Le Livre des Machines, ou Erewhon de Samuel Butler précurseur du Jihad Butlérien (26/09/2021)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
Erewhon.JPGLe Livre des Machines est non seulement la partie la plus longue mais aussi la plus intéressante d'Erewhon, que Samuel Butler fit paraître à ses frais (et anonymement) en 1872 et qui, bien davantage que le reste de son livre assez directement inspiré des aventures de Gulliver telles que les imagina Swift, mérite le compliment qu'un des amis de Butler adressa à ce livre : «Le son d'une voix nouvelle, et d'une voix inconnue» (1), compliment d'autant plus mérité que le roman de Butler présente, à nos yeux, assez peu d'analogies avec un autre roman d'anticipation qui lui fut pourtant comparé, La race à venir d'Edward Bulwer-Lytton. Quoi qu'il en soit, l'ouvrage de Samuel Butler allait ouvrir un profond sillon au thème, aujourd'hui passablement éculé car il a été illustré des milliers de fois, de la révolte des hommes contre les machines, comme le montrent un roman comme La grève des machines qu'Antonin Seuhl fit paraître en 1924, bien d'autres textes encore que nous pourrions classer dans la rubrique des utopies régressives, dont Pierre Versins donne quelques exemples dans sa monumentale Encyclopédie de l'utopie et de la science-fiction.
Versins.JPGCe n'est évidemment pas un hasard si l'un des épisodes les plus fameux, bien qu'assez énigmatiques, évoqués dans la saga de Dune de Frank Herbert porte le nom de Jihad Butlérien, en référence interne à Serena Butler et, sans grand doute possible et bien plus légitimement, à l'auteur d'Erewhon lui-même, Samuel Butler. Frank Herbert eut l'intelligence littéraire, dirons-nous, de laisser cet épisode dans le flou, un flou que sans vergogne ses continuateurs, beaucoup plus épiciers qu'écrivains, s'évertueront à dissiper, en peignant sous de criardes couleurs (2) un événement qualifié sobrement de Grande Révolte dans le Lexique de l'Imperium (Terminology of the Imperium), et encore de «crusade against computers, thinking machines, and conscious robots» s'étendant sur près d'un siècle, événement qui mit en exergue le commandement de la Bible Orange selon lequel «Thou shalt not make a machine in the likeness of a human mind». Les lignes qui suivent, ne s'attachant pas à la suite, moins intéressante à nos yeux, que Samuel Butler donna à son livre (Erewhon Revisited Twenty Years Later fut publié en 1901) complèteront aussi, je l'espère, l'absence d'article spécifique consacré au Jihad Butlérien dans l'ouvrage volumineux, auquel j'ai participé, intitulé Tout sur Dune sous la direction de Lloyd Chéry, récemment publié par L'Atalante et Leha, curieux manque à vrai dire, mais il y en a d'autres par définition, auquel pallie en assez grande partie The Dune Encyclopedia et, je l'ai dit, trois volumes à peu près insignifiants donnés par le fils du romancier aidé de Kevin J. Anderson.
Nous savons que les trois chapitres constituant Le Livre des Machines proviennent d'un texte initial intitulé Darwin among the Machines, article publié dans The Press Newspaper le 13 juin 1863 à Christchurch en Nouvelle-Zélande. Attardons-nous sur ledit épisode, même si l'ouvrage de Samuel Butler mériterait que nous lui accordions plus d'attention, ne serait-ce qu'en évoquant plusieurs de ses thèmes comme les étranges théories propres aux monde des non-nés, Collèges de Déraison ou encore langage hypothétique, celui-là même qu'enseigne l'auteur du Livre des Machines, livre jugé extraordinaire par le narrateur, «où il prouvait que les machines finiraient par supplanter la race humaine et par acquérir une vitalité aussi différente de celle des animaux, et aussi supérieure à celle des animaux, que celle des animaux est différente de celle des végétaux et lui est supérieure». C'est ainsi que ses raisonnements, «ou plutôt ses déraisonnements, sur cette matière, furent si convaincants qu'il entraîna tout le pays dans son parti, et qu'on fit maison nette de toutes les machines dont l'invention ne remontait pas au-delà des deux cent soixante et onze dernières années, limite qu'on parvint à fixer à la suite d'une série de compromis» (p. 111).
Mook.JPGC'est en tout cas un demi-millénaire avant l'arrivée du narrateur en Erewhon qu'a eu lieu le fameux épisode révolutionnaire provoqué par ledit Livre des Machines, induisant une véritable guerre civile faisant rage «pendant de nombreuses années» et dont on dit même «qu'elle détruisit la moitié de la population», opposant les Machinistes aux Antimachinistes qui finirent par avoir le dessus sur leurs adversaires et les traitèrent «avec une dureté tellement inouïe que toute trace d'opposition fut anéantie» (p. 233), dureté propre aux fanatiques de toutes engeances.
Le Livre des Machines part d'un postulat simple, rigoureusement logique, qui est le suivant : «Le fait que les machines ne possèdent actuellement [...] que fort peu de conscience, ne nous autorise nullement à croire que la conscience mécanique n'atteindra pas à la longue un développement dangereux pour notre espèce» (p. 236), le reste de l'ouvrage, du moins les passages que le narrateur a décidé de traduire, détaillant la miniaturisation des machines, signe de leur perfectionnement constant, mais aussi l'accélération de leurs progrès, ce dernier point étant de loin le plus inquiétant. C'est d'ailleurs en évoquant la miniaturisation des machines que l'auteur recourt à l'une de ces comparaisons qu'il ne cessera d'utiliser dans son texte, et dont voici un exemple : «Les machines actuelles sont à celles du futur ce que les premiers sauriens étaient à l'homme. Les plus grandes d'entre elles diminueront probablement beaucoup de taille. Certains des plus bas vertébrés atteignaient des proportions bien plus énormes que celles qu'ont héritées d'eux leurs représentants actuels doués d'organismes supérieurs, et c'est ainsi qu'il est arrivé que les machines, en se perfectionnant, ont diminué de grandeur» (p. 240). L'accélération du progrès des machines elle aussi appelle une comparaison : «Aucune classe d'animaux ou de végétaux n'a fait, à aucune période du passé, des progrès aussi rapides» que les machines, raison pour laquelle ce progrès devrait être «jalousement surveillé, et arrêté pendant que nous pouvons encore l'arrêter» (p. 241).
Il est donc logique que l'homme finisse par devenir l'esclave des machines ou plutôt un très banal parasite de ces dernières car, tout comme il peut lui-même être considéré comme une ruche et un essaim de parasites, au point que nous avons quelque difficulté à «déterminer au juste si son corps est à lui ou s'il leur appartient», étant donné qu'il n'est qu'une «fourmilière d'un autre genre», il finira bien par n'être rien de plus qu'un «parasite des machines», un «affectueux aphidien chatouilleur de machines» (p. 244), une créature placée au plus bas de l'échelle de l'évolution, réduite à trouver sa subsistance en vivant aux crochets d'une autre, qui lui est nettement supérieure.
Notre auteur donne, de cette dépendance de plus en plus grande de l'homme aux machines, qu'il a pourtant créées, plusieurs illustrations comme celle-ci : «L'homme doit son âme elle-même aux machines; elle est un produit de la machine; il pense comme il pense, il sent comme il sent, grâce aux changements qu'on opérés en lui les machines, et leur existence est pour lui une question de vie ou de mort, exactement comme son existence est pour elles une condition sine qua non». C'est d'ailleurs pour cela que l'auteur ne demande pas «la destruction totale des machines» (p. 245), tout comme le Jihad Butlérien se contentera de n'éradiquer que les machines réellement savantes, nous allions écrire : parvenues à un degré de conscience qui finira par les transformer en nos maîtres implacables.
Nous sommes du reste déjà en grande partie soumis au règne des machines puisqu'étant «par elles-mêmes incapables de lutter, [elles] ont pris l'homme pour se battre à leur place : tant qu'il fait bien son devoir, il ne risque rien (du moins c'est ce qu'il s'imagine) : mais dès qu'il cesse de se sacrifier complètement au progrès des machines, c'est-à-dire s'il encourage les bonnes et détruit les méchantes, il est laissé en arrière dans la course de la concurrence industrielle, et cela signifie pour lui qu'il se prépare beaucoup d'ennuis de toutes sortes, et peut-être, qu'il va périr» (p. 246).
Ceux qui se consacrent «de toute leur âme à l'avancement du royaume mécanique» (p. 247) doivent-ils espérer quelque sympathie de la part des machines, une forme de remerciement, moins que cela, de tolérance méprisante ? Bien sûr que non ! Et il n'est sans doute plus très loin, craint l'auteur, le jour où ce n'est pas seulement de manière métaphorique que les machines se nourriront directement de l'homme pour ainsi dire car «ne sommes-nous pas en train de créer les êtres qui doivent nous succéder dans la suprématie terrestre, en perfectionnant tous les jours la beauté et la précision de leur organisme, et en leur donnant chaque jour cette puissance qui se règle elle-même et qui agit d'elle-même et qui finira par valoir mieux que n'importe quelle intelligence ?» (p. 248).
Continuant d'utiliser moult comparaisons pour asseoir son propos, ou bien «quantité d'analogies» (p. 250) comme il l'écrit, l'auteur du Livre des Machines nous met en garde contre le fait de considérer la machine «comme un objet unique», alors qu'en réalité «c'est une cité ou une société dont chaque membre est procréé directement selon son espèce»; nous ne devons pas faire l'erreur de voir «une machine comme un tout» et lui donner un nom et, donc, de l'individualiser, car nous ne devons jamais oublier qu'elle est composée, en fait, de parties. Quel est l'intérêt de cette mise en garde ? Nous montrer qu'un organisme aussi complexe qu'une machine ne naîtra pas d'une autre machine lui étant supérieure, comme un être humain naît de l'union de deux autres, mais de plusieurs, une infinité peu importe, toutes humbles, ridicules même, aucune n'ayant conscience d'une quelconque finalité, comme c'est le cas chez les parents s'accouplant en vue de procréer, toutes parfaitement façonnées pour accomplir une seule et unique tâche : ainsi, «le simple fait que jamais une machine à vapeur n'a été faite par une autre ou par deux autres machines de sa propre espèce ne nous autorise nullement à dire que les machines à vapeur n'ont pas de système reproducteur. En réalité chaque partie de quelque machine à vapeur que ce soit, est procréée par ses procréateurs particuliers et spéciaux, dont la fonction est de procréer cette partie-là, et celle-là seule, tandis que la combinaison des parties en un tout forme un autre département du système reproducteur mécanique, qui est quant à présent d'une complexité extrême, et difficile à voir dans son ensemble» (pp. 251-2).
Se modifiant de génération en génération, accroissant par cette voie fort darwinienne (3) leurs performances, les machines ne vont pas manquer de gagner en vitesse, accomplissant de fulgurants progrès en quelques décennies, siècles tout au plus, alors qu'il nous a fallu les «vicissitudes de beaucoup de millions d'années» pour faire de nous des hommes modernes, errances que nous mettrons en rapport avec «la rapidité avec laquelle l'organisme des machines est en train de se perfectionner» (p. 252), nous dépassant comme il se doit, jusqu'à ce que «nous ne soyons plus par rapport à elles, que ce qu'est le bétail de nos champs par rapport à nous».
Soloviev.JPGAlors, comme le montrent plusieurs exemples littéraires évoquant le règne de l'Antichrist comme celui de Soloviev, les machines nous traiterons avec bienveillance, «car leur existence dépendra, pour bien des choses, de la nôtre», mais cette bienveillance ne sera qu'une aménité de pure façade car «elles nous mèneront avec une verge de fer», même si «elles ne nous mangeront pas», car «elles n'auront pas seulement besoin de nous pour la reproduction et pour l'éducation de leurs jeunes, mais encore pour être à leurs ordres comme domestiques, pour récolter leur nourriture et la mettre à portée d'elles, et pour enterrer leurs morts, ou bien pour retravailler leurs membres morts et en faire de nouvelles formes de la vie mécanique» (p. 261). L'auteur insiste sur ce danger véritablement mortel pour l'homme : la Machine saura ne pas entrer directement en guerre contre lui car «notre esclavage s'approchera de nous sans bruit et à pas imperceptibles» étant donné qu'il n'y aura jamais, «entre les aspirations des machines et celles des hommes, d'opposition assez forte pour que les deux races en viennent à une guerre ouverte» (p. 262).
Que faire ? Proposer une solution point fanatique pour préserver la survie de l'homme ou plutôt, de celui qui désormais peut à bon droit être considéré comme un «mammifère machiné», autrement dit se débarrasser des machines et des perfectionnements techniques «qui ont été réalisés pendant les trois derniers siècles» car, alors, les hommes sauront bien maintenir sous leur dépendance «les machines qui resteront» (p. 263) ? C'est une voie mesurée qui refuse tout fanatisme destructeur, mais qui ne sera peut-être qu'une lamentable demi-mesure, comme le craint Roberto Calasso qui, dans L'innommable actuel, évoque telle «petite histoire» circulant dans les milieux de l'intelligence artificielle «à propos de gorilles inventifs qui, un jour, ayant créé l'homme, découvrent après coup qu'eux sont restés des gorilles» (4), Calasso.JPGsituation pour le moins cocassement délétère qui n'est pas ou plus forcément celle d'un avenir encore lointain puisque, pour l'essayiste italien, elle signe bien davantage le hic et nunc de notre condition présente, ce qu'il appelle l'innommable actuel. L'un des opposants à ce plan d'éradication mesurée avance un argument légitimant paradoxalement le plan de son adversaire puisque, à ses yeux, le danger existe réellement que les machines rendent «les hommes tellement égaux en puissance, et n'amoindrissent tellement la concurrence, que bien des personnes d'une constitution débile seraient mises à même d'échapper à la vigilance des autorités, et transmettraient leur infériorité à leurs descendants», cette raison, elle-même toute darwinienne, concernant donc la possibilité que «la suppression des efforts que nous sommes obligés de faire quant à présent, n'amenât un abâtardissement de la race humaine, et même que le corps ne devînt un élément purement élémentaire», l'homme lui-même, sur cette pente plus que glissante, «finissant par n'être plus rien qu'une âme et un mécanisme, plus rien qu'un principe (intelligent, mais dépourvu de toute passion) d'action mécanique» (p. 264), autrement dit un être inférieur à une machine.
C'est après ce passage que l'auteur évoque une hypothèse devenue, depuis, cliché richement décliné, que bien des ouvrages de science-fiction comme Soleil vert de Harry Harrison exploreront plus avant, tenant aux différences et modifications drastiques, y compris dans leur apparence même, découlant de la place sociale des individus en fonction de la classe à laquelle ils appartiennent, les riches pouvant, bien plus facilement que les pauvres, s'extraire de «ce vieil ennemi philosophique, la matière, le mal inhérent et essentiel», qui est perpétuellement «attachée au cou du pauvre et l'étrangle». C'est ainsi que pour le riche, «la matière ne compte pas» puisque «l'organisation perfectionnée de son système extra-corporel a libéré son âme», ce qui ne saurait être le cas du pauvre (p. 265).
Dune.JPGSerait-ce dire que c'est le pauvre qui, plus vite que le riche, sera soumis à la domination aussi douce qu'implacable des machines ? Samuel Butler ne répond pas à cette question, se contentant, par le biais de son narrateur et traducteur du Livre des Machines, de nous indiquer que des guerres civiles ont éclaté dans Erewhon, «qui conduisirent le pays à deux doigts d'une ruine totale, mais dont le récit dépasserait le cadre de cet ouvrage» (p. 266), ellipse dont Frank Herbert saura se souvenir, qui lui-même fixa le cadre temporel de son Jihad Butlérien quelques milliers d'années avant que ne débute l'histoire proprement dite de Dune, et fit dire à l'un de ses plus fameux personnages, Leto II Atréides appelé le Tyran, qu'il était une façon radicale de lutter contre «une attitude favorable aux machines", dans lesquelles les humains avaient fini par mettre «de quoi usurper notre sens du beau, notre indispensable individualité qui est à la base de nos jugements vivants».

Notes
(1) Samuel Butler, Erewhon (traduction de l'anglais par Valery Larbaud, Gallimard, coll. L'Imaginaire, 2005), p. 39, dans la Préface de l'édition révisée donnée par l'auteur en 1901.
(2) Par le biais de trois ouvrages, La Guerre des Machines, Le Jihad Butlérien et La Bataille de Corrin écrits à quatre mains ou plutôt pieds par Brian Herbert et Kevin J. Anderson.
(3) Butler affirme de l'auteur du Livre des Machines qu'il divisait ces dernières «en genres, sous-genres, espèces, variétés, sous-variétés, et ainsi de suite», démontrant même «l'existence de liens de parenté entre des machines qui semblaient n'avoir pas grand-chose en commun et prouvait qu'un bien plus grand nombre de ces liens avaient existé, mais qu'ils avaient disparu par la suite» (p. 253).
(4) Roberto Calasso, L'innommable actuel (traduction de l'italien par Jean-Paul Manganaro, Gallimard, coll. Du monde entier, 2019), p. 89.

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