Que fait Frédérique Toudoire-Surlapierre pour la critique ? (17/09/2009)

Kazimir Malevich, Composition suprématiste. Blanc sur blanc, 1918. Museum of Modern Art, New York.


Rappel
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51yjIsDjcSL._SS500_.jpgÀ propos de Que fait la critique ? de Frédérique Toudoire-Surlapierre, publié par les éditions Klincksieck, 2009.
LRSP (livre reçu en service de presse).


Je me demande si les éditeurs ne devraient pas demander aux universitaires, avant de publier leurs très savantes et souvent bien inutiles études, s'ils savent écrire. Je me doute que la réponse scandalisée de nos savants serait quelque chose comme : mais bien évidemment que je sais écrire, puisque je suis universitaire, monsieur, pour qui me prenez-vous donc ?, mais, étant d'un naturel sceptique, je n'aurais pas peur de leur demander des preuves confirmant leurs prétentions.
Écrire : non pas faire à tout prix entrer de petites citations d'auteurs (il y en a beaucoup dans ce livre et c'est une chance puisque c'est encore ce qu'il y a de plus intéressant) mais pratiquer un exercice dans lequel les plus grands critiques, comme Barbey d'Aurevilly, Sainte-Beuve, Du Bos ou Thibaudet, Béguin, se sont illustrés. Car un grand critique est aussi, permettez-moi de le rappeler, bien souvent un grand écrivain, proposition qui exclut d'emblée deux des références systématiquement citées par notre auteur : Roland Barthes et Gérard Genette. Ce petit livre du reste pas inintéressant si l'on est un passionné de la critique littéraire, flanqué d'une couverture parfaitement inepte présentant un mur couvert d'affiches électorales, manque de cohésion puisqu'il est composé de 50 (pourquoi pas 25, 75 ou 100 ?) questions que tout honnête homme est en droit de se poser sur la fonction critique.
À ce manque de cohésion dû au format de l'ouvrage s'ajoutent deux horreurs : l'habituel jargon propre aux cacographes (1) doublé d'un tic monstrueux qui consiste à insister systématiquement sur les mots dont on veut être bien certain que le lecteur les comprendra plutôt deux fois qu'une (2). J'avoue que, de longue mémoire de lecteur, c'est bien la toute première fois que j'ai reniflé d'aussi près un de ces fragments de coprolithe dont l'apparence est trompeuse puisqu'ils ont l'air de crottes fraîches. Je m'en suis écarté avec prudence mais rien à faire : comme un cabri, Frédérique Toudoire-Surlapierre les a répandus par petites giclées de minuscules sphères sur tout son parcours, ce qui fait qu'il est, certes, fort aisé de la suivre mais, après tout, son ouvrage s'adressant, je le suppose, à un public d'étudiants qu'il s'agit de ne point effrayer à la vue des monstres sur lesquels ils mèneront bientôt leurs propres expériences, les balises se doivent d'être nombreuses.
Autre péché habituel des ouvrages universitaires : ils se drapent sous la toge raidie à l'amidon herméneutique qui n'est que le prétexte (toge prétexte, écrirait Frédérique si elle avait de l'humour, ce dont je la suppose bien évidemment dénuée) pour adopter une position neutre, survolant d'une hauteur stratosphérique nos labiles lectures et lamentables orientations, nos choix vestimentaires pour le moins condamnables puisqu'ils ne dépendent que de notre mauvais goût qui, en matière esthétique, tout étudiant sait cela, n'a eu que fort peu rarement la chance d'avoir été réveillé de son sommeil dogmatique. C'est peut-être cette ridicule compulsion à la neutralité qui provoque la non-écriture de pareilles phrases, aussi laides que confondantes de banalités : «Inutile mais nécessaire, la critique est un défi, elle piège celui qui en est le destinataire parce qu'elle est un écart voire une incartade, l'opinion qu'elle délivre est une prise de position, un à-côté de la littérature qui lui permet de motiver ses mouvements d'extraction et d'exappropriation» (p. 24). J'ai dû rater, j'en ai bien peur, mon mouvement d'exappropriation (non-extraction). Le livre de Frédérique Toudoire-Surlapierre se prétend objectif et, bien sûr, il ne l'est absolument pas même si, admettons-le, nous sommes, avec le livre de l'auteur, bien proche d'une «écriture au degré zéro [...] indicative, ou si l'on veut amodale» (3). Sans doute suit-il en cela les ridicules brisées de Roland Barthes auteur d'un Degré zéro de l'écriture qui eût dû le conduire, s'il avait lui-même accepté son contraignant cahier des charges, à ne même plus signer ses livres. Quel dommage tout de même qu'un manque aussi flagrant de parole !
En tant que fidèle disciple de son maître, Frédérique Toudoire-Surlapierre ne suit pas les règles édictées par sa propre méthode et n'est donc absolument pas objective. J'en veux pour unique preuve la façon pour le moins cavalière avec laquelle notre universitaire tranche le conflit, fameux, qui opposa Roland Barthes, auteur d'un calamiteux Sur Racine à Raymond Picard au sujet, justement, de Racine et de ce que l'on peut avancer sur ses pièces de théâtre sans sombrer dans le ridicule. Sans décortiquer les savants entrechats de cette passe d'armes qui connut, avec Serge Doubrovsky, son troisième duelliste répondant au pamphlet de Picard intitulé Nouvelle critique ou nouvelle imposture ? par Pourquoi la nouvelle critique ?, contentons-nous de relever l'adjectif que Frédérique Toudoire-Surlapierre accole à la position de Raymond Picard : quoi, vous ne le devinez point ? Allons allons, il s'agit d'un adjectif devenu nom qui, désormais, porte sur ses fragiles épaules le poids d'une condamnation suffisant à réduire en poussière mille Caïn. Cet adjectif est bien sûr le terme réactionnaire (cf. p. 86) qu'un autre idiot, probablement lui aussi universitaire, accola à un fameux texte, le Sartor Resartus de Thomas Carlyle très mal édité par José Corti.
Un ouvrage mal écrit, qui ne propose rien de plus qu'une perspective... point critique sur la critique littéraire, un ouvrage absolument pas neutre dans ses mises en perspective, sont-ce là les deux griefs majeurs que tout honnête lecteur serait en droit d'adresser à l'auteur ? J'en vois un troisième, probablement parce que je me pique d'exercer, tous les jours que Dieu fait ou presque, l'office de vigie évoqué par Sainte-Beuve à propos de la critique littéraire. Cet ouvrage est tout simplement et pour le coup réactionnaire dans son absence d'intérêt pour ce qui se pratique, en la matière qui nous intéresse, sur la Toile. J'ai donné plus haut l'essentiel des liens pointant vers mes textes se rapportant à cette question, pour le moins complexe, de la critique littéraire telle qu'elle se pratique depuis un petit nombre d'années sur la Toile. Frédérique Toudoire-Surlapierre, qui probablement n'a pas lu un seul blog depuis qu'elle est née, ne s'embarrasse guère de précautions lorsqu'elle évoque ce qu'elle assimile à une critique journalistique de la plus mauvaise eau, celle, trouble, qui provoqua une intoxication alimentaire au Gracq de La Littérature à l'estomac : «Quant au critique écrit-elle, lui revient le rôle de bonimenteur, chargé de montrer aux foules ce que la société possède de plus spectaculaire sous couvert de la divertir, pareil au bateleur des foires, il désacralise les figures littéraires et artistiques en les rendant vulgaires. Que tout le monde puisse donner son avis (à l'instar des blogs, derniers venus de la technologie médiatique [...]) participe de cette désacralisation culturelle» (p. 83, l'auteur souligne). Passons sur le fait qu'il eût été plus correct d'écrire blogueurs à la place de blogs, sur le fait, aussi, que c'est ne pas du tout connaître ce sur quoi on écrit que d'affirmer qu'un critique littéraire digne de ce nom, sur la Toile, se contenterait de donner son avis. Car enfin, même un Pierre Assouline, critique aussi prolifique que médiocre, ne se contente pas de donner son avis sur les livres qu'il lit et commente à une vitesse supra-luminique.
Le plus intéressant reste à venir qui prouve que notre auteur ne connaît, de la critique en ligne, que les sites les plus pléthoriques comme nonfiction.fr, une sorte de labyrinthe moins borgésien que stalinien : «Les informations des sites internautiques peuvent être intégrées à tout moment : elles sont à la fois perpétuellement obsolètes et perpétuellement remplacées. La critique ne joue plus son rôle sélectif ou heuristique, elle fait fi de l'élection, elle est participative et vise au contraire à l'expansion du collectif, de sorte que sa fortune tient à la propagation du multiple [...]» (p. 167). Je suis d'accord avec bien des points de cette analyse, qui me font penser que les sites collaboratifs sont voués à un échec à plus ou moins court terme parce que, dans ce domaine de la critique littéraire comme dans celui, sans doute, de la critique cinématographique ou d'art, nous sommes à la recherche, je le crois profondément, de voix plutôt que de ces ridicules collectifs que l'on dirait décongelés d'un réfrigérateur pour la dernière fois refermé dans les années soixante-dix et qui vous servent, lorsque vous leur demandez un plat concocté par un chef, une barquette Findus (4).
Reste que les toutes dernières phrases du livre de Frédérique Toudoire-Surlapierre me semblent quelque peu grotesques, voire franchement ridicules. Voici comment l'auteur poursuit son analyse de la critique littéraire telle qu'elle se pratique sur la Toile : «La critique, passée au crible d'un écran, s'octroie un principe prééminent de virtualisation : la critique s'attache ainsi les pouvoirs de l'image sensible et en fait profiter son imagination, elle qui ne jurait jusque-là que par les facultés de la pensée. L'écran est visible, de sorte que ce qu'on y lit relève d'une perception à la fois réelle et virtuelle, activant la confusion entre visible et être lu. La critique profite et s'altère de ce principe : elle qui disait ou faisait lire ce qu'elle avait lu perd sa typicité verbale.»
Non, elle ne la perd absolument pas, ou si peu et, non encore, elle ne participe pas de la désacralisation culturelle évoquée par l'auteur.
Seuls celles et ceux qui ne savent pas écrire jouissent des prestiges de l'image plutôt que de ceux, infiniment plus exquis parce que retardés et éminemment médiatisés (à l'inverse de l'image, im-médiate), de l'écriture.
Seuls celles et ceux qui ne savent pas écrire (je vous l'accorde, cela fait beaucoup de monde, y compris et surtout parmi l'honorable corporation des critiques littéraires) peuvent être les parasites de la littérature : «Au-delà d’une opinion ou d’une émotion qui peuvent légitimement s’exprimer, la critique engage un discours qu’elle a besoin de prononcer – à partir d’un dialogue avec autrui. Position intermédiaire et réactionnelle qui révèle une part d’incomplétude. Face à ses fantasmes d’indépendance et à ses rêves de liberté, la critique ne tient qu’à ses propres limites, elle n’est (elle n’existe) que dans sa corrélation aux autres qui n’est pas seulement le goût d’une relation entre sujets mais qui révèle toujours (encore), en filigrane, la tentation de sa propre sujétion (aliénation) à autrui» (p. 97).

Notes
(1) Deux exemples de ce charabia universitaire, pp. 90 et 97 de notre ouvrage : «Réflexive, la critique convoque la propension reproductrice de l'activité pensive qui cherche à se reproduire, soit qu'elle répète la pensée d'un autre, soit qu'elle se lance à partir d'un modèle antécédent» et «le critique est une dissemblance qui se nourrit d'un même lui permettant de se distinguer.»
(2) Trois exemples parmi des centaines d'autres de ces doubles gifles (aller puis revers, écrirait Frédérique Toudoire-Surlapierre) qui ont marqué le visage du pauvre lecteur que je suis de plusieurs hématomes versicolores : «La préoccupation de Baudelaire porte moins sur le dit que sur le dire, tant la critique est concernée par l'énonciation et le style : au critique de soutenir son propos par une formulation fervente qui paradoxalement déclasse le langage (conformiste) en le poussant dans ses derniers retranchements» (p. 25). Ou bien : «Un fait semble acquis, la critique croise les démarches : l'une précise (mais étroite), l'autre vaste (mais vague)» (p. 33). Le comble du grotesque paraît atteint avec ce dernier exemple, p. 95 : «Prise (sic) dans les rets du monologue ou de la monodie, le critique court (prend) le risque [...].» Remercions (disons-lui merci) Frédérique Toudoire-Surlapierre de nous indiquer (montrer) aussi subtilement qu'elle (Frédérique Toudoire-Surlapierre) le fait le danger (euh... zut... le danger, non ! : l'écueil).
(3) Roland Barthes, Le degré zéro de l'écriture [1953] in Œuvres complètes (1942-1961), t. 1, Éditions du Seuil, 2002, p. 217.
(4) Ce qui me fait penser que le seul intérêt que je pouvais éprouver à suivre les bons travaux critiques d'un François Monti, c'était de le lire, lui, sans être obligé de devoir parcourir la prose indigente que certains de ses compères (pas tous, fort heureusement !) égrènent sur ce nouveau portail, un de plus hélas, un parmi des milliers d'autres qui, à mesure qu'il grossira, attirera des lecteurs de plus en plus pressés, réclamant les seuls textes qu'ils sont en définitive capables de lire.

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