Les Jours de silence de Phillip Lewis (06/10/2018)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
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Les Jours de silence de Phillip Lewis (1), dont le titre français ne rend pas franchement la sécheresse (tout de même hantée) de l'original (The Barrowfields) est un assez beau roman, de surcroît ambitieux et dont la presse anglo-saxonne a fait l'éloge à peu près unanime, non sans de bonnes raisons.
Certes, le motif de la disparition du père (2) est quelque peu fallacieusement entretenu par Phillip Lewis, afin sans doute d'exploiter l'atmosphère gothique de son roman et de garder dans une relative ambiguïté le sort d'Henry L. Aster, ou Henry Senior, puisque nous apprenons assez tardivement qu'en lieu et place du Wakefield d'Hawthorne, nous n'avons qu'un homme désespéré qui s'est pendu à un arbre (cf. p. 419). De la même manière, ce n'est qu'à la fin de son roman que nous apprenons le prénom de la petite sœur des deux enfants (qui se révélera être celui de sa grand-mère, Maddy), Henry Junior et Threnody (dite Bird), piétinée toute jeune par des chevaux.
Toutefois, cette éclipse du père, qui ne peut traduire in fine qu'une disparition de toute forme de repère, tant intellectuel que spirituel, mais aussi une douloureuse méditation sur le paradis perdu que même un ange ne saurait pouvoir reconquérir, permet à Phillip Lewis d'évoquer la quête du fils, dédoublée dans les personnages d'Henry Junior mais aussi de Story, belle jeune femme dont le narrateur tombera éperdument amoureux et qui elle aussi, à sa façon, n'en finit pas de chercher celui dont le sang coule dans ses veines, et qu'elle a pourtant sous ses propres yeux, puisque son père adoptif n'était autre que son père biologique.
Ces quelques facilités narratives seraient sans doute gênantes voire rédhibitoires dans un roman français, n'ayant donc l'ambition que de figurer sur la liste d'un prix dit littéraire, mais, ici, elles ne sont point gênantes, car l'ensemble se lit avec beaucoup de plaisir, même si nous savons que les écrivains nord-américains sont rompus à ces techniques d'écriture qui vous font tourner, encore et encore, page après page sans vraiment pouvoir vous empêcher de le faire, la grande majorité de ce qui est aujourd'hui publié et traduit en provenance des États-Unis.
Un autre point me semble plus embarrassant, car nous ne savons pas vraiment si le roman de Phillip Lewis veut nous montrer les ravages d'une vie toute entière vouée à la littérature, sur les brisées du géant Thomas Wolfe plusieurs fois cité, y compris en exergue, la stature complexe (3) d'un homme envahi par le langage, ne parvenant pas à (ou ne voulant même pas) publier (4) alors qu'il a tout lu (5), et qui semble en oublier de vivre parmi les siens jusqu'à les abandonner en se suicidant, la thématique, voisine sinon consécutive, d'enfants qui doivent donc se forger sans leur père, cette dimension se posant avec une acuité toute particulière pour le narrateur, Henry Junior, ou bien s'il s'agit d'une vaste méditation sur l'absurdité du temps qui passe («désespéré de ce qui était à tout jamais perdu», dit le fils, p. 399) et engloutit absolument tout, alors que la seule façon de tenter d'en ralentir le cours absurde, de freiner cette flèche qui décidément ne bouge que dans un sens, «vers l'avant» (p. 403) est d'écrire (cf. p. 65). Et pourtant, tout passe, car «le temps ne suffit que quand on a la volonté d'en faire quelque chose» (p. 408), alors que, manifestement, ni le père ni même le fils ne l'ont : «Au cours d'une conversation quelconque pouvait lui venir à l'esprit un parallèle avec Whitman, Coleridge ou Proust, qui lui semblait particulièrement approprié à une situation, mais qu'il ne formulait jamais. Cette pensée resterait en lui, mourrait en lui, et personne n'en entendrait jamais parler» (p. 67). Et pourtant, oui, tout passe, comme le révèle un extrait d'un des textes écrits par le père du narrateur, sauvés du feu o il a bien failli être lui-même consumé : «On se rend compte, toutefois, parce que cela doit arriver, de la finitude du souvenir. Il ne peut traverser qu'un nombre restreint de générations avant de se fondre dans l'indistinction» (p. 189) et, une page plus loin : «Nous ne sommes guère plus qu'une poignée de feuilles sur un arbre dans une forêt à flanc de colline. Nous goûterons notre bref moment de soleil, pour tomber avec tous les autres et laisser place à la verdoyante génération d'après».
Un lecteur passable, donc optimiste, me dirait que la force du premier roman de Phillip Lewis est justement de parvenir à entretisser savamment ces différents motifs jusqu'au point où l'histoire du fils répète celle du père jusqu'à se confondre l'une dans l'autre (6), où une discrète mise en abyme (cf. p. 170) tente de creuser une profondeur purement livresque, mais je n'en suis pas totalement convaincu, car il me semble que seule l'épaisseur d'une ligne sépare l'ambition du fourre-tout. De même, je ne suis pas plus convaincu par la peinture gothique des lieux, notamment de la maison où la famille dont nous suivons le destin a élu domicile, et qui me semble représenter une évidente facilité pour un roman qui n'en avait du reste nullement besoin pour éveiller ce sentiment d'inquiétude palpable dans Les Jours de silence, et cela dès les toutes premières lignes décrivant Old Buckram. Remarquons la justesse générale avec laquelle l'écrivain peint les paysages grandioses et inquiétants où vivent les personnages, ceux-ci semblant n'être qu'une émanation éphémère des premiers.
Ces réserves, d'ailleurs propres à tout exercice de lecture critique, n'altèrent en rien la qualité manifestement supérieure de ce premier roman dont certaines scènes (comme celle de l'apparition nocturne d'un troupeau de chevaux sauvages) sont superbement décrites, et qui frappe par le sentiment effrayé de la consomption de toute chose, alors même que le langage, objet de toutes les vénérations, ne peut rien faire, ou alors, seulement l'espace d'un battement de paupière, langage dont le rôle ambivalent est bellement évoqué : à la fois malédiction qui empêche un homme dévoré par les livres de vivre réellement, mais seul outil pourtant à même de nous faire comprendre que, sans la littérature, la vraie vie qui n'a que faire des livres ne serait rien de plus que la distraction absurde d'une brute.
Finalement, Les Jours de silence de Phillip Lewis est un roman qui illustre finement la si douloureuse philosophie de Carlo Michelstaedter ou celle du premier roman de Paul Gadenne, Siloé, mais c'est là une réflexion qui nous engagerait bien trop loin, sur les pistes pulvérulentes empruntées par les horribles travailleurs cherchant une vie rédimée, point séparée du mot qui la dit et la sauve, mais la condamne en même temps.

Notes
(1) Le titre français semble avoir été choisi d'après ce passage du roman : «La tristesse que je crus percevoir ce matin-là et lors des jours qui suivirent n'avait rien à voir, bien sûr, avec ce sentiment de chagrin isolé de tout le reste qui descend sur vous et pèse sur vos épaules tel un lourd manteau lors des nombreux jours de silence qui suivent un enterrement» (p. 107). Publiée chez Belfond, la traduction due à Anne-Laure Tissut n'est point exempte de reproches, qu'une lecture plus attentive eût levés. Quelques fautes banales sont à signaler (comme des mots qui manquent, cf. : «une tension vive et bien palpable survenait parfois entre lui et quiconque [était] doté d'un avis sur l'art, ou «j'étais prêt à accepter de partager [ce] liquide si précieux» (p. 422); remarquons encore des répétitions très rapprochées de mots, cf. p. 262 pour «Story» (surnom d'une des héroïnes), p. 291 pour «route», p. 312 pour «ville». J'ai aussi relevé quelques horreurs visuelles et auditives comme «de sur» (p. 109) ou «celle sur comment" (p. 178) qui nous font douter, si elle a eu lieu, de la qualité de la relecture du texte français. Enfin, j'ai noté cette laideur qu'est l'emploie si contemporain et si typiquement managérial du terme «résilience» (p. 208) ou encore de «juste» employé à toutes les sauces : «Elle pensait juste que c'était ce qu'il fallait faire» (p. 82), «Tu ne peux pas juste...» (p. 104), «c'est juste que je ne parvenais pas à me résoudre à le faire» (p. 155), ou encore (liste non exhaustive, hélas) : «Nous restâmes assis longtemps juste à regarder l'eau» (p. 227).
(2) Significativement, la traduction italienne du roman est La montagna del padre.
(3) Ainsi, à neuf ans, «cet enfant précoce était assez lucide pour soupçonner qu'il était né dans une caste de dignité inférieure à ce qu'il estimait mériter» et, un peu plus loin : «Avec le temps, il se fit donc marginal, et le resterait, comme tous les hommes et femmes illustres parmi leurs contemporains» (pp. 28-9).
(4) «Il écrirait une œuvre de fiction sans égale, qui tenterait de redéfinir la nature même du langage» (p. 42).
(5) Comme le montre la belle scène d'un duel littéraire entre le père et son beau-frère, petit universitaire prétentieux, ce qui du reste est un double pléonasme parfait.
(6) «Inconsciemment, j'avais hérité les tendances nocturnes de mon père» (p. 181) ou «Je voulais être tout ce qu'il avait été avant que la tristesse ne vienne» (p. 187). Une page plus loin, le père révèle à son fils qu'il l'a élevé pour qu'il soit écrivain : «Je pensais que tu le serais peut-être un jour. Tous ces livres que je t'ai lus. Toutes ces histoires» (p. 188). Il va de soi que nous pourrions estimer que c'est Phillip Lewis lui-même qui est ainsi devenu le fils écrivain rêvé et souhaité par son père. Comme son père encore, Henry Junior est toujours désireux de quitter un lieu où il a pourtant vécu de longues années, quitte à abandonner sa mère et sa sœur (cf. p. 281). Jamais plus clairement que dans ce passage le fils ne révèlera son intention : «Je pensai à lui, là, sous l'herbe mourante, lui que le temps implacable avait réduit au silence avant qu'il ait pu donner voix au chaos qui bouillonnait et rugissait en lui. J'imaginai brièvement que je pourrais être ses yeux et ses oreilles; que je pourrais voir et entendre à sa place en ce frais après-midi d'automne; respirer la fumée de feu de bois des premiers feux du soir; éprouver l'excitation solitaire de la tombée de la nuit dans notre ville hors du temps; goûter la chaleur mielleuse du scotch sur ma langue; connaître la vie et la joie éphémère de toutes choses vivantes, juste une minute, pour mon père. Lui permettre de voir et sentir de nouveau, à travers mes yeux et mon corps, le délicieux automne d'octobre à Old Buckram» (p. 424).

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