Michel Houellebecq jugé par Léon Bloy (28/10/2017)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
«Les livres de Huysmans ne peuvent faire de bien qu'à ceux qui n'en lisent que de mauvais.»
Léon Bloy citant Augustin de la Trappe de Ligny dans Les Dernières colonne de l’Église (Mercure de France, 1903), p. 124, puis Sur Huysmans (Éditions Complexe, coll. Le regard littéraire, 1986), p. 76.

«Quand l'héroïsme devient grotesque, la chiasse devient glorieuse».
Proverbe bloyen.


460009218.jpgMichel Houellebecq dans la Zone.





1993485596.jpgSur quelques remarquables coïncidences entre Soumission de Michel Houellebecq et L'Oreille de Lacan de Patrice Trigano, note complétée d'une réponse de Patrice Trigano.



DNJZcqdXUAIBT4x.jpgEn guise de préambule expiatoire ou de bloyen Je m'accuse, il me faut confesser une répugnance : pour mener à bien ce rapprochement entre Huysmans et Houellebecq, ces deux pessimistes qui ont évolué et évoluent vers le christianisme, il faudrait bien évidemment relire, stylo à la main, l'un et l'autre de ces deux auteurs, le premier, quoi qu'en dise Bloy, étant tout de même incontestablement plus que le second un écrivain, c'est-à-dire un être capable d'exprimer sa pensée en l'habillant d'un style, et les relire intégralement l'un et l'autre, en établissant d'étourdissantes correspondances, non seulement de fond mais de forme.
Certes, je doute que Michel Houellebecq se soit lui-même suffisamment intéressé à l'auteur de Là-bas pour lire ou relire tous ses textes. C'est là, sans doute, bien trop de travail pour un auteur que l'on n'imagine guère être un bourreau de travail ! Mais enfin, l'amateurisme de l'un, plus d'une fois épinglé ces dernières années, ne doit ou devrait pas excuser ni même cacher la gêne de l'autre, son lecteur critique, même si, pour atténuer ma coupable réserve, je dois rappeler que j'ai déjà mené semblable travail à propos de ma longue note où, stylo à la main justement, j'ai comparé deux textes, l'un, fort et même bien trop connu de Houellebecq (et si mal lu par les imbéciles qui ont parlé d'ode à l'Islam !), l'autre, pratiquement inconnu de ces mêmes imbéciles qui sont des journalistes, de Patrice Trigano, imbéciles auxquels jamais il ne viendrait à l'idée de penser que Houellebecq n'a pas seulement du goût pour Wikipédia, mais pour tout ce qui peut passer sous ses yeux.
Il n'en reste pas moins que la petite étude que je propose ci-dessous n'a jamais, à ma connaissance du moins, été menée : non point tant rapprocher les romans de Michel Houellebecq de ceux de Joris-Karl Huysmans, ce qui finira bien par tomber à la portée d'un quelconque universitaire, que de tenter de montrer que tout ce qu'a écrit Bloy sur son ancien ami est non seulement valable pour les textes que Michel Houellebecq a écrits, mais surtout pour ceux qu'il va écrire et qui, très probablement, ne pourront que continuer à graviter mollement, sans jamais daigner tomber dans le disque d'accrétion du formidable vortex, autour de la sphère religieuse, la seule finalement qui intéresse l'auteur, et cela depuis bien des années, ne serait-ce que par le biais de la question lancinante qu'est à ses propres yeux la honte. Je rappelle ce que notre auteur écrivait à ce propos : «Il y a depuis l’origine quelque chose, dans ma littérature, qui a partie liée avec la honte», écrivait ainsi Houellebecq dans Ennemis publics (Grasset/Flammarion, 2008, p. 240). Dans Plateforme (J’ai lu, 2002, p. 349), il écrivait d'ailleurs : «Jusqu’au bout je resterai un enfant de l’Europe, du soucis et de la honte; je n’ai aucun message d’espérance à délivrer. Pour l’Occident je n’éprouve pas de haine, tout au plus un immense mépris. Je sais seulement que, tous autant que nous sommes, nous puons l’égoïsme, le masochisme et la mort. Nous avons créé un système dans lequel il est devenu simplement impossible de vivre; et, de plus, nous continuons à l’exporter».
Je crains bien que, à l'instar de tant de ses contemporains très vaguement imprégnés par Schopenhauer qui, comme Bloy le rappelle, n'est quand même pas infini, Michel Houellebecq ne cherche plus à seulement diagnostiquer les différents maux qui défigurent notre société, mais qu'il recherche, d'abord pour lui-même, une porte de sortie, qui ne peut être, nous l'aurons compris, qu'une forme de spiritualité, une espèce de catholicisme que l'on devine d'emblée ne pouvoir être, comme des céréales, que light, un catholicisme léger, de badinage, d'apéritif pour les frêles épaules de cet évident athlète de la foi qu'est Houellebecq lequel, comme Huysmans, cherche à se faire «aussi peu de bile que possible» pour «galoper modérément vers le ciel» (1). Une fois pour toute, en évoquant Huysmans, Bloy a tout dit (ou presque, restons optimistes !) de Michel Houellebecq, et cela en quelques mots que voici : «Aucune illusion n'est plus tenable, il faut goinfrer comme des bestiaux ou contempler la face de Dieu» (p. 92). Celles et ceux qui sourcilleraient en lisant cette flèche et en estimant que je vais trop vite pourraient, alors, se pencher sur cet autre jugement, cette fois-ci consacré à En Rade (alors que le premier concernait le tonitruant À Rebours) : «Jamais on n'alla aussi loin dans le dégoût de la vie, dans le vomissement de ses frères et, en même temps, jamais une aussi totale satiété de la farce humaine ne fut exprimée dans une aussi glaciale ironie» (p. 100).
Il est tout aussi frappant de constater que Houellebecq, comme Huysmans selon Bloy, ne semble intéressant que parce que, autour de lui, pullulent les imbéciles, les nullités, les inintéressants, les écrivants encore moins doués que lui ! Lisons Bloy poser son incomparable et frappant diagnostic : «Dans une fin de siècle aussi profondément hypocrite, où le signe de la pensée paraît avoir enterré la pensée défunte, le plus légitime emploi de certains mots est un attentat que nul ne pardonne, et jusqu'à la plus défoncée des immémoriales catins récupère, un instant, sa virginité pour s'en indigner, dans son puisard !» (p. 102). En somme, c'est parce qu'ils ont flairé, en Houellebecq, un médiocre qui a réussi que ceux qui le défendent, eux-mêmes médiocres ou sous-médiocres, ont daigné répandre en sa faveur un peu de leur salive.
Il serait à mourir de rire, disais-je, que ce que Léon Bloy a écrit de Huysmans, une fois sa conversion en poche (ou ce qui paraîtra tel aux yeux de son public), puisse s'appliquer dans un futur proche à Michel Houellebecq, qui finira bien, fût-ce sur son lit de mort, par franchir le pas. Oh, ce pas, le tranquille Michel le franchira, si ce terme n'est pas horriblement exagéré, à sa façon prudente comme toujours, frôleuse, esquissant le geste de toucher plutôt que touchant réellement, comme une flèche présocratique qui jamais n'atteindra son but à force de voir sa trajectoire analysée et décomposée, mais, une fois esquissé, nous pourrons quand même jeter à la face de l'auteur de Soumission cette méchanceté : «Converti au plus juste prix, sans foudroiement, sans entorse ni tour de reins, il s'est mis à la littérature de converti, celle qui rapporte, au lieu de se cantonner», ajoute Bloy dans une phrase qui, je m'en avise subitement, pourrait impeccablement convenir à Fabrice Hadjadj, cet autre converti polygraphe qui si bien sait faire fructifier sa conversion, au lieu donc de se cantonner, «dans un genre superbe et fort, dont la grâce ne lui eût peut-être pas été refusée, malgré son incomparable défaut de génie» (p. 62). Si l'avenir donnait, à propos de Houellebecq, raison à Bloy, alors la vocation véritable de ce pâle surgeon de Huysmans ne serait plus que la caricature, «vocation si impérieuse qu'elle peut aller», comme Bloy affirme l'avoir montré plusieurs fois, «jusqu'à la caricature de Dieu, inclusivement» (p. 67). Alors, aussi, comme Bloy le confia à un de ses correspondants, un certain Godefroy, le 5 août 1907, il faudra imaginer que «La succession de Huysmans [sera] à prendre, du pauvre Huysmans qui tenta l'introduction du naturalisme en religion et qui mourut d'un rictus prétendu sardonique, sans avoir pu décrocher une humble idée de deux sous» (2). Nous n'en sommes certes pas là !, car Huysmans, pardon, Houellebecq, «emploie toute sa force à décourager en lui le pressentiment divin» (p. 108) et vit, et vit fort bien, en vendant ses romans où il nous montre un questionnement qui semble devenir de plus en plus pressant (là encore, il faut imaginer un empressement houellebecquien, lent et ironique, peut-être de mauvaise foi voire perpétuellement procrastiné), mais jamais complètement dévorant. Michel Houellebecq, ou l'écrivain qui procrastine, prochain titre de l'étude pseudo-savante de Marin de Viry !
Il est vrai, bien sûr, que les thuriféraires de Michel Houellebecq, dont ce dernier pâle pisseur de copies qu'est l'auteur des Mémoires d'un snobé, qui, presque systématiquement et comme par hasard, détestent cordialement Léon Bloy, pourraient reprendre la défense de Huysmans lui-même qui écrivit à Arij Prins, le 10 septembre 1897 : «Il n'y a qu'une chose, résolument monstrueuse, c'est cet homme qui communie, dit-il, pour demander à Dieu l'extermination de ses ennemis. C'est le Satanisme pur» (in Lettres. Correspondance à trois. Léon Bloy Joris-Karl Huysmans Villiers de l'Isle-Adam, p. 230). Comment s'étonner que les mous, les faibles, les jouisseurs, les poseurs, les procrastinateurs, les frôleurs du Verbe puissent déclarer goûter un auteur, Bloy, dont la ligne la plus anodine réduit en cendres leurs petites prétentions esthético-lyriques ?

Photographie de Juan Asensio.jpg



C'est peu dire en tout cas que Michel Houellebecq semble goûter Joris-Karl Huysmans à proportion de sa détestation de Léon Bloy. La détestation de Bloy est partagée par tous les imbéciles, médiatiques ou pas, c'est même une des plus imparables façons de repérer un couillon que de lui demander ce qu'il pense de l'auteur du Désespéré, comme j'ai pu systématiquement m'en rendre compte. N'ayant pas beaucoup de goût pour celui qui est devenu un acteur passable bien peu rohmérien, dans tous les cas totalement surestimé par la clique médiatique, Fabrice Luchini, je n'ai absolument pas été étonné d'apprendre qu'il ait pu déclarer dans l'oreille envasée de sottises sentencieuses de François Busnel que Léon Bloy était un catholique raté. Je renvoie Luchini qui, en matière d'écriture, n'a aucune leçon à donner, car, pour cela, il faudrait qu'il commence par écrire ses propres livres, et qui, en matière de catholicisme, ferait mieux de fermer sa petite bouche pincée de ravi de la crèche, à ses chères lectures, si tant est qu'il sache réellement lire au-delà de quelques pages hâtivement parcourues puis essorées pour l'un de ses spectacles courus par le tout-Paris mongoloïde et consanguin.
Chez Michel Houellebecq, cet intérêt pour l'un doublé d'une très franche antipathie pour l'autre apparaît dans Soumission, son dernier roman, où cet écrivain qui, comme son illustre modèle selon Bloy, témoigne d'une «étonnante rage de rapetisser, d'avilir» (p. 49), évoque longuement l'auteur d'En Rade. C'est encore dans ce texte qu'il s'approche le plus, via son narrateur, d'un parcours durtalien.
Bien évidemment, ce plus, chez Houellebecq, n'est pas grand-chose, tout au plus la vague perception d'un mystère qui se transformera en blague intestinale, la captation plus qu'éphémère d'une verticalité après laquelle l'auteur du si fameux Extension du domaine de la lutte court sans jamais pouvoir la rejoindre, puisque son désir est de se rapprocher de l'ineffable sans jamais cependant oser y sauter à pieds joints. Michel Houellebecq, à nos yeux, n'est qu'un frôleur, ce mot un peu vieillot, moins laid que celui de harceleur à la mode, se rapprochant de fraudeur par sa sonorité, et c'est un frôleur d'une espèce moins commune que celle qui hante les transports en commun, bien que plus répandue qu'on ne le croie généralement : Michel Houellebecq est un frôleur de l'absolu. C'est encore Léon Bloy qui, par sa prodigieuse perspicacité critique, est capable de faire le travail que plus aucun de nos journalistes besogneux et incultes ne saurait mener, et de dire, en parlant de Huysmans, ce qu'est Michel Houellebecq, et de nous montrer, au passage, qu'au milieu de «tant de guenilles, ce rapiécé a l'air de marcher dans la pourpre» (p. 52). Michel Houellebecq, comme son modèle (nous hésitons à parler de maître, tant le potache Michel, «enfant de Flaubert invité au discernement des choses divines» (p. 43), ne semble décidément prêt à s'agenouiller devant aucun maître) disciple de Médan et palefrenier des écuries du naturalisme, finira bien un jour par arriver «au catholicisme de bibelot» (p. 23) voire à une espèce de «catholicisme glacial» (p. 27) qui pourra secréter un ennui, comme les textes de Huysmans selon Bloy, bien capable de «tuer les mouches» (p. 33).
Je ne puis que répéter, toujours à propos de Soumission dont nous ne relèverons pas le caractère... emprunté, c'est le cas de le dire, que ce que j'en ai écrit lors de sa parution, qui nous concerne directement puisque sont évoqués, dans ce long passage, aussi bien Bloy que celui qui fut son ami avant, très vite, de devenir son ennemi, Huysmans : «Nous lisons le premier chapitre aussi facilement qu'un menu de restaurant japonais, à la différence près qu'il n'y a rien qui nous renseigne, nous apprenne quelque chose qui aurait pu nous intéresser, retienne notre attention, nous émeuve, que nous désirions goûter ou même recommander. Tout est plat, efficace, trop parfois (s'agit-il bien de banales coupes, entre les pages 71 et 72, et 72 et 73 ?), Michel Houellebecq est, comme nous le savons, un ma foi bon transcripteur de ses petites fiches sur Huysmans, un honnête enfileur de perles sur les vertus de la littérature (cf. pp. 13 ou 67) préférée à la peinture, et distille, selon son habitude, quelques pincées de fin d'Occident et d'«ultimes résidus d'une social-démocratie agonisante» (p. 15), limite sa puissance stylistique légendaire à la réitération de termes en italiques, comme une espèce de Julien Gracq grippé, et des parenthèses abondantes, est drôle au détour d'une remarque sur les modalités dialogiques de l'acteur pornographique français (cf. p. 26), adresse un probable clin d’œil au vieux faune priapistique Gabriel Matzneff auquel le terme, inventé par ce «pédé dégoûtant» de Jean Lorrain, d'«enfilanthrope» (p. 35) semble convenir comme un gant ou un sexe de gamin, peut se targuer d'une seule notation intéressante, du strict point de vue de l'observation cela va de soi («Chacune de ses fellations aurait suffi à justifier la vie d'un homme», p. 38), nous révèle qu'il n'aime pas beaucoup Léon Bloy coupable d'avoir «choisi un positionnement mystico-élitiste» (p. 32) et nous donne enfin la clé, seul point intéressant de toutes ces pages, de son roman, en se dédouanant par avance de l'échec de ce dernier via l'exemple de Huysmans contraint de donner une suite à son chef-d’œuvre, À Rebours, et n'y parvenant bien évidemment pas (cf. p. 38), En Rade n'étant en fin de compte qu'un livre-gigogne, où il faut «raconter, dans un livre condamné à être décevant, l'histoire d'une déception» (p. 48). Je ne puis donc que renvoyer mon lecteur au chapitre précédent de ma note et rappeler ce que Michel Houellebecq écrivait dans son Extension du domaine de la lutte : «La forme romanesque n’est pas conçue pour peindre l’indifférence, ni le néant; il faudrait inventer une articulation plus plate, plus concise et plus morne». Michel Houellebecq, à force de persévérance, va finir, n'en doutons pas, par trouver cette forme absolument neutre, dépourvue du moins d'accroc poétique, stylistique même (malgré cette longue phrase sans beaucoup de rythme, pp. 132-3), mais pardon, mon cher Michel, car je puis vous assurer que je me suis beaucoup moins ennuyé en lisant les aventures de Durtal, longuement évoquées durant plusieurs volumes faisant suite à Là-bas, contrairement aux dires de votre narrateur (cf. p. 49), qu'en lisant les 44 premières pages de votre roman.
La place de Huysmans, d'ailleurs, dans Soumission, est anecdotique, sinon ridicule, puisqu'il s'agit en somme de montrer que ses «conclusions désabusées» (p. 114) sur les femmes, la vie de couple (par le biais d'une évocation d'En ménage, cf. pp. 94-5), la nourriture (cf. p. 95), sont encore valables à notre époque et même, nous glisse Houellebecq, sont plus que jamais valables. Je passe sur la question féminine qui, chez Houellebecq, a été plus d'une fois, si je puis dire, labourée et qui, dans notre roman, s'exprime en deux mots : indifférence vulgaire, ou plutôt, indifférence (comme le montre la scène où le narrateur tombe sur une femme abattue et gisant dans son sang, comme lorsqu'il sait qu'il ne reverra plus Myriam) et vulgarité, celle d'un homme gêné par le port de la burqa qui lui empêche de reluquer le «cul des femmes» (p. 177), celle encore de la «bite» (p. 99) ou de la «queue» (p. 106) s'enfonçant, logiquement, dans la «chatte», «épilée et candide» ajoute l'auteur (p. 101) de celle qu'il a toujours aimé baiser (cf. p. 126), Myriam donc, très douée, nous l'avons dit, dans l'art difficile de la fellation (3). Mauvaise foi totale, m'objecteront les houellebecquiens transis, pas gênés d'apercevoir que la vulgarité à même été goncourisée grâce à Lydie Salvayre, et que Houellebecq lui-même appelle un chat un chat, une défécation une défécation (cf. p. 53), une merde une merde (cf. p. 54) et une queue, donc, une queue !, qui répéteront donc en chœur que je ne puis nier la magnifique tristesse, la nostalgie bouleversante de l'écriture de Houellebecq lorsqu'il évoque les femmes. Oui, certes, des gouffres d'une misère affective et sexuelle, aussi bouleversante que lacrymale, sont ouverts par la mention des sushis arrivant «quelques minutes» après le départ de Myriam, et cette tristesse est encore accentuée par le fait qu'il «y en avait beaucoup» (p. 44), et la caissière abattue, ne l'oublions pas, a les «bras serrés sur sa poitrine dans un dérisoire geste de protection» (p. 129). Ce n'est pas rien, c'est de la haute introspection psychologique, ça, de l'ellipse fulgurante ramassant, en quelques mots voire sushis, des bibliothèques entières de littérature.
Finalement, le seul emprunt direct (avec Houellebecq, la fiche Wikipédia n'est jamais très loin, et il y en a sans doute dans Soumission, certains paragraphes sentant la compilation rapide) à Huysmans, ou plutôt à certains de ses romans, est lui aussi rien de moins qu'anecdotique. Dans Là-bas, Durtal, désireux de connaître les secrets du Paris endiablé, retrouve son ami Carhaix, sonneur des cloches de Saint-Sulpice, et c'est en se régalant autour de bons plats mitonnés par l'épouse de l'érudit que Durtal affine non seulement son vocabulaire chantourné mais sa chasse au démonolâtre, Docre bien davantage que Gilles de Rais. Ainsi, dans Soumission, Michel Houellebecq semble s'être souvenu de ces scènes où la gastronomie n'a pas été prise à la légère (cf. p. 149), en faisant dîner son narrateur chez Alain Tanneur, ex-employé des services secrets qui lui explique les ressorts de la stratégie de Mohammed Ben Abbes, sa femme Marie-Françoise, collègue (enfin, ex-collègue, elle aussi) du narrateur leur préparant un délicieux repas, durant lequel Michel Houellebecq se montre très convaincant quant à la logique imparable de son scénario géopolitique (cf. pp. 150-63).»
Ce n'est donc pas pour rien que j'ai parlé, toujours dans ce même article décidément précieux, de shahada de Folantin», puisque Houellebecq, décidément faible, ne semble finalement goûter Huysmans qu'à mesure de ses doutes et errances, sans jamais, comme lui, franchir le pas. Moins que Durtal qui, comme Dante, ira de l'Enfer (Là-Bas) au Paradis (La Cathédrale) en passant par le Purgatoire (En rade et En route), le personnage que Michel Houellebecq se plaît à mettre en scène est une espèce de Folantin à tropisme mystique, mais qui jamais ne pourrait se transformer en Durtal.
Comment, d'ailleurs, pourrions-nous imaginer pareille transformation, puisque Michel Houellebecq, comme Huysmans d'ailleurs pouvant être qualifié de «celui qui ne s'emballe pas», est un monstre d'intellectualité privé de lyrisme et même, stricto sensu, qu'il semble adresser à ce dernier une «haine carthaginoise» (p. 37) ? : «Le pli dédaigneux de sa lèvre est acquis, pour l'éternité, à tout lyrisme, à tout enthousiasme, à toute véhémence du cœur, et sa plus visible passion est de paraître un fil de rasoir dans un torrent» (4) ou, autrement dit, il est clair que Houellebecq est le digne rejeton pâle de Huysmans car, comme lui, «sa nature triste le condamne à détester la Force, la Grandeur, la Santé, la Beauté, la Noblesse, la Magnificence..., la Béatitude» (p. 43).
Nous pourrions dire, à propos de Soumission, le roman de Houellebecq qui le plus s'approche d'un questionnement spirituel et religieux, ce que Léon Bloy écrit à propos de L'Oblat, et noter que Soumission, «c'est M. Folantin à la recherche d'un restaurant spirituel», «sans exclusion toutefois d'une cuisine plus terrestre», vu que, comme dans Soumission, «les pages où il est question du bien-être ou de l'absence de bien-être sont assez nombreuses pour qu'on soit presque embarrassé d'en trouver d'autres» (pp. 60-1). C'est faire entrer par la petite lucarne la question du talent littéraire de Huysmans qui, selon Bloy, est à peu près nul ou bien ne réside que dans la capacité de son auteur à procéder sans fin à des compilations d'ouvrages abstrus, Huysmans étant même une «cataracte du ciel documentaire», p. 122), mais il est évident que nous pouvons affirmer, de tous les romans de Houellebecq, ce que Bloy a écrit sur En Rade : «Il ne sera jamais donné à personne d'écrire un roman plus déshérité de tout mécanisme et de toute combinaison dramatique» (p. 110).
C'est peut-être conclure notre étude en ne restant, sauf aux yeux des esthètes s'il en demeure un seul pétris de littérature byzantine, qu'à la surface de ce qui s'est joué en Huysmans et Bloy ou plutôt, entre Bloy et Huysmans, le premier étant tout bonnement incompréhensible si l'on ne tient pas compte de son attente première, fondamentale, énorme, unique à vrai dire, dont la conversion de Huysmans ne fut qu'une pièce (5), certes de choix, parmi d'autres. Cette attente est celle de l'Apocalypse, Bloy n'hésitant jamais à proférer que «tout est désirable et saint de ce qui peut précipiter le vieux monde», car si, «par un inconcevable décret, le Seigneur-Dieu ne devait rien faire et qu'il ne fallût espérer aucun lessivage céleste, la nécessité de tout démolir apparaîtrait plus pressante encore et l'universel besoin pourrait naître enfin de se bousculer pêle-mêle avec les âmes salopes et les esprits lâches vers le fraternel pourrissoir où fermente déjà l'espérance théologale du Nihilisme !» (p. 118).

Notes
(1) Toutes les citations qui suivent sont extraites, par commodité, d'un petit ouvrage regroupant l'ensemble des textes que Bloy a écrits sur celui qui fut un temps son ami, Huysmans : Sur Huysmans (op. cit., p. 60). Ce petit livre fort utile regroupant en un seul volume la matière de plusieurs textes de Bloy est déparé par une préface tout simplement ridicule et lamentable de Raoul Vanegeim qui, pauvre clown entonnant la chansonnette de l'odieux capitalisme, pontifie dans un style de sphinx constipé sans presque jamais évoquer Léon Bloy, si ce n'est de façon totalement superficielle. Notre proverbe bloyen, cité en seconde exergue de notre note, est en fait de Léon Bloy lui-même parlant de Huysmans, à la page 39 de notre ouvrage.
(2) Lettres. Correspondance à trois. Léon Bloy Joris-Karl Huysmans Villiers de l'Isle-Adam (les éditions Thot, 1980), p. 242.
(3) J'ajoute, en note de ce que j'ai écrit, la notation de Léon Bloy concernant Huysmans, ce «moutardier» qui est allé à l'école de Zola : «Chez les naturalistes il y a, comme chez les empailleurs, une impuissance congénitale à différencier la femme de la femelle» (p. 36). Cette autre notation ne s'applique-t-elle pas parfaitement à l'ensemble des romans de Houellebecq ? : «Les hommes sont des porcs, les femmes sont des truies et la société n'est qu'un immense amas de charognes. Par conséquent, la Foi, l'Espérance, l'Amour, l'Enthousiasme, tous les grands ressorts de la Vie doivent être bafoués et déshonorés comme les jobardes hallucinations de la quinzième année» (p. 123).
(4) Léon Bloy, La Femme pauvre (Mercure de France, 1962), p. 128. La «haine carthaginoise» renvoie à la page 80 des Dernières colonne de l’Église, un ouvrage cité en exergue de notre article. Il est repris à la page 37 de notre volume, Sur Huysmans.
(5) C'est, plus que dans ses textes publiés que nous avons mentionnés, dans la correspondance, déjà citée, entre Bloy, Huysmans et Villiers de l'Isle-Adam que le premier s'estime à bon droit avoir été celui qui a initié la conversion de Huysmans. C'est aussi dans cette correspondance que nous voyons, comme dans pratiquement la moindre de ses lignes, de quelle nature est la faim de Bloy, donc sa colère, donc sa colère contre tout ce qui peut ralentir la survenue de l'événement aussi désiré qu'inimaginable. Ainsi Bloy écrit à Huysmans, le 23 février 1891 qu'il est «plus impossible que jamais de regarder devant soi. La très prochaine fin du siècle barre, comme une montagne, l'horizon. Nous sommes à un tel point de la durée que le succès et l'insuccès de n'importe quoi sont également probables» (in op. cit., p. 198).

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