Une génération perdue de Maurizio Serra (03/10/2016)

Photographie (détail) de l'auteur.
1384085512.jpgMâles lectures.





3518592029.JPGGeorges Bernanos dans la Zone.





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Le dernier ouvrage traduit en français de Maurizio Serra (1), auquel nous devons de très belles monographies consacrées à Malaparte ou à Svevo, mais aussi un essai évoquant les destins croisés de Drieu la Rochelle, Malraux et Aragon, n'a hélas pas reçu toute l'attention qu'il méritait de la part de nos chroniqueurs, tant il présente de qualités et, d'abord, celle de son écriture, très efficacement servie par la traductrice, Carole Cavallera.
Outre son écriture, la clarté du propos et l'intérêt même du sujet, ce remarquable essai présente l'avantage de ne point se cantonner à telle ou telle littérature nationale, fût-elle grande comme l'italienne, l'allemande ou l'anglaise et même, à cette époque du moins, la française, mais à nous offrir un panorama européen des principaux esthètes armés du siècle passé, D'Annunzio, Ernst Stadler mort au combat durant la Grande Guerre alors que, paraît-il, il correspondit jusqu'au bout avec Péguy qu'il avait traduit en allemand, Stefan George qui inaugura ce «courant de filiation perdue, de désir vital gagné par la rigidité cadavérique, la rigor mortis, qui traversa d'un bout à l'autre le mythe des esthètes armés et se poursuivra jusqu'à Mishima ou Pasolini» (pp. 218-9), Stefan George donc et l'un de ses faux héritiers, l'Autrichien Josef Weinheber, mais aussi Gottfried Benn, Klaus Mann, T. E. Lawrence ou, en France, Montherlant et, bien plus intéressant que ce dernier malgré qu'il pense qu'un homme de sa sorte «est comme l'armée des Hébreux : les flots, à droite et à gauche, s'écartent de lui horrifiés» (Le Fichier parisien, 1974, cité par l'auteur, p. 299), Georges Bernanos, dont l'auteur parle finalement assez peu mais toujours de manière juste et même inspirée (2).
Chacune des hautes figures qu'évoque Maurizio Serra, dont les plus originales ne sont pas forcément masculines (3), pourrait faire l'objet d'un livre tout entier, mais ce serait rater sa cible que de reprocher à l'auteur d'avoir été, forcément, schématique, en tentant d'embrasser, avec un art consommé de la narration, les exemples d'auteurs qui, bien souvent, se sont lus les uns les autres et admirés.
29198897875_440915f21f_o.jpgPlutôt que de nous attarder sur tel ou tel représentant de ces poètes guerriers, écrivains fascinés par la force, non point en tant que force, mais comme moyen de régénérer une humanité avachie, allons à l'essentiel, en affirmant que l'essai de Maurizio Serra est une lecture, en creux si l'on veut, de notre propre époque, où l'acte le plus courageux, pour nos écrivants, consiste encore à prendre, de bon matin, le métro pour se rendre à Saint-Germain-des-Prés. Je ne reviens pas sur l'exemple, ô combien instructif, des Verticaux de Romaric Sangars, où bien des linéaments sont visibles qui, mis bout à bout, ne parviendraient même pas à former un début de muscle littéraire. Nous n'avons plus la force, non seulement de nous engager physiquement au combat, mais d'en rêver, de l'écrire, voilà ce que nous dit le mauvais roman de cet esthète désarmé mais soigneusement manucuré. Ainsi, la question qui fut l'emblème cruel, pendant la Guerre d'Espagne, de tant d'écrivains qui prirent les armes, «Where are the War Poets ? Killed in Spain» ne peut désormais avoir aucun sens pour les blasés que nous sommes, si ce n'est celui de nous offrir une occasion d'ironiser sur le destin de poètes et d'écrivains qui, fidèles au commandement rimbaldien, décidèrent de ne point se contenter d'écrire, et n'hésitèrent pas à s'écorcher les mains et à se brûler le visage en agrippant férocement la rude réalité.
Maurizio Serra, commentant cette interrogation tragique mais grandiose, parle d'échec : «La question qui deviendra l'emblème du destin de cette génération [...] résume l'échec des esthètes armés : échec de la tentative de se soustraire à l'histoire; échec du rêve d'élever la masse à la hauteur du mythe; échec, dans la dure réalité des tranchées ennemies, du rêve du compagnonnage» (p. 188). D'ailleurs, c'est bien la lumière chiche, torve, du déclin qui éclaire ces hommes et femmes qui, une dernière fois avant de rendre les armes, se levèrent et se mirent debout et, pour certains du moins, firent le coup de feu : «L'appel à l'absolu d'une nouvelle ère et d'un homme nouveau, qui parcourt le continent pendant les années 1930, représentera un cas limite de la conscience occidentale : une révolte décadente contre la décadence» (p. 51) qui, fort logiquement, ne pouvait donc aboutir qu'à un échec plus ou moins grandiose, à moins qu'il ne se contente d'être grandiloquent.
Je songe ainsi, en parlant de grandiloquence et de pose esthétique, à l'exemple d'Eugen Gottlob Winkler qui, réagissant selon l'auteur «à l'absence des pères par une recherche de pureté et de fraternité», «choisit à vingt-quatre ans une mort d'esthète : en 1936, redoutant d'être arrêté par la police nazie [...], il s'empoisonna, serrant dans ses mains un miroir où il contempla son agonie» (p. 61).
Exemple parmi tant d'autres de ces destinées fulgurantes qui n'auront, au mieux, laissé que quelques textes désormais oubliés qui, peut-être, attendent d'être découverts par un regard jeune lequel, ébloui et enthousiasmé, traduira dans une action point totalement réfléchie les apories de ces vies éphémères et paradoxales, coincées au beau milieu des «idéologies totalitaires» révélant «le déclin du monde d'hier et l'absence d'une vision satisfaisante de l'homme et de son milieu naturel dans l'histoire», puisque ce n'était décidément pas seulement l'honnête homme qui «prenait définitivement congé» (p. 99), mais l'homme tout bonnement.
Maurizio Serra, d'ailleurs, ne nous cache d'aucune façon son profond pessimisme, dont ces auteurs connus (mais généralement peu ou plus lus) et inconnus, redevenus vivants le temps d'un livre fulgurant faisant office de miroir à notre trouille et notre avachissement, n'auront été finalement que les masques commodes. C'est ainsi qu'il parle d'un crépuscule «commencé en 1914 et qui dure toujours, sans qu'on entrevoie une manière d'en sortir» (p. 163), alors même que notre époque, revenue de tout et même du fait qu'elle est revenue de tout sans avoir été condamnée à être dissoute comme un moucheron de pissotière pris dans un rai de lumière, semble ne plus savoir ce qu'est un écrivain qui, comme nos poètes guerriers dont la figure la plus haute et caricaturale fut peut-être celle de D'Annunzio (cf. p. 276), chercherait à «identifier verbe poétique et humanité régénérée», un «type que les années 1930 précisément [portèrent] à son paroxysme» (p. 207).
C'est sur ce constat amer que se referme le livre de Maurizio Serra sur les esthètes armés, partis a l'époque où la culture «suscitait des passions qui étaient, en retour, le reflet de son pouvoir d'effraction» (p. 346), l'un d'entre eux, D'Annunzio encore, «désarçonné et réduit au culte du Moi» (p. 276), l'«une des voix les plus emblématiques et puissantes malgré tout, jusque dans les artifices, maniérismes et ruses, de cette conscience européenne inquiète privée, entre hier et aujourd'hui, d'espace sur le continent» (p. 284), esthètes armés coupables encore «d'avoir deviné que l'Europe s'apprêtait à hypothéquer sa propre histoire pendant des générations», générations dont, assurément, nous sommes, puisque la culture européenne semble aujourd'hui disparue, y compris sur le plan critique» (p. 17). Et l'auteur de s'interroger : «Que nous ont-ils donc légué, par-delà le long purgatoire auquel les a condamnés l'après-guerre ? Qu'est-ce qui nous autorise à les lire ou les relire aujourd'hui, à retracer leur parcours, à les considérer à nouveau comme actuels, malgré ce qui sépare le monde des années 1930 du nôtre ? C'est que, même là où il s'exprima dans le désordre ou l'incohérence, et culmina dans les luttes fratricides, le témoignage de cette génération perdue, la dernière peut-être qui puisse se définir comme réellement et idéalement «européenne», demeure authentique et profondément humain» (pp. 346-7).
Ce froid et cruel constat, ce désespoir véritable, peut-être, sont ceux de l'humanisme tragique, en fin de compte pléonasme si la plus grande dignité de l'homme est de se battre et faire face.

Notes
(1) Maurizio Serra, Une génération perdue. Les poètes guerriers dans l'Europe des années 1930 (traduit de l'italien par Carole Cavallera, éditions du Seuil, 2015).
(2) Georges Bernanos est, selon l'auteur, le «représentant le plus lumineux (au sens d'une lumière de plus en plus menacée par les ténèbres) d'un «christianisme tragique» (p. 297), mais aussi «l'une des figures les plus flamboyantes du christianisme du XXe siècle qui, pourtant, ne trouva pas l'apaisement dans sa foi, prisonnier de l'inquiétude et des déchirements de l'artiste» (p. 106). Ailleurs, il apporte une utile précision interprétative à «l'émouvant pamphlet de Bernanos, Les Grands Cimetières sous la lune» considéré comme une dénonciation du franquisme par tous les sots, sans oublier les sottes comme Lydie Salvayre. Cette «interprétation nous semble très partielle et typique des simplifications auxquelles a mené le conflit» estime Serra car, à le lire attentivement, «on voit qu'il s'agit plutôt du j'accuse d'un croyant légitimiste contre l’Église, les grands propriétaires espagnols et des généraux insurgés qui ont sali la cause du Christ-Roi» (pp. 173-4). Enfin, c'est à la page 107 de son ouvrage que Maurizio Serra évoque intelligemment mais trop brièvement Monsieur Ouine.
(3) Citons, parmi ces femmes, les hautes (et belles) figures de Tina Modotti ou encore Diana Mitford et Nancy Cunard. Toutefois, parmi les figures masculines, nous avons noté celle de Delio Cantimori, dont il n'existe comme il se doit aucun livre traduit en français (cf. p. 337) ou encore celle de Bernward Vesper, auteur du fameux Voyage. Roman essai décrivant sa vie tumultueuse et passionnée, puisque l'homme adhéra à des formations d'extrême droite puis d'extrême gauche, et devint le mari de Gudrun Ensslin, fille de pasteur et membre du groupe Fraction Armée Rouge, dont il eut un fils (cf. p. 245.

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