marie» (p. 162), analyse par une invitation à visiter Rocamadour, haut lieu de pèlerinage.
C'est au chapitre suivant que le narrateur se rend à Rocamadour, où le frappe immédiatement la statue de la Vierge noire et du Christ en raison de «l'impression de puissance spirituelle, de force intangible» qu'elle dégage (cf. p. 166). Cette impression, mais aussi une méditation assez juste sur la différence existant entre cette représentation du Christ, hiératique, et celle de Matthias Grünewald, individualisée jusqu'à la putréfaction, qui frappa tant Huysmans (cf. pp. 166-7), plongent le narrateur dans une rêverie où il sent lui aussi son «individualité se dissoudre» dans «le peuple chrétien tout entier» de ces temps de «l'âge roman», où le «jugement moral, le jugement individuel, l'individualité en elle-même n'étaient pas des notions clairement comprises (p. 167). Certes, Houellebecq a vite fait de rappeler son narrateur à l'ordre, en le lestant au plancher des vaches (ou des veaux, les catholiques n'ayant guère bonne presse aux yeux de l'auteur, comme nous le comprenons !) par une considération toute huysmansienne : il ne faudrait pas, tout de même, que le narrateur soit la «victime d'une crise d'hypoglycémie mystique» et ainsi se perde, du moins «en général» (p. 169, l'auteur souligne) ! C'est à la page suivante que tout se joue, le destin romanesque du personnage principal et, du moins à mes yeux, une des étapes de la marche qui conduit et éloigne Michel Houellebecq du christianisme et, osons mon hypothèse qui se vérifia naguère pour Maurice G. Dantec, sa conversion. Le passage mérite d'être intégralement cité, d'abord parce qu'il est beau, ensuite parce qu'il est étrange dans sa sévérité à l'endroit de Péguy, comme si Houellebecq semblait jaloux de ce dernier, mais aussi, quoique moins, de Huysmans, enfin, parce que son amertume est réelle, palpable : «Bien autre chose se jouait, dans cette statue sévère, que l'attachement à une patrie, à une terre, ou que la célébration du courage viril du soldat; ou même que le désir, enfantin, d'une mère. Il y avait là quelque chose de mystérieux, de sacerdotal et de royal que Péguy n'était pas en état de comprendre, et Huysmans encore bien moins. Le lendemain matin, après avoir chargé ma voiture, après avoir payé l'hôtel, je revins à la chapelle Notre-Dame, à présent déserte. La Vierge attendait dans l'ombre, calme et immarcescible. Elle possédait la suzeraineté, elle possédait la puissance, mais peu à peu je sentais que je perdais le contact, qu'elle s'éloignait dans l'espace et dans les siècles tandis que je me tassais sur mon banc, ratatiné, restreint. Au bout d'une demi-heure je me relevai, définitivement déserté par l'Esprit, réduit à mon corps endommagé, périssable, et je redescendis tristement les marches en direction du parking» (p. 170).
Cette scène bouleversante constitue le nœud gordien, le cratère du roman de Michel Houellebecq, et la suite des aventures du personnage principal, sa «conversion» ou plutôt, sa soumission à l'Islam, ne peuvent donc que nous interroger à plus d'un titre, et conforter ainsi notre hypothèse de lecture. Tout d'abord, Michel Houellebecq n'a pas écrit un livre sur l'Islam mais sur le christianisme et, plus précisément, sur la foi, et, encore plus précisément, sur l'impossibilité de rejouer la scène de Durtal et de l'auteur qui l'a créé, la conversion donc. Rien de bien nouveau, le premier roman de Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte, l'écrivait, à sa façon toute matérialiste, diffuse, en des termes néanmoins clairs, constituant les toutes dernières lignes du roman : «L’impression de séparation est totale; je suis désormais prisonnier de moi-même. Elle n’aura pas lieu, la fusion sublime; le but de la vie est manqué» (7). Ce n'est pas non plus la première fois que nous pouvons lire une scène de cette sorte, ou sa version imagée, qui offre au lecteur la vision d'une pureté perdue, puis immédiatement chassée, comme si le regard houellebecquien était tout simplement incapable (peur ? paresse ? indifférence ? procrastination ? mélange de tout cela et d'autres choses encore ?) de fixer durablement ce qui importe d'être fixé, la vérité. Ces quelques lignes sont extraites du premier chapitre des Particules élémentaires, intitulé, significativement, Le Royaume perdu : «On peut imaginer que le poisson, sortant de temps en temps la tête de l’eau pour happer l’air, aperçoive pendant quelques secondes un monde aérien, complètement différent – paradisiaque. Bien entendu il devrait ensuite retourner dans son univers d’algues, où les poissons se dévorent. Mais pendant quelques secondes il aurait eu l’intuition d’un monde différent, un monde parfait – le nôtre» (8). Bref, l'homme à l'homme (9) est rendu dans Soumission et Michel Houellebecq, une fois de plus, nous a montré qu'il avait du mal, de plus en plus de mal à se passer d'une transcendance, d'une mystique, d'un Dieu, comme il en fit la confession à Bernard-Henri Lévy : «Comme j’ai du mal à renoncer à l’idée qu’il se trouve quelque part une unité, une identité d’ordre supérieur. Comme j’ai du mal, en un mot, à me passer d’une mystique» (10).
La position de Michel Houellebecq est ambiguë, à moins qu'il ne s'agisse, encore plus simplement, d'une aporie à laquelle il se trouve confronté, car il demeure fasciné par ce qu'il sait devoir disparaître, le christianisme bien sûr, les catholiques français ne pouvant être, mathématiquement, qu'une espèce en voie de disparition (11), mais aussi l'Islam, comme il l'écrivait dans Les Particules élémentaires : «La preuve mathématique, la démarche expérimentale sont des acquis définitifs de la conscience humaine. Je sais bien que les faits semblent me contredire, je sais bien que l’islam – de loin la plus bête, la plus fausse et la plus obscurantiste de toutes les religions – semble actuellement gagner du terrain; mais ce n’est qu’un phénomène superficiel et transitoire : à long terme l’islam est condamné, encore plus sûrement que le christianisme» (op. cit., p. 271). Il est tout à fait juste d'affirmer que, du moins jusqu'à Soumission, la vision houellebecquienne de l'Islam était caricaturale et grotesque (12).
Allons plus loin, en déclarant que la position du narrateur de Soumission, et sans doute celle de celui qui l'a inventé, est tragique, et qu'elle illustre ce que d'autres ont appelé le drame de l'humanisme athée, évoqué par Houellebecq ailleurs (13), même si le narrateur ne semble point trop pressé de se déclarer humaniste (cf. p. 254). Il a conscience, comme tant d'autres esprits avant lui, que l'Europe vit ses dernières heures, puisqu'elle s'est suicidée, comme le lui affirme le brillant nouveau directeur de la Sorbonne, Rediger (cf. p. 255), suicide dont le narrateur transposera l'évidence, avec humour, à un exemple disons plus huysmansien. Il a tout autant conscience de n'être ni un croyant ni même un athée car, et cette remarque est juste, les «vrais athées, au fond, sont rares» (p. 250) et n'hésitent pas à basculer dans la révolte, l'action directe bref, le terrorisme. Pourtant, notre narrateur, de plus en plus sensible aux arguments de son futur patron, ou alors de plus en plus saoul, comme il le craint, a parfaitement conscience que la munificence inimaginable de l'univers ne peut être due à un simple coup de dés, et qu'il faut donc bien considérer, à son origine, une «intelligence gigantesque» (p. 253).
Un dernier point m'a frappé, qui explique rétrospectivement l'attitude du narrateur face à l'Islam, et qui rend compte aussi de l'échec de son rapprochement autrement que purement intellectuel (14), disons maurrassien (15), avec le christianisme : il n'a pas vu, Michel Houellebecq lui aussi, peut-être, n'a pas vu, ce qu'est le Christ, incarnant une religion de femmes et de femmelins comme le savait Nietzsche cité par Rédiger, l'Islam ayant au contraire «des hommes pour condition première», le Fils de Dieu étant réduit à n'être que l'«insipide rejeton» du «sublime ordonnateur» Elohim, le Christ encore coupable d'avoir trop aimé les hommes et de s'être laissé crucifier pour eux, cet acte inouï témoignant «au minimum d'une faute de goût» (p. 272, l'auteur souligne), alors que l'Islam, lui, bien évidemment universel et ne pouvant d'ailleurs qu'aspirer à être universel (cf. p. 274), n'a pas commis la faute et la faute de goût, donc, de s'incarner (quelle horreur que l'incarnation, pour un Huysmans et un Houellebecq !), le Coran pouvant être lu, «au fond», comme «un immense poème mystique de louange» (p. 261) d'un Dieu parfaitement, heureusement, martialement, souverainement inaccessible.
La boucle étant bouclée, il est enfin logique que, derrière l'apparente ferveur mystique de celui qui fut d'abord un fidèle de Zola, le personnage principal de Soumission puisse affirmer que ne se cache que la recherche impossible d'un banal «bonheur bourgeois douloureusement inaccessible au célibataire» (p. 281).

Notes
(1) Rappelons, de H. Lang, The Air Battle, a Vision of the Future paru en 1859, qui décrit la colonisation de l'Angleterre par l'Empire noir saharien. En 1894, Maurice Spronk fait peur à une poignée de lecteurs en décrivant la colonisation de l'Europe tout entière par les Africains dans L'An 330 de la République. Dans ce livre, aucune description de bataille de Poitiers, le militarisme ayant fini par disparaître et ainsi provoquer l'effondrement moral et intellectuel de nos élites. La thématique de la fameuse Cinquième colonne (illustrée, nous l'avons dit, par le roman de Raspail) est encore illustrée par le polygraphe Capitaine Danrit qui, une année après Spronk, publié L'Invasion noire, un volume à peu près illisible de plus de 1 000 pages qui, plus que des Noirs, parle des Arabes qui, en l'an Floréal 300, soit en 2092 de l’Ère chrétienne, refait débarquer les fous de Dieu en Andalousie. Citons encore L'Histoire de quatre ans, 1997-2001 de Daniel Halévy, dans lequel les Arabes, toujours eux, profitent des ravages provoqués par une épidémie en Europe pour envahir celle-ci, et enfin le bien nommé Dernier Blanc d'Yves Gandon paru en 1945, qui décrit la résistance, du fait de leur particularité génétique pigmentaire, des populations noires à une pandémie qui ne touche que les Blancs. Je n'ai évoqué que des exemples directement liés au roman de Houellebecq mais les titres sont nombreux qui évoquent les invasions de la France ou de l'Europe par les Japonais (Aéropolis, roman comique de la vie aérienne, du Belge Henry Kistemaeckers, publié en 1909) ou les Chinois (le fameux péril jaune, illustré par plusieurs titres oubliés dont Le docteur Fu-Manchu de Sax Rohmer datant de 1913 ou bien L'Ombre jaune d'Henri Vernes publiée en 1959.
(2) Giorgio Agamben, Ce qui reste d'Auschwitz. L'archive et le témoin. Homo Sacer III (Rivages, coll. Bibliothèque, 1999), 2.23, p. 105.
(3) Extension du domaine de la lutte (J’ai lu, 1994), p. 42.
(4) Quelques-unes, que je partage entièrement : «Il est probablement impossible, pour des gens ayant vécu et prospéré dans un système social donné, d'imaginer le point de vue de ceux qui, n'ayant jamais rien eu à attendre de ce système, envisagent se destruction sans frayeur particulière» (p. 56) ou bien : «Lorsque je retournai à la fac pour assurer mes cours, j'eus, pour la première fois, la sensation qu'il pouvait se passer quelque chose; que le système politique dans lequel je m'étais, depuis mon enfance, habitué à vivre, et qui depuis pas mal de temps se fissurait visiblement, pouvait éclater d'un seul coup» (p. 78), ou bien encore : «La France, comme les autres pays d'Europe occidentale, se dirigeait depuis longtemps vers la guerre civile, c'était une évidence» (p. 116). Guerre civile longuement évoquée dans cette série de textes dialogiques publiés dans la Zone en 2007. Citons cette réjouissante vacherie : «Le véritable agenda de l'UMP, comme celui du PS, c'est la disparition de la France, son intégration dans un ensemble fédéral européen» (p. 145), sans oublier l'analyse impeccable des «ultimes soixante-huitards, momies progressistes mourantes, sociologiquement exsangues mais réfugiés dans des citadelles médiatiques d'où ils demeuraient capables de lancer des imprécations sur le malheur des temps et l'ambiance nauséabonde qui se répandait dans le pays» (p. 154).
(5) L'amertume, un mot-clé du premier roman de Houellebecq : «S’il fallait résumer l’état mental contemporain par un mot, c’est sans aucun doute celui que je choisirais : l’amertume», in op. cit., p. 148. L'amertume est également évoquée dans Les Particules élémentaires (J'ai lu, 2000), p. 7 : «Le pays qui lui avait donné naissance basculait lentement, mais inéluctablement, dans la zone économique des pays moyen-pauvres; fréquemment guettés par la misère, les hommes de sa génération passèrent en outre leur vie dans la solitude et l’amertume».
(6) «Ce retour du religieux était une tendance profonde, qui traversait nos sociétés, et l’Éducation nationale ne pouvait pas ne pas en tenir compte» (p. 109).
(7) In op. cit., p. 156.
(8) Les Particules élémentaires, op. cit., p. 22.
(9) «Au moment où ses derniers représentants vont s’éteindre, nous estimons légitime de rendre à l’humanité ce dernier hommage; hommage qui, lui aussi, finira par s’effacer et se perdre dans les sables du temps; il est cependant nécessaire que cet hommage, au moins une fois, ait été accompli. Ce livre est dédié à l’homme», in ibid., pp. 316-7.
(10) Bernard-Henri Lévy/Michel Houellebecq, Ennemis publics (Grasset/Flammarion, 2008), pp. 272-3.
(11) Souvenons-nous de ce que Houellebecq écrivait dans La Possibilité d'une île : «Dans des pays comme l’Espagne, la Pologne, l’Irlande, une foi catholique profonde, unanime, massive structurait la vie sociale et l’ensemble des comportements depuis des siècles, elle déterminait la morale comme les relations familiales, conditionnait l’ensemble des productions culturelles et artistiques, des hiérarchies sociales, des conventions, des règles de vie. En l’espace de quelques années, en moins d’une génération, en un temps incroyablement bref, tout cela avait disparu, s’était évaporé dans le néant. Dans ces pays aujourd’hui plus personne ne croyait en Dieu, n’en tenait le moindre compte, ne se souvenait même d’avoir cru ; et cela s’était fait sans difficulté, sans conflit, sans violence ni protestation d’aucune sorte, sans même une discussion véritable, aussi aisément qu’un objet lourd, un temps maintenu par une entrave extérieure, revient dès qu’on le lâche à sa position d’équilibre. Les croyances spirituelles humaines étaient peut-être loin d’être ce bloc massif, solide irréfutable qu’on se représente habituellement; elles étaient peut-être au contraire ce qu’il y avait en l’homme de plus fugace, de plus fragile, de plus prompt à naître et à mourir», in op. cit., p. 347.
(12) «Il faut vous souvenir […] que l’islam est né en plein désert, au milieu de scorpions, de chameaux et d’animaux féroces de toutes espèces. Savez-vous comment j’appelle les musulmans ? Les minables du Sahara. Voilà le seul nom qu’ils méritent. […] L’islam ne pouvait naître que dans un désert stupide, au milieu de Bédouins crasseux qui n’avaient rien d’autre à faire – pardonnez-moi – que d’enculer leurs chameaux. Plus une religion s’approche du monothéisme […], plus elle est inhumaine et cruelle; et l’islam est, de toutes les religions, celle qui impose le monothéisme le plus radical. Dès sa naissance, il se signale par une succession ininterrompue de guerres d’invasion et de massacres; jamais, tant qu’il existera, la concorde ne pourra régner sur le monde», in Plateforme, op. cit., pp. 243-4.
(13) «À ce stade l’athéisme n’a plus rien de joyeux, d’héroïque ni de libérateur; il ne s’accompagne d’aucun anticléricalisme, il n’ plus rien de militant non plus. C’est quelque chose de froid, de désespéré, vécu sur le mode de l’incapacité pure; un espace blanc, opaque, dans lequel on avance péniblement, un hiver définitif», in Ennemis publics, op. cit., p. 174.
(14) À l'exception, nous l'avons vu, de la scène de contemplation de la Vierge et du Christ à Rocamadour et, à Ligugé, sur les traces de Huysmans, d'une notation, admirable, concernant l'office de vigiles, qualifié «d'office d'attente pure, d'espérance ultime sans raison d'espérer» (p. 216). Notons d'ailleurs de quelle pitoyable façon se déroule l'expérience monastique du narrateur, et l'échec de sa présence entre des murs qui l'empêchent de fumer.
(15) «À quelqu’un qui est à ce point persuadé du caractère inéluctable de tout déclin, de toute perte, l’idée de réaction ne peut même pas venir. Si un tel individu ne sera jamais réactionnaire, il sera par contre, et tout naturellement, conservateur. Il considérera toujours qu’il vaut mieux conserver ce qui existe, et qui fonctionne tant bien que mal, plutôt que se lancer dans une expérience nouvelle», in Ennemis publics, op. cit., p. 119.

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