Les «fantasmes obsessionnels» de Renaud Camus selon Jean-Yves Pranchère (06/04/2011)

Crédits photographiques : Felipe Dana (Associated Press).
Renaud Camus dans la Zone.

Jean-Yves Pranchère, avec deux autres personnes, Valérie Scigala et Emmanuel Régniez, sont à l'origine de trois procédures judiciaires contre moi. Ils ont fait appel de deux décisions rendues en ma faveur, au pénal et au civil, par la 17e chambre du Tribunal de Grande Instance de Paris. Je rappelle que l'examen de l'affaire au fond aura lieu le 6 octobre prochain, en ce même tribunal.
Le temps que je relise et amende ici ou là mon texte, voici que Jean-Yves Pranchère, sur le blog de son ami et co-plaignant Emmanuel Régniez/Simon Melmoth, a publié sa réponse à mes supposés contresens de lecture.

9782296446373_1_m.jpgÀ propos de Jean-Yves Pranchère, Tragique ou futilité anti-moderne ? Chateaubriand, Maurras, Renaud Camus, in Résistances à la modernité dans la littérature française de 1800 à nos jours (sous la direction de Christophe Ippolito, L'Harmattan, 2010, pp. 27-49).
LRSP (livre reçu en service de presse).

«Poursuivre mon «œuvre», tout en étant bien conscient qu’elle ne constitue une «œuvre» que pour moi, et pour dix ou douze personnes, en mettant les choses au mieux; et qu’aux yeux du monde elle n’a pas d’existence. N’en rien attendre, n’en rien espérer.
Simplifier ma vie. M’exposer moins. Disparaître, sans y mettre la moindre emphase, seulement en étant de moins en moins là – je le suis déjà si peu.»
Renaud Camus, Rannoch Moor, Journal 2003 (Fayard, 2004), p. 143.


C'est un de ces textes sans saveur ni odeur (1), absolument fonctionnels, que l'Université produit comme une poule de batterie produit (les amoureux de la langue françaises préféreraient, ici, l'emploi du verbe délicieusement suranné pondre) chaque année, machinalement, ses milliers d'œufs, une production absolument formatée qui ne brille ni par son style ni même par l'originalité de son propos. L'un et l'autre, style et originalité, paraissent d'ailleurs avoir été résolument écartés par l'auteur, Jean-Yves Pranchère, comme s'il s'agissait, à ses yeux, de deux billevesées qui seraient susceptibles de le distraire de son propos, une étude dite comparée (bien que notre professeur ait raison d'affirmer qu'une monographie fort épaisse ne suffirait pas à remplir cette tâche) entre trois auteurs, dont seul le dernier, Renaud Camus, nous intéresse.
Il nous intéresse bien peu du reste, si ce n'est en tant qu'indice révélateur de ce que nous pourrions nommer une étude à pièce rapportée, tant il est évident que l'écrivain, le diariste, le penseur politique (et, allez savoir, le futur ministre de l'Intérieur voire président de la République française) Renaud Camus nous apparaîtraient absolument nains si on les comparait, en profondeur, avec les deux autres auteurs convoqués par Pranchère, Chateaubriand et Maurras. D'où l'on verrait que le domaine où Camus est encore le plus intéressant est celui de la photographie auto-contemplative, à moins qu'il ne s'agisse là, démultiplié à l'infini, du visage d'une certaine France déliquescente, à court de souffle et crevant de trouille, repliée sur elle-même comme un idiot mental, ne bavant certes point, à la différence du malheureux, mais se piquant bien au contraire de corseter (le verbe entuber, littéralement mettre en tube, étymologiquement parfait, m'est venu à l'esprit, mais je l'ai écarté afin que l'on ne m'accuse point d'être insultant), dans une grammaire absolument rigoureuse, une pensée charriant un malodorant limon.
Cette pièce rapportée, qui jure comme la présence, sur une toile de maître, d'un gribouillage commis par un facétieux iconoclaste, doit donc faire sens, à moins de supposer que Jean-Yves Pranchère a écrit un texte pour ne rien écrire du tout, supposition ridicule à laquelle nous ne saurions accorder l'ombre d'un quelconque crédit, même si, à ses heures perdues, nous trouvons notre professeur écrivant.
«Le style n'est pas seulement l'expression de l'homme en général et de ses diverses facultés, il est quelquefois l'expression de l'écrivain lui-même et de son caractère, je veux dire, de la force relative de ses facultés et de l'usage qu'il en fait», affirme un écrivain que Jean-Yves Pranchère connaît bien puisqu'il s'agit de Louis de Bonald, dont l'ancien élève de l'École normale supérieure (Ulm), professeur agrégé et docteur en philosophie (nous apprend, fort utilement, la notice bio-bibliographique du livre) a établi le texte des Œuvres choisies (2) récemment parues.
Si nous avions du temps à perdre, peut-être nous amuserions-nous à l'aune de cette phrase bonaldienne à tenter de caractériser le style de Jean-Yves Pranchère bien que je doute que ce petit exercice se révèle très intéressant. On ne demande pas, après tout, à un professeur d'écrire comme écrit un écrivain, sans savoir où il va en fin de compte, avec la possibilité, inimaginable pour un professeur, de se laisser hanter et même dévorer par ce qu'il écrit. On demande à un professeur, à tout le moins, non seulement de savoir où il va, mais encore de nous expliquer l'originalité, ou l'absence de cette qualité, dans les textes des écrivains qu'il se propose d'étudier. Or, sur ce point, Jean-Yves Pranchère ne nous apprend absolument rien que nous ne sachions déjà : Renaud Camus, ayant contredit des milliers de fois tel propos de Rannoch Moor cité en exergue, n'est obsédé que par sa propre petite personne et les angoisses pour le moins répétitives qui la constituent, et ce fort maigre sujet d'étude, du moins une toute petite partie de l'œuvre de l'intéressé, la moins littéraire remarquons-le, est le but que s'assigne Pranchère en écrivant son texte, à charge contre Renaud Camus comme nous le verrons.
En fait, dans le cas qui nous occupe, il vaudrait mieux retourner la phrase de Bonald que nous avons citée contre le troisième terme de l'étude comparée de Pranchère, Renaud Camus donc, ce que n'a pas fait l'auteur, dans l'article qui ouvre un recueil d'études tout récemment paru et, malgré sa prodigieuse absence de style quel que soit l'universitaire considéré, pas complètement inintéressant.
Déchantons, et vite car, plutôt que la prose de Camus ayant au moins l'avantage, parfois, d'être drôle, c'est celle de Jean-Yves Pranchère, aussi inventive qu'un métronome de fabrication suisse, que nous allons commenter.
Examinons attentivement l'article de l'auteur intitulé, à la mode délicieusement informative de l'Alma Mater, Tragique ou futilité anti-moderne ? Chateaubriand, Maurras, Renaud Camus (3) qui, comme il se doit, nous donne la réponse à une question qui à vrai dire ne nous a jamais vraiment empêché de dormir, tant il nous semble évident que Renaud Camus, quelles que soient ses charges lyriques contre la dégénérescence de la culture et du peuple de France, est tout entier du côté de la futilité. J'ai été tenté, un temps, comme mes critiques plus haut indiquées en font foi, de considérer Renaud Camus comme un auteur véritablement obsédé par le sort de notre pays, de sa langue, de ses lettres, de sa culture, de sa beauté, de la communauté des aspirations et des valeurs qui le cimentent ou le cimentaient, plutôt que par une auto-contemplation maladive et confinant à un ridicule tout à fait prodigieux. Hélas, les derniers tomes de son Journal, à mesure qu'ils ne font plus que ressasser les habituelles virulences, parfois fort drôles et même justes, de l'écrivain contre le monde moderne, s'enfoncent dans les marécages si peu clairs d'un moi qui semble dévorer tout ce qui l'entoure, jusqu'à réduire l'existence de la France idéale à la superficie du terrain si bucoliquement innocent qui entoure le château de Plieux et protège celui-ci contre les hordes puantes des manants.
Ah oui, comme il doit faire bon y vivre, tout de même, dans cette modeste bicoque, où l'on sait parler un français châtié, où l'on prononce Gère, et non pas Gerse pour Gers, où une splendide cheminée seigneuriale pouvant accueillir deux sangliers et trois licornes mordore les couvertures des précieux incunables, que le moine sybarite et soldat Renaud Camus lèguera, une fois son corps enseveli dans une crypte profonde, une fois sa mission accomplie qui aura consisté à incarner, seul ou presque, l'innocence de la sagesse portée à sa flamme la plus pure, à une population qui ne saura, qui d'ailleurs ne sait plus lire que du Nothomb, du Gaudé et, pour les plus savants, du Enard !
Mais foin de lyrisme, penchons-nous plutôt sur le mécanisme à vrai dire peu complexe de l'article de Pranchère.
C'est de la façon la plus plate, j'allais dire : appliquée, que notre professeur introduit son sujet, en partant, scolairement, du titre de l'ouvrage collectif et en faisant remarquer que la modernité ne saurait être une espèce de rouleau compresseur monolithique broyant les innombrables résistances (p. 27), où qu'elles se trouvent. Pourtant, s'empresse-t-il d'ajouter en soulevant un paradoxe qui n'a d'autre existence que purement grammaticale, pourtant il nous faut bien constater que cette modernité aux mille visages (Condorcet, Hegel, Marx, Comte, Weber, Nietzsche, Habermas, Heidegger) avance sur les valeureux résistants comme s'il s'agissait d'une entité unique (p. 28) et, de fait, les écrase bel et bien.
Histoire de brouiller les pistes ou bien de citer de nouveaux noms et d'accumuler les notes, Pranchère nous affirme derechef que la notion de modernité est complexe, voire (de nouveau également) paradoxale (pp. 28-9) : effectivement, en lisant Pranchère, on «peut juger inextricable l'écheveau que forme» sa prose qui déploie en éventail, ou bien formant la roue du paon, une foule de définitions de la modernité et qui nous laisse, pauvres lecteurs, dans une désagréable suspension intellectuelle. En ne privilégiant aucune des définitions qu'il s'est contenté d'exposer, Jean-Yves Pranchère fait œuvre professorale fort maigre et, surtout, confuse. Notre introduction introduit peu de choses mais touille en revanche beaucoup de thèmes et les touille sans que nous sachions bien ce qui risque de sortir de cette marmite. Une définition peut-être, toute fumante et sacrément appétissante, de la modernité ?
Nouveau coup de théâtre (p. 29) : oui, la modernité, d'essence si difficile à définir, «pourrait bien constituer une unité homogène», à condition seulement que nous tentions d'en comprendre les ressorts par le biais du regard contraire, forcément anti-moderne. Enfin abordons-nous une terre où nous pouvons planter l'étendard d'une définition qui fasse autorité et claque au vent de l'assurance : «Comprise comme la recherche de la rupture toujours plus radicale avec la tradition, comme l'«insurrection de l'homme donnant dans l'exclusif se-vouloir de sa volonté propre» [Heidegger, Nietzsche], la modernité est le mouvement de ce «nihilisme» qui, pour des auteurs aussi différents que Joseph de Maistre, Nietzsche et Heidegger, se confond avec la logique de l'individualisme et de l'égalitarisme démocratique, avec le délitement des figures du sacré et de l'autorité» (p. 30).
Définition que celle-ci ? Rien de tel, qu'alliez-vous donc croire, lecteur si pressé de pouvoir, plus que conclure, avancer d'un millimètre dans ce chaos interprétatif, qu'il en enjamberait presque le parapet de sécurité, se moquant de monter sur le solide bateau de l'intrépidité universitaire, apparemment encalminé, pour feindre de s'élancer sur la «vaste mer où toute crainte abonde», comme le dit le poète ? Jean-Yves Pranchère, commentant ce fort maigre résultat auquel il est parvenu (soulignons ce résultat, puisqu'il semble avoir été l'occasion, coupable, de certain relâchement stylistique, avec la laide répétition du verbe atteindre, alors que nous n'avons strictement rien atteint...), remarque, mais un peu tard, que cette définition de la modernité n'est que négative, incapable, donc, «de rendre compte des forces positives et des énergies historiques qui seules ont pu porter les négations et les ruptures modernes» (Ibid., l'auteur souligne).
Allons-nous finir par nous élancer ? Point du tout, hardi matelot, il nous faut non point calfater notre esquif mais, une fois de plus, écouter attentivement la leçon que Pranchère nous répète depuis le début de son article, soit quatre pages en amont : «le monde moderne est le théâtre d'une décivilisation, d'un effondrement de la culture et de l'éducation, d'une effroyable massification des esprits, d'une destruction des diversités liées aux enracinements locaux et nationaux, d'une démoralisation, à tous les sens de ce mot, dont le symptôme est la disparition, avec les loyautés anciennes, des normes du respect et du bon goût» (p. 31, l'auteur souligne).
Nouvelle halte, saut de puce le long d'une côte que, décidément, nous risquons de ne jamais pouvoir quitter pour filer vers le grand large, si tant est que ce dernier ait jamais été notre destination : «Le discours anti-moderne s'avèrerait [...] n'être qu'une dépendance de la modernité qu'il refuse, tirant par négation tout son contenu du présent» (Ibid.).
Bien. Le polyptote versicolore ne trompera que les sots, c'est au moins la troisième fois que, ne parvenant pas à donner une définition de la modernité et donc de la notion qui s'oppose à celle-ci, Pranchère nous affirme que la thématique de l'anti-modernité n'est, en fin de compte, qu'une réaction.
Nouvelle page (32, donc) et, il fallait s'y attendre, nouveau paradoxe, histoire de relancer l'intérêt du lecteur le plus inattentif et paresseux, paradoxe aussi faux que le précédent, tenant en peu de mots : «parce qu'elle se fonde sur le constat de l'effondrement des hiérarchies, l'anti-modernité avoue son impuissance à y remédier».
J'ai beau relire cette phrase, je n'ai toujours point perçu la solidité de la concaténation qu'elle prétend établir car enfin, on peut constater l'effondrement des hiérarchies tout en se proposant, politiquement, socialement, religieusement, d'y remédier. Il n'est ainsi point étonnant de constater que Pranchère assimile cette ou plutôt ces tentatives de réinstauration d'un ordre hiérarchique avec une seule et unique réalité : «les compromissions, nous dit-il, avec l'esprit et la réalité du fascisme».
Je doute qu'il faudrait plus de quelques lignes à un historien pour balayer une affirmation aussi téméraire, ou plutôt, parfaitement fausse. Retenons toutefois que Pranchère fait de la déploration anti-moderniste un exercice, au choix, parfaitement futile ou (et, plutôt, les deux voies ne s'excluant point l'une l'autre) dangereusement fascisant. Si le fascisme est ou était une forme de futilité, quelle serait donc la forme dite sérieuse de l'autorité ?
Pour une fois que l'auteur avance un tout petit peu, après tant de détours et de faux paradoxes, une hypothèse de travail pas même originale, nous aurions aimé qu'elle soit moins ridicule même si, ma foi, cette affirmation nous sera d'un utile secours lorsque nous aborderons la partie de l'article que Pranchère consacre à Renaud Camus, esthète absolument futile ou bien dangereusement fascisant lorsqu'il s'aventure en terre politique, croit-il, alors qu'il ne fait que plaquer sa futilité sur sa conception de la politique (cf. p. 32) ?
Subtile transition : si l'esprit anti-moderne est futile, surtout lorsqu'il ose se prétendre penseur politique, c'est que la raison est toute simple, nous dit Pranchère. Ce n'est, en effet, qu'un écrivain, comme Maurras, d'abord critique littéraire avant que d'être théoricien de la restauration monarchique.
Ouf, nous y sommes, 6 denses pages après le début de notre article ! : «Chateaubriand, Maurras et Renaud Camus s'offrent comme «trois idées politiques» hétérogènes fournissant une illustration, une et diverse, des tensions qui traversent toute tentative de convertir l'anti-modernité littéraire en une véritable pensée politique» (p. 33).
Aventureuse affirmation, et ce quelles que soient les lourdes précautions oratoires (illustration une et diverse, qu'est-ce que cela signifie ?) prises par l'auteur, car enfin, poser une telle pétition de principe, c'est, soit ôter à ces auteurs leur dimension littéraire pour en faire de vagues thuriféraires d'un ordre qui n'est point celui dans lequel ils ont coutume de s'ébattre, soit affirmer que cette dimension littéraire ne saurait en aucun cas subsumer une réflexion d'ordre philosophique, voire, tout simplement, politique.
De fait, Pranchère ne consacre que quelques lignes, pas très intéressantes, au cas de Chateaubriand, préférant décocher toutes ses flèches contre le «si odieux» Maurras (p. 48), qu'il déteste visiblement, et qu'il déteste au point d'en oublier les légendaires prudence et neutralité universitaires. Je laisse au lecteur le soin de découvrir ces pages, préférant me borner à évoquer (enfin !) ce que Pranchère nous dit de la position de Renaud Camus, qui réapparaît dès la page 41, l'auteur de l'article invitant même celles et ceux qui voudraient avoir quelque aperçu sur cet auteur à lire l'article que Valérie Scigala lui a consacré dans le numéro hors-série de La Presse littéraire paru en 2007, oubliant au passage, au mépris des plus sommaires et tacites conventions universitaires, de citer le coordinateur dudit numéro spécial !
Ne tenons pas rigueur à Pranchère de cette évidente étourderie et admirons plutôt la sobriété avec laquelle il nous présente Camus qui est «l'auteur d'une œuvre romanesque originale, qui appartient de plein droit à la modernité littéraire, et qui se caractérise par la très complexe polyphonie de significations que crée en elle l'arborescence des associations et des citations» (p. 41). Autant dire que ce type de sentencieuses platitudes conviendrait à n'importe quel auteur à peu près intéressant, de Carlyle à Queneau, de Borges à Bolaño. Certains pourraient même affirmer, sans rire, qu'une telle phrase illustrant, ce n'est pas rien, la logique aristotélicienne, de compréhension fort réduite et d'extension quasi infinie conviendrait parfaitement à Mathias Enard, Christophe Claro ou même Éric Chevillard.
Autre banalité sous la plume de Pranchère qui, certes, doit quand même tenter de rendre compte de la sinistre aberration que représente la création, en 2002, du parti de l'In-nocence : «La fluidité du sens que produit le jeu des niveaux de langue est l'antithèse de la solidification des idées qu'exige toute action politique, orientée vers des objectifs précisément définis, soutenue par des maximes stables susceptibles de prendre forme de slogans» (p. 42). En clair, un politicien est rarement un bon écrivain.
Nous ne pouvons toutefois qu'être pleinement d'accord avec Pranchère lorsqu'il affirme que l'«attention portée par Du sens aux parcelles de vérité que pourraient contenir les erreurs d'autrefois a été remplacé par le ressassement d'un lamento, qui mobilise pour la dénonciation du monde moderne un petit nombre de thèmes catastrophistes» (p. 43, l'auteur souligne).
Et Pranchère de dénombrer les lignes de faille dans lesquelles, selon Renaud Camus qui, nous dit notre professeur, se rapproche de certaines des thèses de Maurras (cf. pp. 45-6), les fondations de la France sont d'ores et déjà en train de s'enfoncer : «la monté de l'insécurité qui accompagne l'incivilité ordinaire, l'effondrement du système éducatif, la disparition de toute culture générale [...], l'enlaidissement des villes et des sites, la dévastation des paysages, la surpopulation» mais aussi «le recul de la politesse, l'aplatissement du langage, le dépérissement de la littérature» (Ibid.), facteurs d'abaissement gravissime qui concourent à promouvoir l'unique posture moderne, le «soi-mêmisme» tant décrié par Renaud Camus (p. 44).
Le constat, bien évidemment, outre le fait qu'il n'est pas franchement original, est dramatiquement ridiculisé par l'auteur lui-même, Renaud Camus, dont à peu près chacune des lignes, chacun des propos, chaque photographie même, est une navrante illustration, sous d'apparents dehors de haute culture européenne bien plus qu'universelle (ou plutôt, mondiale, si l'on peut affirmer que la culture européenne reste, quoi qu'il en soit, un étalon encore valable de par le monde), du «soi-mêmisme» le plus exacerbé. Et Pranchère de viser fort juste lorsqu'il pointe la plus évidente contradiction qui gangrène l'œuvre de Camus : «On peut [...] s'étonner de la polémique menée contre l'idéologie «soi-mêmiste» par un auteur qui publie chaque année un nouveau volume d'un Journal où rien n'est caché de son «soi» le plus intime : l'étalement de soi sur des milliers de pages correspond mal à l'idéal par ailleurs affirmé d'une courtoisie littéraire qui tiendrait au respect des formes. L'idéal classique de la courtoisie imposerait plutôt la retenue du propos, la brièveté et le silence observé sur soi-même» (p. 46).
J'aime assez l'euphémisme employé par Pranchère ! Effectivement, n'importe quel lecteur de ce Journal peut confirmer qu'absolument rien ne nous est caché de l'intimité de Renaud Camus, qu'il s'agisse des aléas de sa vie de châtelain ou des désordres de ses entrailles les plus secrètes. Ainsi, tout se vaut, en fin de compte, dans les pages du Journal de Renaud Camus, tout est ramené à soi-même : grains de beauté à surveiller, plombages défectueux, plomberie qui ne l'est pas moins, clébard qu'il faut solidement rosser, notes de GDF trop élevées, à-valoir trop peu élevé, pratiques sexuelles préférées, désordres immarcescibles liés au fait qu'une couille pend plus lamentablement que sa voisine, etc.
Et Jean-Yves Pranchère d'enfoncer profondément le clou lorsqu'il écrit : «Pourfendeur de l'idéologie «soi-mêmiste» de la coïncidence avec soi, Renaud Camus rêve d'une France qui resterait elle-même : rêve d'autant plus irréel qu'il est formé par un écrivain incroyant, si indifférent aux traditions religieuses de son propre pays qu'il en oublie que l'identité française vieille «de quinze siècles» qu'il revendique [...] ne pourrait pas se définir hors du christianisme et devrait imposer un retour au catholicisme» (p. 47, l'auteur souligne).
Nouveau point de convergence avec Maurras sans doute qui, d'adversaire résolu qu'il était, dans ses premiers écrits, du catholicisme, finit par admettre qu'il constituait l'un des plus solides remparts contre le désordre. N'anticipons tout de même pas trop vite la fort improbable conversion de Renaud Camus au catholicisme car devenir ou redevenir catholique ou simplement chrétien, c'est d'abord, bien sûr, s'oublier et Renaud Camus, lui, c'est même sa marque de fabrique, ne s'oublie jamais.
Quoi qu'il en soit, à ce point de son analyse, Jean-Yves Pranchère se croit autorisé à appuyer son affirmation, déclarant : «La dénonciation d'un présent aux limites indéterminées [sur le mode d'un «discours catastrophiste d'ensemble», p. 47] s'adosse à la nostalgie d'un passé «idéalisé» voire «fantasmé» [notre professeur, p. 46, note 54, parle même des «fantasmes obsessionnels» et des «propos caricaturaux» de Camus] nous dit l'auteur (p. 48, il souligne) dont les contours sont indistincts» (Ibid.).
De sorte que, une nouvelle fois, Renaud Camus est littéralement condamné, certes en écrivant beaucoup et en prenant beaucoup de photographies de lui-même, à tourner en rond puisque sa «déploration littéraire de ces réalités [celles d'une France en capilotade] est constamment menacée d'une paradoxale futilité en même temps que d'une secrète complicité avec son objet adverse : la déploration qui se complaît en elle-même, la dénonciation qui se réjouit d'avoir raison participent de ce qu'elles croient refuser» (p. 48).
C'est donc assez mal parti, mon cher Renaud Camus, pour que votre petite entreprise politique loufoque, s'appuyant sur un sol friable et visant un ailleurs parfaitement immanentiste (4) puisse nous faire, au choix, détourner le regard de dégoût et nous pincer les narines ou bien rire de longues minutes, comme elle eût sans doute fait rire, selon Pranchère, un Chateaubriand qui lui, à votre différence, était en politique «partisan d'un réalisme libéral qui visait avant tout à éviter les déchaînements despotiques que peut produire l'élévation à l'absolu de l'exigence d'égalité (p. 48)».
Citons quand même les toutes dernières lignes de l'article de Jean-Yves Pranchère, qui sauvent finalement son texte de l'insignifiance tout en réduisant un peu plus à la portion congrue la position de l'«athée Renaud Camus» : «C'est chez Chateaubriand qu'on voit le mieux comment la résistance anti-moderne peut paradoxalement s'identifier à la modernité authentique : toutes deux désignent un refus de l'aplatissement du temps, de la réduction du présent à sa seule pointe instantanée ou immédiate, de l'étouffement des résonances des autres temps qui seules donnent au présent sa plénitude de temps et de possible éternité» (p. 49).

Notes
(1) Tragique ou futilité anti-moderne ? Chateaubriand, Maurras, Renaud Camus, in Résistances à la modernité dans la littérature française de 1800 à nos jours (sous la direction de Christophe Ippolito, L'Harmattan, 2010), pp. 27-49.
(2) Louis de Bonald, Du style et de la littérature (août 1806), in Œuvres choisies, tome 1, Écrits sur la littérature (Introduction de Gérard Gengembre, Éditions Classiques Garnier, coll. Bibliothèque du XIXe siècle, 2011, p. 144).
(3) L'expression d'anti-moderne, pas forcément moins problématique que le terme réactionnaire, aura au moins fait fortune en France, sous la plume d'Antoine Compagnon.
(4) À la différence, selon Jean-Yves Pranchère, de la position intelligente, à tout le moins réaliste, de Chateaubriand qui éprouva «le premier la crainte d'un monde d'où «l'ailleurs» serait absent» mais qui «savait, romantiquement, que l'ailleurs ne pouvait pas être donné dans le monde : il plaçait l'ailleurs en Dieu, et voyait l'éternité divine au cœur du temps» (p. 49).

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