Quatre animaux fabuleux de Sir Thomas Browne (02/09/2021)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
Browne.JPGDe Sir Thomas Brown, gardons à l'esprit qu'il naquit le 19 octobre 1605 et mourut très exactement à 77 ans d'écart de cette mémorable date, soit le 19 octobre 1682, coïncidence remarquable qui fascina l'auteur, à tel point qu'il l'évoqua plusieurs fois dans ses propres écrits, l'interprétant, non : cherchant à l'interpréter comme s'il s'agissait d'une espèce de code qu'il fallait à tout prix casser, ne serait-ce que pour tenter d'en extraire la preuve, moins que cela à vrai dire : le signe, sans doute imparfait mais pas moins représentatif d'un prodigieux ordonnancement de l'univers.
D'une certaine manière, cette troublante coïncidence fait partie, aux yeux de Thomas Browne, de ces rébus qu'il importe avant tout de soumettre au feu de la sagacité intellectuelle, surtout la sienne, constamment aiguisée en se frottant aux sujets les plus étranges et dignes d'attention, à l'instar de ces autres questions, que cite, admiratif, Borges quelque part, à moins que ce ne soit George Steiner, il faudrait vérifier ce point, sauf à accroître de mon propre fait la somme prodigieuse des imprécisions et des approximations, si ce n'est celle, haute et massive comme des milliards d'Himalayas fondus en un seul bloc, des erreurs : «Quel fut le Chant des Sirènes, ou quel nom prit Achille lorsqu’il se cacha parmi les femmes, la Question, pour difficile qu’elle soit, laisse place à la conjecture» (1). Je sais, en tout cas, et je suis certain de ne pas faire d'erreur, que W. G. Sebald mentionna longuement Thomas Browne dans ses magnifiques Anneaux de Saturne, ce qui n'étonnera guère que les lecteurs ne sachant rien de Sebald et de son goût mélancolique pour les déambulations qui ne mène (apparemment seulement) nulle part.
Dans sa superbe préface aux Quatre animaux fabuleux publiés chez ce même éditeur, Patrick Mauriès évoque tel autre épisode fascinant de la vie de Thomas Browne ou plutôt, de sa survie post-mortem, car il n'y a aucune raison pour que le caractère d'étrangeté ayant frappé une vie insigne se dissipe après sa disparition. Voyez ainsi comment, à propos d'un thème pourtant résolument humble (mais, certes, serti dans un texte consacré à l'existence du Phénix) ayant trait à l'évolution, depuis sa naissance jusqu'à sa mort, du papillon, Thomas Browne ouvre de profondes perspectives, qui elles-mêmes ne peuvent assurément qu'augmenter cette impression, moins gênante qu'amusante, que l'auteur n'est pas tout à fait sérieux, comme la déformation du lecteur moderne qui ne saurait décemment admettre qu'un homme intelligent perde autant de temps à statuer sur de chimériques hypothèses, alors qu'il ne verra aucun problème à ce que ce même homme, pourtant doué de conscience, puisse passer sa vie d'adulte à remplir de petites colonnes affichées sur l'écran de son ordinateur : «Quoique nous avouions que plusieurs animaux ont commencé par être vers, comme les Papillons, les Vers à soie, et touts les insectes en général, on ne saurait pourtant assurer que cette génération s'est faite par corruption, plutôt que par une diffusion spécifique et séminale qui retient toujours la figure de l'animal, quoiqu'elle soit cachée pour un temps sous des formes différentes. Et cela est également vrai des générations équivoques : de la corruption des grenouilles, il ne sortira que des Grenouilles. Si pourtant les animaux pourrissent, ils dégénèrent en vers, mais en vers qui ne les reproduisent pas. Il arriverait alors une confusion des productions séminales, et la vertu séminale qui a été le partage des animaux depuis leur création serait frustrée. L'Arche de Noé aurait été inutile, puisque dans cette hypothèse la mort au lieu de détruire ne ferait que repeupler» (pp. 69-70).
C'est en somme cette anecdote étonnante concernant les péripéties du crâne de Thomas Browne, que je laisse le curieux découvrir par lui-même s'il en a le souhait et désire méditer sur le devenir des cendres humaines, qui apporte une paradoxale illustration aux dires de l'auteur. Je cite ce passage, extrait, comme le premier, des Urnes funéraires (qui d'ailleurs, notons-le ironiquement, questionnaient gravement de la sorte : «Qui sait le destin de ses os, ou combien de fois il est susceptible d'être enseveli ?») : «L’ambition des anciens a même eu l’avantage sur nous; dans leurs efforts vers la gloire ils furent les premiers en date, si bien qu’ils ont aujourd’hui, avant le probable méridien du temps, largement accompli leurs desseins, par quoi les anciens Héros ont survécu à leurs Tombeaux et aux soins pris pour conserver leurs corps. Mais sur la tardive Scène de notre temps nous ne pouvons pas imaginer que la mémoire préserve nos momies, alors que l’ambition se souvient avec crainte de la prophétie d’Élie et que Charles Cinquième n’a guère espoir de vivre, à l’image d’Hector, les deux vies de Mathusalem. Et par conséquent, étant donné l’état actuel des choses, notre inlassable inquiétude quant à ce que durera notre mémoire paraît une vanité périmée et une folie dont le temps est révolu. Nous ne pouvons espérer vivre aussi longtemps par notre nom que d’autres ont vécu en personne […]. Il est trop tard pour être ambitieux. Les grands changements du monde sont accomplis, ou le temps est peut-être trop court pour nos desseins» (pp. 95-6). En fin de compte, nous pourrions forcer, à dessein bien sûr, le trait en affirmant que Sir Thomas Browne, en se lançant dans une quête frénétique du savoir, de l'érudition desséchante plutôt auraient objecté ses contempteurs, savait que jamais il ne pourrait égaler tel ou tel personnage historique célèbre qui jamais n'aura ouvert un seul livre mais aura marqué les mémoires par la grandeur de ses actions ou la hardiesse de sa stratégie guerrière.
Quoi qu'il en soit de cet épisode, le mot de la fin nous est donné par Thomas Browne lui-même lorsqu'il écrit : «Être lus dans de sèches inscriptions comme on en trouve dans Gruter, espérer l’Éternité grâce à d’Énigmatiques Épithètes ou aux premières lettres de notre nom, être étudiés par des archéologues qui se demandent qui nous fûmes, et que de nouveaux Noms nous soient donnés comme à beaucoup de Momies, ce sont de froides consolations pour Ceux qui cherchent à se perpétuer, même en Langages immortels» (pp. 97-8). C'est dans un langage bien sûr mortel mais qui, par les méandres dirait-on illimités dans lesquels il s'aventure à coup de concaténations aussi fantaisistes dans leur propos que rigoureuses dans leur articulation monocorde, tente de balbutier les premières lettres ou, avec un peu de chance et beaucoup de présomption, les premières syllabes du Livre qu'est le monde que Sir Thomas Browne a voulu se perpétuer, et que ma foi il n'a point failli à sa tâche.
Browne2.JPGQuatre animaux fabuleux (2), à savoir le Basilic, le Griffon, le Phénix et l'Amphisbène, est un très court extrait de l'énorme volume intitulé Pseudodoxia Epidemica paru en 2004 chez José Corti (3) qui contient, comme l'écrit notre excellent préfacier, «de quoi épuiser des générations entières d'érudits» (p. 12) puisqu'il s'agit dans ce livre comme dans tous ceux qu'a écrits l'auteur fantasque, à l'instar du si fascinant Thomas De Quincey ou du personnage emblématique de Méridien de sang de Cormac McCarthy, le juge Holden, d'amasser, «degré par degré, le plus grand nombre de faits possible dans l'espoir d'achever l'inventaire du monde», marque assurément d'un lecteur affligé d'une «soif hydropique et immodérée de connaissances humaines» (p. 18).
Rejoindre le Créateur suppose de débarrasser la scala creationis, autrement dit l'escalier de la création, de la poussière certes qui en recouvre les marches usées mais surtout de la tenture qui nous le dérobe, tenture prodigieusement solide composée de toutes les erreurs et négligences, de toutes les incohérences et fort banales imprécisions par lesquelles nous nous rendons coupable de négligence, considérons que l'ascension d'une marche représente l'effort d'une vie, alors qu'une marche, n'est-ce pas, ne fait qu'en précéder une autre, du moins dans ce sens de la progression.
Imaginer le monde comme un gigantesque escalier, «dont la dernière marche conduirait nécessairement à l'Être» (p. 17), indique le préfacier c'est, en montant sur chacune d'entre elles, tour à tour, patiemment, quitte même à revenir en arrière pour repartir de plus belle, adapter «son style à la surface et aux différentes facettes du monde» (p. 16), ce qui fait donc de Thomas Browne, comme c'est le cas nous l'avons dit du génial De Quincey, «un écrivain mythiquement excentrique et baroque» (p. 19) qui, comme celui-ci d'ailleurs, mais bien évidemment en le devançant, pratiquera avec exaltation l'analogie s'appuyant sur l'usage de la métaphore laquelle, dès lors, pourrait être considérée comme une espèce d'«analogie en acte [dessinant] le lieu où deux séries d'objets, deux régions de la création se croisent ou décussent» (p. 22), verbe assez peu commun dont je ne vous donnerai pas le sens, mais qu'affectionnait Thomas Browne.
De fait, comme l'écrit encore fort justement notre préfacier, le monde ne peut qu'apparaître comme une «mécompréhension de l'Intention hiéroglyphique» ou, plus originalement, comme une «hieroglihical fansie», quelque «folie hiéroglyphique» comme nous pourrions le traduire imparfaitement, et ces quatre textes extraits de Pseudodoxia Epidemica comme «une tentative de retour au sens vrai des choses» (p. 24).
Métaphore, analogie et aussi parataxe car, «en élaborant une trame de conjonctions, toutes équivalentes», «Browne crée chez le lecteur l'attente d'une résolution, l'illusion de la progression vers un sens», illusion qui bien sûr ne peut qu'être toujours déçue, «dans la mesure où la clause introduite, loin de se résorber, ouvre à l'infini sur une série d'autres modalités» (p. 28), son livre comme reflet du monde étant ainsi comparable à la bibliothèque de Borges (cette fois-ci, je suis certain de ma référence), «cristal réfléchissant l'infini des livres» (p. 36) mais aussi des erreurs méticuleusement consignées dans ce même ouvrage, qu'il fera ainsi survivre pour l'instruction voire l'édification des générations futures, si bien sûr nous sommes assez fous pour parier sur l'existence de cette absolue monstruosité que pourrait être la perpétuation de cette «petite secte (secrète) d'adorateurs de Sir Thomas Browne dont Valery Larbaud postulait l'existence» (p. 11) et dont, très modestement, nous avouons sans peine faire partie.

Notes
(1) Sir Thomas Browne, Les Urnes funéraires [Hydriotaphia, Urn Burial, or a Discourse of the Sepulchral Urns lately found in Norfolk, 1658] (préfacé et traduit de l’anglais par Dominique Aury, Gallimard, coll. Le Promeneur, 2004), p. 94.
(2) Sir Thomas Browne, Quatre animaux fabuleux (préface de Patrick Mauriès, intitulée Brownania, Gallimard, coll. Le Promeneur, 2004). Le texte est donné dans la traduction de Jean-Baptiste Souchay.
(3) Édité et traduit par Bernard Hoepffner avec la collaboration de Catherine Goffaux.

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