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07/01/2012

Billy Budd, marin d'Herman Melville

Crédits photographiques : Aly Song (Reuters).

«Qu’êtes-vous en train de nouer là, mon brave ?
Le nœud, répondit l’autre brièvement, sans lever la tête.
Soit, mais dans quel but ?
Pour qu’un autre le débrouille, murmura le vieillard, en guise de réponse, faisant courir ses doigts de plus belle, le nœud étant maintenant presque achevé.»
Herman Melville, Benito Cereno (Flammarion, coll. GF, 1998), p. 107.



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On comprend assez vite pour quelle raison profonde Melville a intitulé son dernier texte, fascinant, récit interne. Certes, la critique savante brodera sur le statut, complexe, du narrateur omniscient (à une exception près : le moment où le capitaine Vere communique à Billy Budd sa sentence de mort) qui semble se promener, avec nous, sur et dans (d'où le terme «interne», p. 45) un navire, le Bellipotent, où se déroule l'histoire mais les petits jeux de focalisation ne nous intéressent guère s'ils nous empêchent de voir l'essentiel, l'essentiel qui est occulté et qui pourtant, selon le mouvement propre à l'hermétisme démoniaque génialement décrit par Kierkegaard, ne demande qu'à jaillir à la vue de tous grâce à un mot, un acte, un cri, un geste, afin que les murs épais de la prison infernale soient enfin, au moins une fois, percés d'un jour, pour qu'un minuscule rai de lumière défasse les ténèbres dans lesquelles gémit le condamné, celui qui est emprisonné dans l'in pace du démoniaque, ici le capitaine d'armes Claggart.
Je renvoie mes lecteurs à ce long article paru dans lesÉtudes bernanosiennes, où j'ai tenté d'appliquer à Monsieur Ouine de Georges Bernanos le concept si brillamment exposé par le philosophe danois.
Dans le texte de Melville, c'est Claggart qui, bien davantage que Billy Budd, ce représentant du Beau Marin sur lequel, en raison de son innocence aveuglante (1), il n'y a rien à dire, doit retenir notre attention, puisque ce dernier est le malheureux enfermé dans le cachot hermétique du démoniaque.
Rien à dire ? Certes, Billy Budd peut nous sembler, à première vue, un roc inaltérable qu'aucun filet d'eau, fût-il microscopique, ne semble pouvoir pénétrer et encore moins désagréger et pourtant... Pourtant, il y a la voix du beau Budd, dont «certain accent musical» semble être «la véritable émanation de l'homme intérieur venue sans obstacle du fond de son être» (pp. 32-3). Billy Budd, illettré mais qui, grâce à sa voix donc, «comme cet autre illettré le rossignol», compose parfois «lui-même sa propre chanson» (p. 42).
C'est pourtant cette voix-même qui est la preuve irrécusable que le Mal, en Billy Budd, a trouvé une faille par laquelle il s'est insinué, à un moment que le texte nous cache. Malgré toutes les réserves qu'exprime le narrateur de Melville sur le fait que «la doctrine de la Chute de l'homme» soit «si peu populaire» de nos jours (ibid.), c'est bien à celle-ci, donc à une raison d'ordre théologique que recourt le romancier pour expliquer de quoi il en retourne : «Bien qu'à l'heure du déchaînement élémentaire et du péril il fût tout ce qu'un marin doit être, sous l'influence d'un sentiment soudain et violent, sa voix, par ailleurs singulièrement musicale et qui était comme l'expression d'une harmonie intérieure, pouvait accuser une hésitation organique, en fait quelque chose comme un bégaiement ou même pire» (p. 43), et Melville de conclure l'évocation de cette légère disgrâce par une explication théologique classique qui, malgré son trait d'humour, est grave n'en doutons point de conséquences : «Sur ce point particulier, Billy était un exemple frappant du fait que l'archi-intrus, l'envieux trouble-fête de l'Éden, a toujours plus ou moins à faire avec tout chargement humain qui est expédié sur cette terre. Dans chaque cas, d'une façon ou d'une autre, il ne manque pas de glisser sa petite carte de visite, comme pour nous rappeler : moi aussi j'ai voix au chapitre ici» (pp. 43-4).
Nul besoin je crois de rappeler que la Bible aussi bien que toute la tradition patristique chrétienne ont donné au thème de la voix de Satan une importance insurpassable qui sera également prégnante dans la majorité des textes littéraires ayant donné un rôle au Tentateur, comme nous le voyons par exemple dans Le nègre du Narcisse de Joseph Conrad, où James Wait est le maître d'une langue diabolique.
Du reste, nous pourrions rapprocher telle notation de Melville de la très haute figure du Lord Jim de Conrad qu'elle contribuerait sans aucun doute à éclairer : «pareille nature [celle de Billy Budd], lâchée dans un monde plein de chausse-trapes et contre les subtilités duquel le simple courage inexpérimenté, malhabile et sans la moindre trace de hargne qui la défende, est de peu de secours; un monde où toute l'innocence dont un homme est capable n'est pas toujours faite, dans une conjoncture morale critique, pour aiguiser les facultés ou éclairer la volonté» (p. 70). Toutefois, Billy Bud semble moins paralysé que ne l'a été Lord Jim. Face au Mal même, il n'aura qu'une seule réponse : tuer l'offenseur inouï.
Revenons à la catégorie de l'hermétisme démoniaque telle que l'illustre Claggart. Nous pourrions rapprocher certains passages du texte de Melville du remarquable Peuple blanc d'Arthur Machen qui affirme que, à un certain degré de malfaisance, le Mal n'a pas besoin de se montrer et perdrait même, à le faire, son caractère diabolique : son action souveraine n'est jamais plus efficace que lorsqu'elle consume, dans le secret d'une âme, des passions inavouables.
Ainsi, la «dépravation» qui est celle de Claggart, un homme d'équipage à responsabilités qui aura vite fait de dénoncer Billy Budd au capitaine du navire en le traitant de comploteur, n'est pas de celle dont la prison ni le gibet regorgent d'exemples : «Elle s'enveloppe dans le manteau de l'honorabilité. Elle a certaines vertus négatives qui lui sont propres et qui lui servent d'auxiliaires silencieux. Elle ne permet jamais au vin de tromper sa vigilance. Ce n'est pas aller trop loin que de la dire sans vices ni menus péchés. L'orgueil phénoménal qui l'habite les exclut» (p. 78).
Poursuivons en donnant, dans ce long extrait, quelques-unes des caractéristiques que Melville prête à ce genre subtil de dépravation : «Mais voici ce qui, dans les cas remarquables, caractérise une nature aussi exceptionnelle : bien que l'humeur égale et le comportement discret de l'homme semblent indiquer un esprit particulièrement soumis aux lois de la raison, il n'en est pas moins en totale révolte contre elles dans son cœur, n'ayant apparemment à faire avec la raison que pour l'employer comme un outil ambidextre qui lui permet d'effectuer l'irrationnel. C'est-à-dire que, pour accomplir une fin qui, dans son atrocité effrénée, semble relever de la démence, il fera preuve d'un jugement froid, sagace et sain. Ces hommes-là sont des fous, et de l'espèce la plus dangereuse, car leur folie n'est pas continue, mais occasionnelle, suscitée par un objet particulier; elle est, par mesure de protection, secrète (2), c'est-à-dire repliée sur elle-même, si bien qu'alors même qu'elle est en pleine activité, un esprit normal ne saurait la distinguer de la santé [...]» (p. 79).
Et, juste après ces lignes, une nouvelle fois, Melville convoque les écrits sacrés, en l'occurrence la Seconde épître aux Thessaloniciens qui évoque (en 2,7) le «mystère d'iniquité» (ibid.).
Il y a donc une ruse, peut-être inconsciente, de la raison du dépravé Claggart, qui joue avec les apparences de la santé mentale pour mieux s'adonner à son vice profond, la démence d'une conscience tout entière vouée au Mal que Melville, par une comparaison saisissante, rapproche du scorpion : «Incapable d'annuler en lui un mal élémentaire, encore qu'assez habile à le dissimuler; percevant le bien, mais impuissant à y participer; une nature comme celle de Claggart, surchargée d'énergie comme le sont toujours de telles natures, n'a d'autre recours que de se replier sur elle-même et, tel le scorpion dont le Créateur seul est responsable, de jouer jusqu'au bout le rôle qui lui a été assigné» (p. 83). Remarquons que le satanique est créature de Dieu avant que d'être jouet du diable.
Est-ce dire que, selon la légende qui veut que le scorpion, encerclé, n'hésite pas à se piquer lui-même et ainsi se tuer, l'intention profonde du véritable dépravé est le suicide, par lequel il retourne contre lui-même la haine infernale qu'aucune victime extérieure ne saurait apaiser ? Oui, et des auteurs comme Bernanos d'insister sur le fait que l'essence impossible de Satan est un suicide constamment différé, une auto-dévoration qui jamais n'aboutit à la consomption finale, un astre noir qui n'en finirait pas de dévorer ses propres entrailles sans jamais pouvoir disparaître, une espèce de monstre stellaire ne parvenant même pas à se transformer en un trou noir qui, à tout le moins, signifierait sa disparition de l'univers visible (mais pas observable) en tant qu'entité.
Quoi qu'il en soit, Claggart, lui, sera tué, d'un seul coup de poing au front, par Billy Budd qu'il accuse, devant le très beau personnage du capitaine Vere, de fomenter, à bord de son bateau, la révolte. Les dernières secondes de vie de Claggart nous livreront la clé de son satanisme, son regard subissant «une altération extraordinaire», «la riche teinte violette» des yeux de «l'accusateur» (une des plus anciennes significations du mot satan, avant qu'il ne prenne une majuscule) «se troublant jusqu'à devenir un pourpre boueux», le «premier regard magnétique» de Claggart ayant été «celui du serpent qui fascine» alors que «le dernier fut comme l'embardée paralysante du poisson-torpille» (p. 114).
Finalement, Billy Budd, incapable de s'exprimer sans que son profond bégaiement ne trahisse son trouble et la révolte d'un cœur pur, fait la seule chose qu'il est possible de faire en pareil cas : détruire la source de la contamination, tuer Claggart, éteindre d'un seul coup le «diabolisme incarné» (p. 146) de cet homme, cette action aussi saine que foudroyante n'étant en fin de compte que la traduction, par la force et la volonté animale de tout un corps, de la préoccupation secrète qui semble être celle de Melville dans ce texte : prévenir l'extension du Mal, contenir son infection, comme le rappellent les mots étranges du capitaine Vere qui affirme qu'avec «le genre humain», les «formes, les formes bien réglées, sont tout. Telle est la leçon à tirer de l'histoire d'Orphée charmant de sa lyre les sauvages habitants des bois» (p. 158), le narrateur du texte appuyant sur cette dimension organisatrice de son propre travail lorsqu'il déclare que l'«harmonie de forme à laquelle on peut atteindre dans la pure fiction ne s'obtient pas aussi aisément dans un récit qui, par essence, tient moins de la fable que des faits. La vérité qu'on rapporte sans compromis aura toujours des bords inégaux; c'est pourquoi la conclusion de pareil récit [les faits et la mort de Billy Budd rapportés, déformés par la presse] ne saurait avoir le fini d'un couronnement architectural» (p. 159).
Symboliquement, Billy Budd, marin nous donnerait à voir l'exemple, christique mais ambigu, de la lutte d'un homme confronté au Mal et de la nécessaire condamnation de cet homme en tant qu'il incarne une innocence moins christique que barbare (cf. p. 147), source de désordres possibles, les moyens humains, face à la ruine qui menace de tout disloquer, surtout dans une flotte de guerre ayant déjà connu un épisode violent de mutinerie nous rappelle Melville, étant par essence imparfaits, et eux-mêmes partiellement mauvais, ayant même quelque rapport foncier avec ce Mal qu'ils sont pourtant censés combattre.
Lecture tentante mais qui ne rendrait encore qu'imparfaitement compte de la complexité et peut-être même de la véritable perversité du récit de Melville. Remarquons ainsi que, alors que nous pensions pouvoir appliquer au seul méphitique Claggart la catégorie de l'hermétisme démoniaque, le narrateur évoque Billy Budd entravé de liens après qu'il a tué son accusateur par ces termes : «Dans les cœurs fervents refermés sur eux-mêmes, de brèves expériences dévorent notre humain tissu comme un feu qui couve en secret dans la cale d'un navire consume le coton dans sa balle» (pp. 145-6), observation aurevilienne qu'il faut sans doute rapprocher de l'exemple du texte intitulé Daniel Orme qui évoque la destinée mystérieuse, matière à conjectures de la part de ceux qui l'on quelque peu fréquenté, d'un marin ayant un dessin qui représente «un crucifix indigo et vermillon tatoué sur la poitrine et du côté du cœur. Traversant de biais ledit crucifix en en rendant le pigment plus pâle, courait une longue et mince cicatrice blanchâtre, telle qu'aurait pu en produire un coup de sabre imparfaitement paré ou esquivé» (p. 174), comme si nous était refusée la capacité de pouvoir séparer la pureté de la souillure (3), et le Bien du Mal, comme si l'écrivain de génie ne pouvait tout à fait se garder de la séduction du Mal puisque, en matière d'écriture, «si résolu que l'on soit à rester sur la grand-route, certains chemins de traverse ont une séduction à laquelle il est difficile de résister. Je m'en vais vagabonder dans l'un d'eux. Si le lecteur veut bien me tenir compagnie, j'en serais heureux. Du moins pouvons-nous nous promettre ce plaisir que l'on prête avec perversité au péché, car cette digression sera un péché littéraire» (p. 49), comme si, enfin, c'est la pureté et non la souillure qui constituait le secret véritable, essentiel.
Dans ce cas, nous demandons à nous laisser tenter par le charme incorruptible d'un texte si intelligemment pervers que Billy Budd.

Notes
(1) Melville écrit de son gabier de misaine que «l'innocence l'aveuglait», page 99 de notre édition (Gallimard, coll. L'Imaginaire, comportant, outre Billy Budd, marin, Daniel Orme tous deux merveilleusement traduits par Pierre Leyris, une préface où ce dernier évoque un «mythe intime – homosexuel et christique – qui s'est lentement cristallisé de lui-même à partir des hantises, conscientes et bien tempérées il est vrai, du vieux Melville», p. 22). Ailleurs (p. 42), Billy est décrit comme n'étant «guère, à maints égards, qu'une sorte d'honnête barbare, assez comparable à ce que put être Adam avant que le Serpent urbain se fût faufilé en sa compagnie», l'évocation de l'innocence du personnage principal ne pouvant que rappeler le mythe du Jardin originel : «[...] lorsque certaines vertus premières et non adultérées caractérisent particulièrement un individu sous l'uniforme extérieur de la civilisation, l'examen montre qu'elles ne dérivent pas de la coutume et de la convention, mais au contraire qu'elles leur sont étrangères, comme si elles s'étaient transmises exceptionnellement à partir d'une époque antérieure à la cité de Caïn et à l'homme de la cité» (pp. 42-3). Les dernières pages confirment si besoin était cette identification christique, Billy Budd ayant «l’expression d'un crucifié» (p. 115) au moment où il reçoit l'affront de Claggart alors que, après la pendaison du Beau Marin, le plus petit fragment de la grabd-vergue où il demeura attaché sans le moindre mouvement convulsif de son corps est recherché par les marins comme «un morceau de la Croix» (p. 164), le bateau où a eu lieu l'exécution de la sentence martiale étant lui-même comparé à une cathédrale (p. 145). Pourtant, nous devons immédiatement faire remarquer que Melville a pris grand soin de détacher les dernières heures de la vie de son gabier de misaine d'une éclatante blancheur (cf. ibid.) de toute symbolique un peu trop facile bien que réconfortante résultant des consolations chrétiennes : «Si c'est en vain que le bon aumônier tenta d'imprimer dans l'esprit du jeune barbare des notions de la mort parentes de celles que véhiculent les crânes, les cadrans solaires et les os entrecroisés des vieilles pierres tombales, également futiles, selon toute apparence, furent ses efforts pour lui inculquer vraiment l'idée du Salut et d'un Sauveur» (p. 148). Melville conclut son passage par cette très belle image : «Il recevait par courtoisie naturelle, mais ne faisait pas sien; c'était comme un don placé dans la paume d'une main tendue et sur lequel les doigts ne se referment pas» (ibid.), paralysie de la volonté qui peut faire songer à celle qu'incarne Bartleby le scribe.
(2) Thématique essentielle que celle du secret dans le cas de l'hermétisme démoniaque, qui ne demande, comme l'a analysé Kierkegaard, qu'à être dévoilé à tout prix par celui qui le porte et qui souffre de façon infernale de le porter : «Une prudence peu commune va habituellement de pair avec la dépravation la plus subtile, car celle-ci a tout à cacher. Et dans le cas où elle ne fait que soupçonner une offense, elle s’interdit volontairement, par besoin de secret, d’être éclairée ou désabusée; se décidant à agir, quoique à regret, aussi bien sur une présomption que sur une certitude», pp. 85-6.
(3) Remarquons d'ailleurs que, pour Melville, ce sont des homme qui ont été souvent eux-mêmes des reclus, les prophètes hébreux qui, bien davantage que des savants, sont seuls capables de nous livrer quelques-uns des secrets de notre âme : «Coke et Blackstone [deux éminents juristes anglais] n’ont pas jeté dans les recoins obscurs de l’esprit humain autant de lumière que les prophètes hébreux. Et ceux-ci, qu’étaient-ils ? Pour la plupart, des reclus», pp. 77-8.