Mauvaise passe : si Yannick Haenel, Clémentine Haenulle (27/09/2018)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
Recherche en paternité germanopratine ou génération spontanée ? Le mystère reste entier

DnsvwSMWkAAbSAJ.jpgJe ne sais si Clémentine Haenel est la digne fille de son père, et à vrai dire je m'en moque passablement. Je m'en moque à peu près autant que du fait de savoir, comme nous le rapporte tel site inepte, lefooding.com, que Clémentine aime déjeuner chez Izumi au 55 boulevard des Batignolles et, comme elle fait preuve d'une merveilleuse ouverture d'esprit, qu'elle aime aussi se régaler d'une bonne tortilla de patatas chez El sol y la luna au 31 rue Saint-Jacques, sans oublier La Pignatta, au 89 rue des Martyrs, où nous ne savons pas quelles sont ses habitudes. Pour un peu, c'est pitié que de constater qu'aucun restaurant lapon n'est cité, car les ailerons de phoques aromatisés au curry sont délicieux. Ces renseignements gastronomiques essentiels une fois dûment pesés, je ne puis poser que cet imparable constat : si Clémentine est la fille de Yannick, je la plains, d'un strict point de vue littéraire bien sûr, et, si elle ne l'est pas, je la plains davantage, car nous ne voyons pas de différences entre ces deux propositions, et cela toujours en n'ayant souci que de littérature !
En fait, Clémentine accomplit ce qui n'était que possibilités chez Yannick, car elle porte à son acmé son essence écrivassière toute intimidée, chez notre gros vendeur de navets, de paraître au grand jour, tant son livre, son premier roman nous jette-t-on à la figure comme si c'était un prodige en soi que de publier pour la première fois, est pauvre, plat et conforme, surtout, à l'air du temps, à la fois mélange de fausse dramaturgie mettant en scène des personnages réduits à des ombres s'ennuyant à la marge de la société et dont nous savons pratiquement rien et bouillabaisse maigre, limite végane, dans laquelle flottent des vermicelles de cette écriture misérabiliste qui ne nourrit pas, n'avance pas, ne dit rien, n'évoque rien, surtout pas un monde nouveau, ou bien une réalité insoupçonnable que le véritable génie romanesque fait toujours éclore sous nos yeux. Ce premier roman, nous l'avons donc lu cent fois, mille fois, ce court-bouillon, nous l'avons ingurgité puis immédiatement évacué, tant le corps est incapable d'en fixer les diaphanes composants, tant il nous est impossible de nous alimenter d'un potage aussi insipide, tamisé à l'extrême sous les plumes d'Alexandra Varin, de Chloé Saffy qui est redevenue coiffeuse ou de Cécile Coulon qui, coiffeuse, n'a jamais cessé de l'être, et nous le régurgiterons, autrement dit nous lirons encore de nombreuses fois, hélas, sous les plumes tout aussi délavées de futures jeunes premières déjà vieilles et fardées avant que d'avoir ânonné leur première petite chanson aigrelette et paillarde, que celles et ceux qui les vendent, celles et ceux qui en font la réclame confondent si appréciablement avec des livres.
Je ne sais donc pas si Clémentine Haenel a un quelconque lien de parenté avec l'illustre récipiendaire du prix Médicis. Je sais en revanche que Yannick Haenel, parent proche ou lointain, ou au contraire inséminateur artificiel de cornichons verbaux, poltergeist faisant germer, dans la caboche d'étudiantes point trop sottes des bouts d'histoires phocomèles, est sans conteste l'un des plus ridicules, lamentables, pathétiques écrivains que le faiseur de pacotille Philippe Sollers a soutenus et même édités, et il n'en a pas du tout honte bien au contraire !, au cours de sa tristement déplorable carrière qui hélas a encore de belles années devant elle, et je sais aussi qu'une telle concentration verbeuse de nullité, à en faire péter tous les globules blancs pour ne rien dire de la double hélice si délicate de l'ADN humain, doit bien être capable de polluer des générations de descendants, et même, de banals lecteurs qui n'ont fort heureusement aucun lien de parenté avec l'intéressé, comme Clémentine Haenel n'a peut-être aucun lien avec Yannick Haenel, mais écrit quoi qu'il en soit comme lui.
Faites donc l'essai : lisez un livre, un seul, n'importe lequel car ils sont tous mauvais, de Yannick Haenel, et vous sortirez de cette expérience transformé : non pas que cette lecture vous aura fait découvrir un grand livre voire un grand auteur, ou qu'elle aura sensiblement modifié votre façon de voir le monde, mais parce que vous aurez découvert, certes sans trop y croire, la veulerie sans bornes des pseudo-journalistes qui, titre après titre, ont célébré son absence de talent, jusqu'à lui faire récolter un prix dit littéraire; parce que vous y verrez aussi, mais toutefois après cette absence de courage et de culture propre aux journalistes, de quelle manière un habile faiseur passant pour un romancier intellectuel et même, pardonnez-moi ces gros mots, un essayiste complexe, mène sa barque sur les eaux parisiennes si redoutées des plus grands marins. Nul doute à ce sujet, comme je l'avais écrit pour Mathias Enard, que Yannick Haenel finira lui aussi par recevoir le Goncourt, pour la simple et bonne raison que ce cancre insurpassable bien que faux modeste suintant par chacun de ses mots la volonté de réussite sociale fait tout ce qu'il faut faire pour plaire à celles et ceux qui, à Paris, décident, sur un coin de table huppée, de la destinée commerciale d'un écrivain, fût-il un incomparable cacographe ou plutôt : parce qu'il est justement un impeccable gâcheur de mots, un empileur consommé de fadaises, un collectionneur fanatique de catachrèses délavées et d'images jaunies. Autrement dit, Yannick Haenel fait tout ce qu'il faut pour suivre sa pente : être nul, écrire, écrire en étant nul, écrire nullement. On ne se refait pas si facilement l'ontologie, et quel besoin, pour Haenel, de chercher à progresser, puisqu'il est dignement fêté et récompensé en raison même de sa médiocrité ?
Clémentine Haenel, cacographe prometteuse je l'ai écrit, n'est pour l'instant pas grand-chose. Yannick Haenel lui-même n'est rien de plus qu'un petit soldat, certes incroyablement zélé. Il faut viser au-dessus bien sûr, il faut viser le marionnettiste qui mène au bal médiatique toutes ces figurines si commodément malléables, peinturlurées de couleurs criardes. Dans certains de mes plus effrayants cauchemars, je vois Philippe Sollers, boursoufflé comme une baudruche géante, trônant sur une pile monumentale de livres publiés dans sa collection, L'Infini, qui devrait être intégralement jetée au pilon, être vénéré béatement par des centaines de petits clones auxquels, parfois, il daigne jeter une page comme on jette une rognure d'ongle, page immédiatement mastiquée par les esclaves contrefaits, aussitôt digérée puis expulsée sans autre cérémonie, et alors de nouveau immédiatement dévorée par une armée de journalistes, zélés comme des cloportes, qui se chargent de répandre la bonne nouvelle jusqu'aux confins de la galaxie germanopratine : Philippe Sollers a publié un nouveau livre, et l'on s'étonne que la Voie Lactée juge utile de ne pas modifier très sensiblement l'axe de sa rotation !

Clémentine Haenel escalade brillamment un Himalaya de platitudes, mais Yanick ne s'en laisse pas compter

Que l'on ne me reproche pas de trop évoquer Yannick Haenel et de m'attarder sur la passionnante question de sa parenté réelle ou supposée avec Clémentine Haenel car, vraiment, il importe d'être minutieux au moment de tenter de faire comprendre que toute cette lie à prétentions littéraires, en France du moins, a un seul père, sors d'une unique bouche d'agout. Revenons toutefois à Clémentine qui aime les cuisines du monde et les livres pour adolescent boutonneux, avec Mauvaise passe qu'un lecteur anonyme pour Squirelito (autrement dit, Petit écureuil, cet animal sympathique se signalant comme on le sait par une minuscule boîte crânienne) qualifie de dantesque. Un premier indice, amusant remarquons-le, nous permet d'établir une filiation directe, fût-elle symbolique, entre ces deux producteurs attitrés de navets, Clémentine la jeune première et Yannick le vieux fat habitué à toutes les grimaces, Clémentine ayant réussi le prodige de décanter, dès son premier roman auprès duquel les productions complètes d'Annie Ernaux et de Christine Angot, ce double Everest de consternante platitude, se liquéfieraient de jalousie, toute la nullité si patiemment accumulée par Yannick livre nul après livre nul, comme si lui aussi se proposait d'escalader le plus haut sommet de la médiocrité, et cela en dépit même du danger que constituent les avalanches, parmi lesquelles notre alpiniste du lieu commun a l'habitude d'évoluer. C'est comme si toute l'haenelitude de Yannick ayant été d'une certaine façon stratifiée en épaisses couches de lieux communs et de bêtises sentencieuses, de phrases creuses roulant des yeux vers un heideggérisme de comptoir biberonné par le bon Gérard Guest, c'est donc comme si toute cette mélasse, Clémentine la brave, elle, avait réussi à la densifier miraculeusement en une poignée de phrases simples, encore plus simples que celles de Yannick Haenel, comme si ces phrases creuses étaient réduites non pas à leur squelette mais à quelques os réduits en poudre et qui tiendraient aisément dans une main d'enfant. Pauvre Clémentine dont la carrière pourtant prometteuse de cacographe pardon, d'écrivaine, se voit ainsi irrémédiablement compromise ! C'est qu'une telle redoutable aptitude à la condensation ou à l'aplatissage fera germer, comme des champignons sur du bois pourri, les embûches : quand on a, dès le principe, écrit un livre aussi mauvais et vulgaire, platement vulgaire, dantesque si l'on veut dans sa platitude que Mauvaise passe (premier roman que Gallimard a comme il se doit refusé de m'envoyer malgré un service de presse plus que diligent à d'autres occasions, disons moins commerciales), comment parvenir à se dépasser, c'est-à-dire, en l'occurrence, à écrire quelque chose d'encore plus imparablement mauvais ? D'un seul coup de crampon, Clémentine Haenel a escaladé la face la plus escarpée du K2 du truisme, alors que, péniblement, en soufflant comme un diable incendiaire plongé dans de l'eau glacé, Yannick Haenel s'évertue à atteindre toute la première corniche, celle où le bon François Meyronnis, arborant son éternel chandail en poil de chameau et ses lunettes de soleil en plastique, a installé sa chaise longue pour y déguster un vin chaud bien mérité, et jeter un regard en apparence seulement distrait sur le sommet inaccessible, sur lequel Philippe Sollers finira bien, devenue momie radotante, par planter son fanion mité mais mille fois rapiécé.

Il faut bien vendre mon bon Monsieur ! Yannick Haenel et Philippe Sollers, encore eux...

Il faudra sans nul doute demander conseil à Yannick, voire solliciter une audience auprès du Roi Philippe Joyau qui, dans ces matières de cacographie et de babélisme de foutriquet, déborde d'une science de Sphinx. Notons tout de même la belle capacité de Clémentine à flatter dans le sens du mauvais livre de prétendus grands éditeurs, comme l'un des plus surestimés d'entre eux, Paul Otchakovsky-Laurens, ainsi que le montre ce très flatteur portrait, qui nous apprend, entre autres lumineuses fulgurances, que PO-L a publié «les livres qu’il aurait aimés avoir écrit» (sic, preuve qu'une khâgne ne vous apprend plus les règles de grammaire). De la même manière, Clémentine Haenel, dans son propre roman, nous livre quelques aperçus de ses fades goûts littéraires, Duras par exemple, en évoquant tel ou tel titre lu par son personnage de jeune femme paumée et, ô surprise, mentionne indirectement (cf. p. 122 : «Des renards pâles s'endorment dans leur jardin ou escaladent le toit transparent de leur véranda») l'un des plus mauvais livres de Yannick Haenel, Les renards pâles donc, que j'avais qualifié en 2013 de véritable imposture littéraire, tout comme l'était avant lui, du reste, l'ignoble Jan Karski que j'avais affirmé être, lui, un faux témoignage, un petit amusement de péquenot avec l'histoire.
Le bandeau racoleur apposé sur la couverture du premier roman de Clémentine Haenel affirme péremptoirement, comme un ordre qu'il serait impossible de procrastiner : Créez votre paradis, évident renvoi d'ascenseur au plus mauvais écrivain français hélas vivant, explorateur d'un paradis ayant la curieuse forme d'un entonnoir, ce qui permet au mage Sollers de se laisser glisser sans déployer le plus petit effort, et qui ressemble autant à celui de Dante qu'une phrase de Yannick Haenel peut être rapprochée d'une phrase d'un écrivain digne de ce nom. Nous savons aussi, cela se constate aisément, que le premier roman de Clémentine Haenel est édité par la maison qui, depuis sa première navrante navrure, a parié sur Yannick Haenel, même si la collection L'Arpenteur nous avait jusqu'à présent habitués à de vrais textes, comme ceux d'une Cristina Campo ou d'un Gustaw Herling, parmi tant d'autres grands auteurs. Ne vous inquiétez donc point, ce phénomène d'abaissement évident est absolument logique : la collection de La Pléiade s'est déshonorée en publiant Jean d'Ormesson, il fallait bien que ses consœurs en déshérence empruntent son sillage de vulgarité, n'est-ce pas, et nous proposent, d'ici quelques mois, les mémoires de Cyril Hanouna ? Ludovic Escande, directeur de L'Arpenteur, y songerait très sérieusement, même si ce dernier pourrait être doublé sur le fil du rasoir par Michel Drucker, jeune espoir de la littérature française.

Du côté de la critique, rien ne va plus (comme toujours)

Même si je ne supposais entre Clémentine et Yannick aucun lien de parenté, tel article aussi ridicule que sot, pour Le Salon littéraire, n'en parlerait pas moins d'une jeune scribouilleuse se devant d'être à la hauteur de la bassesse littéraire si je puis dire de son père. Telle autre enfilade de clichés emperlés par un certain Gérald Rossi, pour L'Humanité, nous apprend que Clémentine s'est contentée, comme n'importe quelle écrivante (pardon, elle écrit, elle, écrivaine, c'est diablement plus chic) digne de ce nom, d'envoyer son manuscrit par la poste, Gallimard lui ayant répondu deux semaines plus tard figurez-vous, sans doute parce que le bon Yannick était le guichetier flegmatique ayant eu la chance insigne de mettre un coup de tampon faisant foi sur l'envoi tout gorgé d'espoirs juvéniles donc impatients.
Nous savons aussi, grâce à ce journaliste payé pour recueillir des informations, nous le voyons bien, dignes de la plus haute importance, que Clémentine est «adepte du roller», mais que, hélas, ses parents (dont au demeurant nous nous contrefoutons, sauf bien sûr s'ils ont leurs entrées dans le bureau du mage Sollers, ce que laisse supposer le crétin journalistique mentionné), n'ont pas su ou pu, les pauvres, lui «transmettre le virus du tatami», bien qu'ils aient réussi, et cela de façon incontestable, à faire de leur fille une naine littéraire, obligeant de la sorte le stratosphérique Yannick Haenel à daigner baisser son regard sur cette prometteuse auteure portant son prodigue patronyme.
Il est toujours amusant de mettre en regard le texte commenté et ses plus brillants commentateurs, comme Philippe Chauché pour La Cause littéraire qui, tous les matins, n'oublie jamais d'avaler une bonne rasade de sa potion à louanges, surtout lorsqu'il s'agit de célébrer un roman nul, voire de brosser dans le sens du poil le Nullissime. Voici le résultat de ce remarquable cordial : «Clémentine Haenel réussit un troublant premier roman, un livre qui ne vous laisse pas en paix, qui vous hante, par son style, sa manière de faire vivre cette romance échevelée, sa matière, toutes griffes dehors, poings fermés, et visage pâle qui va s’ouvrir sur une éclaircie, comme un lever de soleil après une nuit glaciale et terrifiante». Depuis que les cuistres se reproduisent entre eux, tous comme les clichés et les mouches à merde, nous savons qu'un grand livre est un livre qui non seulement nous hante mais ne nous laisse pas en paix. Enfin, et nous en aurons pour l'heure fini du tamisage de ces animalcules journalistiques, signalons qu'un certain Thierry Clermont parle, à propos de Mauvaise passe, d'une «dérive vertigineuse». Fort heureusement, l'intégralité de cet article est réservée aux abonnés, s'il en reste, du Figaro, qui peuvent constater toutefois, sans avoir besoin de débourser un centime d'euro, que la seule dérive vertigineuse qui provoque, il est vrai, une nausée permanente, est celle de ces plumitifs payés à ne strictement rien dire.
Voyons, plus précisément, de quoi il en retourne avec le style de Mauvaise passe, occasion, après cette longue captatio benevolentiae à la gloire de l'univers merveilleux de Philippe Sollers, de nous aventurer dans ce livre, sollersien en diable.

Clémentine dans l'impasse avec Mauvaise passe

Un certain Jérôme Avenas, auteur d'une chronique ridiculement comique de Mauvaise passe, n'hésite pas à enfourcher un des quatre destriers de l'Apocalypse pour vanter les mérites de l’écriture de Clémentine Haenel qui, paraît-il, «frappe par sa maturité». C'est d'ailleurs «parce qu’elle n’essaie pas d’imiter qu’elle parvient à toucher avec justesse. Les phrases sont courtes, incisives, mordantes, le rythme envoûtant. On ne peut que saluer le courage d’aborder avec tant de bravoure un tel sujet. La détresse humaine n’est souvent transcrite qu’à travers le pathétique. En mettant au jour la fragilité qui nous lie, Clémentine Haenel nous relie davantage.» Nous pouvons constater l'existence de deux curieux phénomènes, dont la régularité se vérifie avec une précision d'horloge atomique : un mauvais lecteur n'hésitera jamais à décalquer le non-style d'un mauvais livre qu'il a aimé, puisqu'il n'en a aucun lui-même. Un mauvais lecteur est alors, ainsi solidement amarré à son esquif de gaze, capable de se surpasser, en nous révélant une de ces vérités fondamentales sur lesquelles notre civilisation n'a pas fini de réfléchir, comme le fait qu'un lien serve à relier. En lisant cette lacrymale idiotie, j'ai été surpris, mais assez peu tout de même, tant j'ai la fâcheuse mais hélas consommée habitude de lire des chroniques de peu de poids. J'ai en revanche été sidéré en écoutant l'entretien que ce même Jérôme Avenas a enregistré avec Clémentine Haenel, lequel ne nous apprend strictement rien si ce n'est que ladite jeune romancière a une assez belle voix, ce qui n'est pas le cas de celui qui lui pose des questions d'une platitude abyssale. Nous découvrons dans cet entretien qu'il y a «quelque chose autour d'écrire la vie», mais aussi que «La Recherche de l'absolu [de Balzac] est incroyablement nul, ça [l]'insupporte», Clémentine, à la différence d'Aragon et de Céline, et qu'elle aime «quand les phrases vont droit au but».
La phrase préférée de ces jeunes pousses parfaitement interchangeables les unes avec les autres, Clémentine Haenel avec Alexandra Dezzi, Alexandra Haenel avec Clémentine Dezzi (et, d'ailleurs, qui se ressemble s'assemble) Gaston (Gallimard) avec Léo (Scheer), la phrase justement de Clémentine est courte bien sûr, parce que Clémentine est jeune et, surtout, parce qu'elle a les phrases, comme sans doute les idées, courtes, voire naines, et aussi parce qu'elle aime les phrases qui vont droit au but. Si j'étais méchant, je déduirais de cette millimétrique petitesse grammaticale l'indigence en revanche maximale de ce style bréhaigne par lequel s'expriment, pardon, font la grande majorité de ces nymphettes toutes pressées d'être publiées et qui, une fois publiées, nous révèlent avec des roulements d'yeux qu'elles aiment les bars à tapas et la salade de concombre bio : «Il y a une volonté de faire mal à ceux que j'aime et qui m'aiment, pas tous, certains». Notons tout de suite que cette phrase, certes d'une banalité évidente, est longue, mais il faut toujours à Clémentine un galop d'essai, une période de rodage après laquelle, en somme, elle dépasse le point de patinage afin d'écrire en vitesse de croisière, ce qui donne alors, in extenso, attachez vos ceintures car cela décoiffe, ce genre de construction décroissantiste (le décroissantisme, quoi de plus logique, est l'ami du bio) : «Il y a une volonté de faire mal à ceux que j'aime et qui m'aiment, pas tous, certains. Peut-être tous. Je ne sais plus.» Ce passage est immédiatement suivi par un passage du même genre, autrement dit une phrase idoinement simpliste, ponctuée brutalement, puis complétée par une phrase sans verbe censée, du moins je le suppose, nous plonger dans des abîmes de réflexion, ou nous faire écrire, surtout lorsque l'on est un lecteur indigent, le genre de compliment évoqué plus haut : «Je ne suis pas lucide, pas forcément lucide. Je vois la scène, j'imagine les scènes. La possibilité du drame» (p. 16). Le voici donc, le style dantesque de Clémentine Haenel, la possibilité d'une écriture ou plutôt, la certitude d'un bâclage verbal, d'un ratage littéraire !
Un roman, même pour Clémentine Haenel dont nous constatons immédiatement, comme une vulgaire évidence journalistique, l'imparable génie livresque, le génie dantesque donc, est une écriture mais, et c'est sans doute là que cette jeune première va révéler son extraordinaire savoir-faire, une histoire. Celle de Clémentine Haenel est d'une simplicité biblique : une fille un peu névrosée dont nous ne savons presque rien, cultivant de morbides pensées écrit et, comme toutes les filles, du moins je le suppose, elle nous raconte des histoires de filles, voire des secrets de filles, ces secrets qui sont les mieux cachés du monde depuis que la compagne d'Adam a été extraite d'un de ses flancs phallocratiques. En voici une, tiens, d'histoire de fille, mais placée sous tous les regards, mignonnement proposée à notre odorat : «Il faut que je calme la nervosité. Très vite, l'urine me vient dans le bas du ventre. Elle en sort fluorescente. Je pisse beaucoup et j'ai l'impression que ma peau ne boit jamais assez. Elle est sèche, et craquelle parfois. Je la nourris pourtant abondamment de crèmes coréennes» (p. 17). Dante Alighieri n'a pas dit mieux et la face de la littérature eût pu être diantrement bouleversée si la jeune Béatrice avait pu badigeonner son séraphique visage de crèmes coréennes plutôt que de proposer un teint chlorotique au spectral explorateur des Enfers. Mesdames, vous savez en tout cas ce qu'il vous reste à faire si vous pissez trop et, conséquemment semble nous dire Clémentine Haenel, si votre peau se desquame mais, au cas où les crèmes coréennes vous sembleraient offrir un piètre gage de douceur à votre derme fragile, il vous reste la possibilité de mettre «de la crème blanche Nivea sur la totalité de [votre] visage en couches épaisses» (p. 21) ou, en cas cette fois-ci de problèmes pelliculaires, d'imbiber vos cheveux «de lait et d’œufs crus et en les enserrant dans du papier plastique» (p. 35). Nous apprenons aussi que l'héroïne de notre roman finit «systématiquement à la boulangerie bleue», où elle achète «un sachet de bonbons colorés et chimiques» (p. 18), et c'est peut-être telle notation qui fait écrire à un imbécile que le premier roman de Clémentine Haenel n'est pas sans parentés avec telle déambulation pornographique signée Georges Bataille. Mais ce n'est pas tout, car Clémentine Haenel, en notant quelques menus détails, sait ouvrir sous nos pieds des gouffres de significations et de correspondances subtiles : «J'ai passé des années à commander des menthes à l'eau que je ne buvais pas dans les bars», fâcheuse tendance que l'héroïne compense «en buvant des cafés au lait» (p. 24) et, après une nuit passée avec X. qui a les ongles noirs, nous constatons la présence de sang sur les draps blancs. Heureusement, «ça ne poisse pas, ça a séché, mais il y en a en quantité» car notre héroïne, qui n'est pas très distinguée remarque-t-elle fort à propos, a saigné du nez dans son sommeil, mais «il y a également le sang des règles» (p. 28) et, quelques pages plus loin (p. 46), la voilà qu'elle «pisse le sang» et qu'elle perd «des bouts solides». «C'est étrange» ajoute-t-elle, car elle en touche un, le fait «rouler entre [s]es doigts, malaxe est [est] un peu écœurée», cette scène magnifique étant conclue de la façon la plus digne : «alors c'est ça qu'il y a en moi». Oui, c'est cela qu'il y a dans le premier roman de Clémentine Haenel.
Le reste des aventures de l'héroïne de Clémentine Haenel est résolument passionnant, lorsqu'elle constate à la même page que, «dehors, il pleut quelque chose qui rafraîchit», et je n'hésiterais pas à taxer de malotru quiconque oserait faire remarquer à notre primo-romancière qu'il s'agit peut-être d'eau, car il faut laisser aux liquides leur poésie, et même au sperme que ladite héroïne avale (et, lorsqu'elle ne l'avale pas dans le cas de Z., elle le regrette, cf; p. 125), «la bouche pleine de chaleur» (p. 29), occasion de remarquer que, aux côtés de X., si elle «avale sans difficulté», elle doit en revanche s'obliger «à respirer», sans doute parce que son amant contraint cette jeune femme à former «un angle avec le bas de [s]on dos» pour pénétrer «[s]es fesses» (p. 32), à moins que ce ne soit parce que notre personnage éprouve quelques difficultés avec son anatomie, comme le laisse supposer ce passage révélateur : «Le dos-nu du maillot de bain noir laisse apparaître des os qui semblent flotter dans l'eau : c'est ma colonne vertébrale» (p. 30). Ce n'est pas Martine qui découvre la vie, mais Clémentine et cette découverte confondante d'originalité est digne d'être publiée par Gallimard.
Continuons à colliger des passages qui sont autant de trésors de style et d'étonnants aperçus sur la condition humaine, dont Clémentine Haenel nous révèle l'insurpassable richesse, tel ce moment où une porte d'entrée s'abat sur le pied de son héroïne qui se fait alors «l'impression d'un poulpe pris au piège» (p. 33), cet autre, riche de significations philosophiques insoupçonnables, où elle essaie de «coller des ventouses sur les murs de la salle de bain», lesquelles «ne cessent de tomber à [s]es pieds» (p. 38), tel autre encore durant lequel «des camions [lui] passent sur le corps» (p. 41), ce qui est un fort piètre événement si on le compare à ce moment de douce révélation où elle réalise que sa «tête est placée là où d'habitude [s]es pieds se reposent» (p. 44), situation rocambolesque qui est elle-même un événement même pas digne d'être noté si on le met en relation avec ce moment durant lequel la jeune femme, avec X., va aux toilettes qui sont «grandes, vides et lisses. Presque aseptisées. La musique, elle, assourdissante. Il laisse des traces en [elle] et [elle s']en moque», car elle aime «le sentir couler» (p. 50).

Mauvaise passe de Clémentine Haenel, ou lorsque Georges Bataille faisait pipi au lit

Nous voici arrivés au quatrième chapitre de ce roman d'un grotesque consommé qui n'en compte heureusement que neuf, lesquels comportent une série de poétiques paragraphes solidement espacés, dont j'ai donné quelques aperçus. Je m'en voudrais d'être accusé de partialité et de me voir jeté au visage l'accusation selon laquelle j'aurais soigneusement occulté les 80 pages restantes, riches d'aperçus lumineux, de belles et longues phrases s'enroulant comme des serpents autour d'une réalité par définition impossible à étreindre. C'est la raison pour laquelle je ne puis que céder à la tentation d'offrir aux nécessiteux quelques gouttes de ce précieux nectar distillé par la maison Gallimard, amoureusement récolté par mes soins et qui seraient après tout bien capables de rendre titubante une personne moins résistante que je ne le suis aux alcools les plus exquis. Pour le dire autrement : qui embrasse la noble profession d'explorateur des égouts de la littérature française ne saurait rebrousser chemin dès lors qu'il croise le premier cadavre gonflé et puant de rat crevé, fût-il tout droit sorti du bureau de Philippe Sollers. Il faut continuer à avancer, patauger dans la merde, au besoin jusqu'au cou, et laisser de la sorte un témoignage écrit de ce qui, en 2018, aura été publié par une maison d'édition prestigieuse, dans une collection de haute volée, et qui a pu passer pour un premier roman digne de ce nom, et même pour un beau roman, et même pour de la littérature dans le cerveau en forme de bidet de quelques lecteurs de pacotille.
Nous retrouvons notre héroïne rentrée à Paris, bien qu'elle ne se sente «pas au bon endroit dans [s]a tête» (p. 53), ce qui nous laisse assez vite augurer qu'elle va se retrouver enfermée à l'asile, puis en sortir, fêtant sa libération par ces «trois gouttes chaudes qui coulent le long de [s]es cuisses» toutes les fois (vingt, c'est beaucoup, on comprend qu'elle soit fatiguée) qu'elle va «pisser» (p. 64), et se mettant aussi net à dévorer des ouvrages sur Marc Dutroux, Francis Heaulme, Michel Fourniret et Monique Olivier qui sont ses préférés (cf. p. 67), sans oublier John Wayne Gacy. Les choses semblent aller de mal en pis pour l'héroïne de Clémentine Haenel qui, la pauvre, ne jouit même plus, et tout ça parce que «le pommeau de douche a été changé» (p. 69) alors que «les filles qui disent aimer l'odeur des livres [l']ennuient et [lui] donnent envie d'éclater leurs têtes contre des murs» (p. 72), notation gratuite, comme le sont toutes celles qui émanent ce texte indigent.
Certes, nous avons vite compris, tant les panneaux indicateurs sont obligeamment installés sur cette autoroute de banalités cavernicoles, que la jeune femme peinte de si plate façon par Clémentine Haenel, déambulant dans un décor en carton pâte dans lequel le Jérôme de Jean-Pierre Martinet aurait désappris à écrire, avait non seulement un grain, de la taille d'une magnifique courge tout de même, mais aussi une fascination morbide pour la violence, une attention suspecte focalisée sur le fait de donner naissance à un enfant, qu'elle avait développé un goût pour le moins prononcé pour toutes les bizarreries, comme envers «ceux qui ingurgitent en un temps record des quantités monstrueuses de hot dogs» (p. 75), et aussi une fâcheuse tendance à exhiber ses écoulements les plus intimes (1), mais nous ne comprenons guère à quelle intention profonde, ou même, superficielle, strictement esthétique, ces thématiques obéissent qui ne forment pas un livre, n'entretissent pas un motif, mais sont bêtement juxtaposées les unes à côté des autres, à l'instar de ces phrases de sémantisme à peu près vide caractérisant la non-écriture de l'intéressée. Si Jérôme Ferrari a pu écrire un essai, Il se passe quelque chose, dont le contenu dément cruellement le titre, il ne se passe strictement rien dans la mauvaise passe où Clémentine Haenel expédie sa paumée à tendances meurtrières, mauvaise passe du reste dûment empruntée par d'autres jeunes premières telles que Cécile Coulon, que l'on nous présentait, naguère, comme devant révolutionner la littérature française.
La jeune femme de Mauvaise passe déclare se réapproprier le sale et en faire du banal (cf. p. 83) : fort bien; plus loin (p. 122), elle constate que personne ne la baise et que ça lui manque : parfait, et nous pourrions trouver un exemple de pareille incrustation de truisme à chacune des pages du roman, mais un roman n'est pas la morne et répétitive collection de vignettes criardes, se voulant crépusculaires et vaguement inquiétantes, sauf peut-être pour Ludovic Escande. Pourquoi aligner tant de notations ridicules et, quand elles ne le sont pas, sans le moindre sens, comme le fait de savoir, encore et encore que, quoi qu'elle fasse, même lorsqu'elle se trouve à Kiruna en Suède, elle subit «des envies pressantes et répétées d'uriner» (p. 123) ? Je crains que le second, voire deuxième hélas roman de Clémentine Haenel, s'il se met à figurer un personnage masculin, ne s'attarde sur les caractéristiques fort irritables de son colon, à moins qu'il ne privilégie une étude phénoménologique de son gland. Est-ce donc cela qu'écrire, pour Clémentine Haenel déjà considérée comme un écrivain prometteur par une poignée de consternants crétins, poignée qui, n'en doutons point, grossira, par la magie conjuguée de la puissance publicitaire de Gallimard et de leur insondable incapacité à lire ? Pour quelle cause inavouable aligner tant de sottises qui devraient intéresser une bonne psychothérapie plutôt que la littérature ? Notre héroïne se demande «à quoi rêvent les aveugles» (p. 79), finit «par pleurer en regardant un documentaire sur les obèses» (p. 111) alors qu'elle se trouve dans un avion de retour de New York (2), a «envie de saumon cru et de beignets frits à la banane» (p. 106), et nous nous demandons, nous, pour quelle raison sordide elle a cru devoir envoyer son texte à un ou plusieurs éditeurs, et nous nous demandons surtout comment un éditeur ayant pignon sur rue (3) a pu considérer ne point s'abaisser et se ridiculiser à le publier, et même à en faire la réclame, certes dans une collection qui n'offre strictement plus rien d'intéressant aux lecteurs, hormis peut-être Claudio Magris et Pietro Citati.

Notes
(1) «Le chien me suit partout, excité par l'odeur de mes règles» et «J'aime bien nettoyer les traces de sang qui collent entre mes cuisses», p. 73 ou encore, ce délicieux «Je lui souhaite de survivre à un choc toxique après avoir laissé un tampon mariner plus de quatre heures dans son vagin», p. 98. Nous retrouvons à la page 108 l'obsession de Clémentine Haenel pour l'urine, puisqu'elle déclare que son personnage féminin va «beaucoup pisser entre deux esquisses de Hopper». Quelques pages avant, nous apprenons que cette jeune femme a apparemment fait une fausse couche, cet incident nous étant livré sans le moindre commentaire, ainsi que tous les autres événements ponctuant la vie de cet ectoplasme stochastique qu'est l'héroïne de Mauvaise passe.
(2) Nous sommes stupéfaits d'apprendre que ledit avion vole à «plus de douze mille kilomètre de haut» (p. 107), le manque d'oxygène dans lequel évolue ce prototype ultra-secret expliquant donc assez bien le délire qui a emballé, peut-être irrémédiablement endommagé les neurones de Clémentine Haenel. Moi qui croyais que Gallimard était l'une des rares maisons d'édition obligeant ses auteurs à passer sous les fourches caudines d'un relecteur-correcteur ! Autre hypothèse : le manuscrit de Clémentine Haenel a été relu, mais nul n'a vu qu'un avion classique ne volait qu'à une altitude supérieure à comprise entre 9 et 11 kilomètres !
(3) Soyons généreux dans notre mépris : ce ne sont pas les livres des grands éditeurs, ou même des petits, auréolés d'une fallacieuse réputation d'excellence, qui méritent d'être conspués, mais aussi les premiers romans que, paraît-il, la caste eunuque des journalistes s'évertue à ne point souiller. Foin de ces pudibonderies car, pour un grand premier roman comme Du temps qu'on existait de Marien Defalvard, j'en connais au moins deux mauvais, comme Fantasia d'Alexis Lucchesi aux ridicules éditions Tinbad, ou encore 111 d'Olivier Demangel aux éditions de la Fanfare.

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