Billy Budd, marin d'Herman Melville (10/03/2020)

Crédits photographiques : Aly Song (Reuters).
«Qu’êtes-vous en train de nouer là, mon brave ?
Le nœud, répondit l’autre brièvement, sans lever la tête.
Soit, mais dans quel but ?
Pour qu’un autre le débrouille, murmura le vieillard, en guise de réponse, faisant courir ses doigts de plus belle, le nœud étant maintenant presque achevé.»
Herman Melville, Benito Cereno (Flammarion, coll. GF, 1998), p. 107.



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On comprend assez vite pour quelle raison profonde Melville a intitulé son dernier texte, fascinant, récit interne. Certes, la critique savante brodera sur le statut, complexe, du narrateur omniscient (à une exception près : le moment où le capitaine Vere communique à Billy Budd sa sentence de mort) qui semble se promener, avec nous, sur et dans (d'où le terme «interne», p. 45) un navire, le Bellipotent, où se déroule l'histoire mais les petits jeux de focalisation ne nous intéressent guère s'ils nous empêchent de voir l'essentiel, l'essentiel qui est occulté et qui pourtant, selon le mouvement propre à l'hermétisme démoniaque génialement décrit par Kierkegaard, ne demande qu'à jaillir à la vue de tous grâce à un mot, un acte, un cri, un geste, afin que les murs épais de la prison infernale soient enfin, au moins une fois, percés d'un jour, pour qu'un minuscule rai de lumière défasse les ténèbres dans lesquelles gémit le condamné, celui qui est emprisonné dans l'in pace du démoniaque, ici le capitaine d'armes Claggart.
Je renvoie mes lecteurs à ce long article paru dans lesÉtudes bernanosiennes, où j'ai tenté d'appliquer à Monsieur Ouine de Georges Bernanos le concept si brillamment exposé par le philosophe danois.
Dans le texte de Melville, c'est Claggart qui, bien davantage que Billy Budd, ce représentant du Beau Marin sur lequel, en raison de son innocence aveuglante (1), il n'y a rien à dire, doit retenir notre attention, puisque ce dernier est le malheureux enfermé dans le cachot hermétique du démoniaque.
Rien à dire ? Certes, Billy Budd peut nous sembler, à première vue, un roc inaltérable qu'aucun filet d'eau, fût-il microscopique, ne semble pouvoir pénétrer et encore moins désagréger et pourtant... Pourtant, il y a la voix du beau Budd, dont «certain accent musical» semble être «la véritable émanation de l'homme intérieur venue sans obstacle du fond de son être» (pp. 32-3). Billy Budd, illettré mais qui, grâce à sa voix donc, «comme cet autre illettré le rossignol», compose parfois «lui-même sa propre chanson» (p. 42).
C'est pourtant cette voix-même qui est la preuve irrécusable que le Mal, en Billy Budd, a trouvé une faille par laquelle il s'est insinué, à un moment que le texte nous cache. Malgré toutes les réserves qu'exprime le narrateur de Melville sur le fait que «la doctrine de la Chute de l'homme» soit «si peu populaire» de nos jours (ibid.), c'est bien à celle-ci, donc à une raison d'ordre théologique que recourt le romancier pour expliquer de quoi il en retourne : «Bien qu'à l'heure du déchaînement élémentaire et du péril il fût tout ce qu'un marin doit être, sous l'influence d'un sentiment soudain et violent, sa voix, par ailleurs singulièrement musicale et qui était comme l'expression d'une harmonie intérieure, pouvait accuser une hésitation organique, en fait quelque chose comme un bégaiement ou même pire» (p. 43), et Melville de conclure l'évocation de cette légère disgrâce par une explication théologique classique qui, malgré son trait d'humour, est grave n'en doutons point de conséquences : «Sur ce point particulier, Billy était un exemple frappant du fait que l'archi-intrus, l'envieux trouble-fête de l'Éden, a toujours plus ou moins à faire avec tout chargement humain qui est expédié sur cette terre. Dans chaque cas, d'une façon ou d'une autre, il ne manque pas de glisser sa petite carte de visite, comme pour nous rappeler : moi aussi j'ai voix au chapitre ici» (pp. 43-4).
Nul besoin je crois de rappeler que la Bible aussi bien que toute la tradition patristique chrétienne ont donné au thème de la voix de Satan une importance insurpassable qui sera également prégnante dans la majorité des textes littéraires ayant donné un rôle au Tentateur, comme nous le voyons par exemple dans Le nègre du Narcisse de Joseph Conrad, où James Wait est le maître d'une langue diabolique.
Du reste, nous pourrions rapprocher telle notation de Melville de la très haute figure du Lord Jim de Conrad qu'elle contribuerait sans aucun doute à éclairer : «pareille nature [celle de Billy Budd], lâchée dans un monde plein de chausse-trapes et contre les subtilités duquel le simple courage inexpérimenté, malhabile et sans la moindre trace de hargne qui la défende, est de peu de secours; un monde où toute l'innocence dont un homme est capable n'est pas toujours faite, dans une conjoncture morale critique, pour aiguiser les facultés ou éclairer la volonté» (p. 70). Toutefois, Billy Bud semble moins paralysé que ne l'a été Lord Jim. Face au Mal même, il n'aura qu'une seule réponse : tuer l'offenseur inouï.


La suite de cet article figure dans Le temps des livres est passé.
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